Nous, Russes, sommes les orphelins de l’Histoire

Alors que Vladimir Poutine part en guerre, les Russes semblent ne pas s’en soucier. D’où vient cette indifférence ? Peut-être de la nécessité de survivre pendant et après la période soviétique, selon l’auteur russe Sergueï Lebedev.

Publié le 28 février 2022
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Selon une théorie devenue une sorte de devise pour l'opposition et les milieux libéraux russes, il y aurait en vérité deux Russies : la Russie d'Etat – la Russie officielle, mais aussi abstraite, fantomatique – et une Russie populaire - une Russie réelle, cachée, qui ne partage pas du tout les dérives autoritaires du régime de Poutine.

Cette théorie est évoquée dans le nom du parti d'opposition, Drugaja Rossija,  “L'autre Russie”, tout comme dans ce slogan de protestation populaire critiquant le trucage des votes lors des élections à la Douma : "Vous ne nous connaissez pas du tout". Les sociologues utilisent volontiers cette même théorie pour contester les sondages confirmant la forte cote de popularité de Poutine ou l'approbation croissante de Staline en tant que personnage historique : les gens répondent ce qu'ils pensent être le plus sûr sans le penser vraiment.

Le château de cartes

La thèse des deux Russies est intimement liée à l'effondrement de l'URSS en 1991 : un colosse qui semblait inébranlable s'est soudainement effondré, comme s'il avait été fait de papier mâché. Des ruines sont sortis des gens qui ne ressemblaient pas du tout aux fidèles "du Parti et du gouvernement" tels qu'ils avaient été dépeints par le régime soviétique. L'armée a refusé de tirer sur son peuple, le KGB, malgré sa puissance, était paralysé, et le tout-puissant parti communiste s'est effondré comme un château de cartes – le monde avait changé et il ne restait plus qu'à le reconnaître, à remettre l'horloge à l'heure.

Cette image d'une révolution pacifique, provoquée par les forces de l'Histoire elle-même, presque sans sang ni violence, est devenue la référence pour beaucoup d’intellectuels russes. Elle a paradoxalement justifié leur comportement dans l'Union soviétique tardive : adaptation face au pouvoir, désintérêt politique, préservation de soi et collaboration. 

En Russie, aucun groupe de résistance n’était comparable au Solidarność polonais ou aux mouvements anti-soviétiques clandestins d’Ukraine et de Lituanie. Aucune alternative politique ne fut proposée, et pourtant la liberté fut acquise malgré tout. Non pas parce qu’on avait renversé le système, mais parce qu’il s’était écroulé de lui-même sous son propre poids.

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