Un parfum de thriller russe sur la Berlinale

Le réalisateur allemand Cyril Tuschi devait présenter un film sur l’opposant russe Mikhaïl Khodorkovski lors du festival de cinéma de Berlin. Mais le film a été volé, et le cinéaste se sent traqué.

Publié le 10 février 2011 à 13:48

Cyril Tuschi a l’air nerveux, il parle vite. Le 14 février, son documentaire sur l’opposant russe Mikhaïl Khodorkovski doit être présenté en avant-première mondiale à la Berlinale [qui se tient du 10 au 20 février]. Mais depuis quelques jours, le réalisateur a l’impression d’être le principal protagoniste d’un film, contre son gré. “On se croirait dans un mauvais polar”, déclare Tuschi. Pour l’instant, il loge chez des amis, et déclare : “On cherche à me faire peur, et je dois reconnaître que ça a marché.”

Dans la nuit du 4 février, les locaux de sa société de production berlinoise ont été cambriolés. Quatre ordinateurs, qui contenaient la version définitive du film de 111 minutes ont été dérobés. La police parle de “cambrioleurs extrêmement professionnels”. C’est la deuxième fois que Tuschi se fait voler des ordinateurs. Le premier incident avait eu lieu il y a quelques semaines à Bali, où le réalisateur comptait mettre la dernière main à sa contribution à la Berlinale dans une chambre d’hôtel.

« Tu as commis une erreur »

“Je suis vraiment ébranlé”, poursuit Tuschi. Il règnerait en Russie un climat “d’hystérie juste avant la première”. Le 5 février, le quotidien économique Kommersant a affirmé en Une que le film aurait des conséquences judiciaires pour ceux qui y interviennent. Elena, l’ex-épouse de Khodorkovski, qui prend la parole dans le documentaire, a envoyé un courriel à Tuschi pour lui faire part de ses inquiétudes : “Tu as commis une erreur en accordant une interview à des journalistes russes.”

Pendant cinq ans, Cyril Tuschi a rassemblé 180 heures d’entretiens, à Moscou, Tel-Aviv, Londres, New York, en Sibérie et à Berlin. Son film parvient à contourner l’écran de fumée de la machine de propagande du Premier ministre russe Vladmir Poutine et montre comment l’homme autrefois le plus riche du pays est devenu un opposant, avant de se retrouver en prison. La mère de Khodorkovski et son fils, qui vit en exil à New York, s’expriment également, ainsi que Léonid Nevzline, ancien actionnaire majoritaire du groupe pétrolier Ioukos, et l’ancien ministre [allemand] des Affaires étrangères Joschka Fischer. Celui-ci rapporte une rencontre étrange à Hambourg avec Poutine, alors président de la Russie, qui aurait proclamé que l’Etat engloutirait Ioukos sans difficultés.

A quand un film sur Julian Assange ?

Le prisonnier, condamné à rester derrière les barreaux au moins jusqu’en 2017, est lui-même interviewé. C’est le seul entretien authentique avec l’ex-oligarque depuis sept ans. Il n’est autorisé à communiquer que par écrit. Mais un jour, pendant son procès, la ministre de la Justice [allemande] Sabine Leutheusser-Schnarrenberger a pu discuter deux minutes avec Khodorkovski, et Tuschi avait par la suite spontanément demandé la possibilité d’une interview aux juges. Il avait obtenu dix précieuses minutes. Le dialogue montre un homme qui veut donner l’impression d’être fort, mais qui concède malgré tout : “Je croyais naïvement qu’il y avait une justice en Russie.”

Selon Tuschi, les services secrets russes ne seraient pas derrière les cambriolages. « Ça manque trop de style.” Quoi qu’il en soit, ses partenaires russes lui auraient conseillé de réclamer désormais une protection rapprochée en Allemagne. Ils ne plaisantent pas. Eux-mêmes ont entre-temps décidé de ne pas se rendre à Berlin pour la première mondiale. Laquelle va pouvoir se dérouler comme prévu : quelques heures seulement avant le cambriolage, Tuschi avait transmis une version précédente de son film à la section « Panorama » du festival. Cyril Tuschi, dont les parents, d’origine russe, sont comme lui nés en Allemagne, est aujourd’hui plus prudent. “A vrai dire, je voulais faire un film sur [Julian] Assange, mais pour l’instant, je laisse tomber. Je tournerais bien un film fantastique.”

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