Tomáš Sedláček : “Nous avons fétichisé l’économie”

Publié le 15 mai 2013 à 14:01

Considéré comme l'un des économistes les plus talentueux du moment, Tomáš Sedláček appelle à une humanisation de l'économie. Son best-seller international, L'Economie du Bien et du Mal, vient d'être publié en France. Il sera au Centre tchèque de Paris, le 17 mai, pour un débat avec le journaliste Philippe Thureau-Dangin. Presseurop l'a rencontré.

Dans L'Economie du Bien et du Mal, vous faites valoir que les frontières de l'économie, définie comme une science exacte fondée sur des formules mathématiques, devraient être élargies à la philosophie, à la religion et aux arts. Dans quelle mesure s'agit-il d'un nouveau concept et à quoi se réfère le titre de votre ouvrage ?

On a tendance à séparer la réflexion technique et les problèmes de l'âme. L'économie se targue d'être une science difficile, et j'essaie de montrer que si l'on sépare le corps et l'âme, l'un et l'autre perdent leur sens. Comment l'économie fonctionne-t-elle ? L'économie est-elle performante ? Telles sont classiquement les questions que nous autres économistes, nous nous posons. Mais nous devrions aussi nous demander quel est le sens de l'économie.

Et donc, qu'en est-il ?

Ce qu'il faut, c'est rattacher l'économie à d'autres disciplines. La Bible perd son sens si on ne la lit que d'un point de vue spirituel. L'économie perd son sens si on ne l'interprète que techniquement. Dans mon livre, je m'intéresse à l'âme de l'économie et j'essaie de la rendre visible. Si nous voulons que l'économie soit juste, elle doit faire sa mue. Si nous attendons seulement de l'économie qu'elle nous apporte la richesse, alors comment ? Si nous nous en remettons à la main invisible du marché, ce sont les marchés qui feront la loi. Je parle d'orchestre sans orchestration. Si vous ne le dirigez pas, c'est lui qui vous dirige.

Dès lors, il faut réintroduire l'éthique dans l'économie ?

On a beaucoup parlé de redonner leur place à l'éthique et à l'humanité dans l'économie. Je suis d'accord avec cela, mais l'économie a sa propre éthique : on est censé être performant, rationnel, ne pas céder à ses émotions ; il est bon d'être égoïste et les différents pays sont censés veiller à leurs propres intérêts. Chaque système obéit à sa propre éthique.
Je viens de lire un texte sur Sodome et Gomorrhe. L'éthique qui ressort de cette histoire, c'est qu'il ne faut aider personne. Le récit biblique parle de deux filles qui donnent du pain à un mendiant affamé. Quand d'autres s'aperçoivent qu'elles ont agi contre l'éthique de Sodome et Gomorrhe, l'une est brûlée vive, l'autre enduite de miel afin d'être dévorée vivante par des abeilles. Le nazisme avait sa propre éthique, le communisme avait sa propre éthique, l'économie a sa propre éthique. Et si l'éthique de notre temps ne nous convient pas, il faut la changer.

Est-ce une sorte de religion qui imposerait un juste équilibre entre l’être et l’avoir dans le domaine économique ?

L’économie est déjà une religion à part entière. Elle nous dicte notre conduite, nous dit comment penser, qui nous sommes, quel est le sens de la vie, comment vivre ensemble et sur quels principes la société doit reposer. D’une certaine manière, l’économie a déjà des propriétés spécifiques à la religion. Et si vous supprimez les mathématiques de l’économie, il ne reste plus que de la morale.

Dans votre ouvrage L'Economie du Bien et du Mal, vous soutenez que nous sommes devenus obsédés par la croissance économique. Cela veut-il dire que vous êtes contre le progrès ?

Je ne suis ni contre la croissance ni contre le progrès. Le problème c’est que nous avons fait de la croissance une idole. Et j’utilise des exemples tirés de la culture populaire mais aussi plus savante pour montrer à quel point l’idolâtrie est destructrice. Que ce soit l’éthique, l’économie, la religion, ou même votre chérie... car si vous mettez sur un piédestal votre relation amoureuse, vous risquez de devenir dingue. C’est ce que j’appelle une inversion de la relation sujet-objet. Vous créez quelque chose qui est censé être à votre écoute et votre service puis un phénomène vient inverser le rapport de force et vous vous retrouvez à devoir écouter et servir.
J’ai trouvé de nombreux exemples de ce phénomène dans la littérature : du Golem à la Lampe d’Aladin en passant par le Seigneur des Anneaux. Au départ, et j’en suis encore convaincu, notre système, la démocratie de marché, était un terrain fertile pour la croissance. Avec le temps, la situation s’est inversée et la croissance est devenue la condition sine qua non de la démocratie de marché. Il faudrait pouvoir se réjouir de la croissance mais également être capable de nous en passer. Et si nous sommes en crise aujourd’hui, c’est uniquement parce que nous sommes persuadés que notre civilisation va imploser sans la croissance. Or la croissance n’est pas linéaire : il y a des années où nous inventons de nombreuses choses et d’autres rien. Certaines années la croissance du PIB est forte et parfois elle est nulle ou négative.

La crise actuelle comporte-t-elle des aspects positifs ?
Jung disait qu’il ne peut y avoir de changements sans crise. Il ne s’agit pas d’une crise européenne mais bien d’une crise du monde occidental. L’Amérique, le Japon et l’Europe ont des manières différentes de la vivre. La chose la plus importante est d’en parler. Aujourd’hui même les gens dans les villages les plus reculés parlent de l’Europe.
Nous nous moquons souvent des Etats-Unis mais eux au moins sont fiers de ce qu’ils ont construit. En Europe c’est le contraire. Et pourtant la crise a conduit l’Europe à une intégration plus rapide. Parler du pacte budgétaire il y a encore 10 ans aurait été une hérésie. Et la solidarité actuelle entre pays est sans précédent. J’espère donc que l’Europe va sortir de cette crise plus forte et plus solide. Avant la crise, quand la croissance était au rendez-vous, la moitié de l’Europe manquait à l’appel. La crise est donc selon moi une chance pour l’Europe qui lui permettra d’aller de l’avant.

Mais qu’en est-il de l’euroscepticisme qui prévaut quant à l’Europe et l’euro ?
Par rapport aux années 20 et 30, il ne constitue pas un véritable danger.

Que pensez-vous de la politique européenne d’austérité mise en œuvre depuis le début de la crise ?
Nous pouvons la comparer à l’Amérique, qui continue à faire la même chose, à ajouter toujours plus d’énergie fiscale, plus de déficits, tout en imprimant de la monnaie. Ici, en Europe, nous essayons de prendre le mors aux dents. Nous savons que nous souffrons d’une dépendance à la dette, et il faut que nous nous soumettions à une cure de désintoxication douloureuse. Si nous ne le faisons pas, l’économie nous tuera.
Nous devons être compétitifs, à cause de la Chine et des autres marchés émergeants. Oui, nous appliquons l’austérité au plus mauvais moment. L’an dernier, à Davos, il n’était question que du grand bouleversement, de la quête de nouveaux modèles. On ne s’interroge sur son identité que quand on a des ennuis.

Comment expliquez-vous que certains politiciens allemands refusent de payer les dettes des Grecs et des Portugais et imposent l’austérité ?

Ce qu’il faut se demander, c’est si la Grèce est un marché ou un membre de la famille. Si un proche se casse une jambe, vous accourez pour l’aider, mais si votre boulanger se casse une jambe, vous allez acheter votre pain ailleurs. Sans rancune, ce n’est pas le boulanger qui vous intéresse, c’est le pain. En Amérique, cela ne leur pose pas de problème, il y a des siècles qu’ils pratiquent les transferts d’un Etat à l’autre, mais ça ne se voit pas vraiment, parce que c’est une fédération. En France aussi, vous le faites, les régions plus fortes envoient de l’argent aux plus faibles. Nous faisons de même en République Tchèque. Par conséquent, il faut se demander qui est notre voisin, est-ce seulement la France, ou est-ce aussi la Grèce ?

Nous savons que les crises sont l’occasion de repenser les modèles économiques. Que conseilleriez-vous aux dirigeants européens afin qu’ils évitent de plonger un peu plus leurs pays dans la dette ?

Il y a quelques générations, la politique intervenait de deux façons sur l’économie. D’une part, elle contrôlait la politique monétaire, d’autre part, elle influençait la politique fiscale. Autrement dit, la politique monétaire est le monopole du gouvernement sur l’impression de la monnaie, alors que la politique fiscale, c’est le monopole du gouvernement sur la création de la dette. Aujourd’hui, nous avons retiré la politique monétaire aux politiciens, nous leur avons lié une main dans le dos.
Donc, aujourd’hui, en Europe, les politiques ne peuvent pas imprimer d’argent. Il leur reste une main, donc, ils peuvent créer autant de dette qu’ils le veulent, et rien ou presque ne peut les arrêter. La pression de l’Union Européenne et des marchés ne suffit pas. Les marchés réagissent trop peu, et trop tard, et l’objectif européen que nous nous sommes fixé en tant que fédération, à savoir que le déficit des Etats ne doit pas dépasser 3 % du PIB, ne s’est pas montré assez puissant pour juguler la dette.
C’est pour cela que l’Europe n’a pas un problème d’inflation, c’est pour cela que nous essayons de tout résoudre d’une seule main, en créant de la dette. Ce qu’il faut se demander aujourd’hui, c’est si nous devrions nous détacher les mains, ou au contraire attacher la seconde. Selon moi, le rôle de l’Etat devrait être réduit au maximum, et les gouvernements devraient également renoncer à leur contrôle sur le niveau de la dette produite.

Quand on considère la situation de l’Europe, à quels mythes ou films pourrait-on la comparer ?

Dans le Seigneur des Anneaux. Les Elfes et les Nains se haïssent, pendant que les Hobbits se regroupent pour traverser ensemble les moments difficiles. Quand tout allait bien, personne ne se souciait de l’Europe. Nous avons commencé à considérer comme des acquis la paix et nos échanges commerciaux. L’Union Européenne existait pour commercer, pas pour faire la guerre. La Seconde Guerre mondiale a été le résultat de la fétichisation de l’idée de l’Etat-nation. Nous pouvons voir dans l’Union Européenne une réponse à cette fétichisation. Ce que nous avons fait, et c’était très habile, c’est que nous avons substitué la croissance économique d’une nation à sa croissance géographique. Mais nous ne réfléchissons pas en termes de PIB européen : nous continuons de parler du PIB de la France par rapport à celui de l’Allemagne et de la Grèce. Il est clair que c’est une très bonne chose d’avoir substitué la croissance économique à l’expansion géographique. Maintenant que nos économies connaissent la croissance, nous pouvons aussi exporter cette croissance dans d’autres domaines, comme la culture, les relations sociales et d’autres secteurs importants.

A lire aussi en français : Le Crépuscule de l'Homo oeconomicus, un dialogue entre Tomáš Sedláček et le mathématicien david Orrell (éd. Exils, 2012)

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