Data Vaccins et Coronavirus | Première partie : Les coûts du retard

L’Europe subit le boomerang du monopole accordé aux “Big Pharma” sur les vaccins

L'Union européenne oscille entre la défense de la santé et celle du monopole de l'industrie pharmaceutique, s'opposant à la libéralisation de la production de vaccins au risque d'entraver l'immunisation collective nécessaire à la reprise économique. Premier volet d’une enquête en trois parties.

Publié le 16 mars 2021 à 13:19

Assurer le salut du plus grand nombre et en même temps les profits des sociétés pharmaceutiques lancées dans la course au vaccin contre le Covid-19. Telle est la "mission impossible" de la politique de l’Union européenne face à une catastrophe sanitaire qui a déjà fait plus de 2 millions et demi de victimes en un an.

Les dirigeants européens savent que la priorité est de protéger la vie (celle des personnes potentiellement infectées et celles qui perdent leurs moyens de subsistance en raison des confinements). Mais, dans le même temps, ils n'osent pas sacrifier la logique du profit sur laquelle repose notre modèle de développement. D'une part, ils encouragent l'immunisation de masse ; de l'autre, ils risquent de la voir ralentie en laissant la production entre les mains des “Big Pharma”, au lieu de la démocratiser. 

Dans leurs déclarations publiques, tant la Commission européenne que les chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Sept prêchent l'urgence de rendre les vaccins anti-coronavirus accessibles à tous. Cependant, dans la pratique, ils hésitent à obliger les géants de l’industrie pharmaceutique à externaliser une partie de la production afin d'augmenter la disponibilité des doses.

Le président du Conseil européen, Charles Michel, s'est contredit en l'espace de quelques semaines. Il a d'abord suggéré un recours possible à l'article 122 du traité de Lisbonne pour l’octroi centralisé de licences obligatoires (normalement une compétence nationale). Puis, au début du mois de mars, dans une lettre au Parlement européen, il a nié que le monopole des brevets soit un problème.

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Pour l'instant, la seule contre-mesure adoptée par la Commission européenne pour assurer l'approvisionnement de l'UE est le blocage partiel des exportations de vaccins, avec pour résultat de priver d'autres peuples de leurs défenses antivirales, sans nécessairement rendre les entreprises plus coopératives.

La course au ralenti dans l’UE et dans le monde

“Big Pharma” (la plus rentable de toutes les industries) a annoncé la production de milliards de doses. Cependant, le seul résultat immédiat est la flambée de la valeur de leurs actions, qui a enrichi les dirigeants des entreprises. Cependant, l'incertitude demeure quant au calendrier de la distribution, qui est le facteur clé.

Une étude de l’assureur Allianz estime que chaque semaine de retard par rapport à l'atteinte du seuil minimal d'immunité collective permettant d'assouplir les mesures de confinement fait perdre à l'UE 18 quasiment milliards d'euros de PIB.  Si le retard de cinq semaines calculé par Allianz en début d'année n'est pas comblé, le préjudice total s'élèverait à environ 90 milliards d'euros à la fin de 2021. La prévision de relance de la Commission, qui suppose que 70 % de la population sera vaccinée d'ici l'automne (immunité collective), serait donc revue à la baisse. 


Selon des données récentes de l'OCDE, les principaux Etats membres ont doublé le pourcentage moyen de la population vaccinée quotidiennement au cours des dernières semaines. Cela leur a permis de réduire le désavantage par rapport aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, qui ont commandé les vaccins et approuvé leur mise sur le marché à l'avance, parvenant à vacciner leurs citoyens quatre fois plus rapidement que l'UE (qui reste plus ou moins à la 30e place du classement mondial par densité de vaccination).

Le rythme actuel, doublé, augmenterait la probabilité d'immuniser au moins les groupes les plus vulnérables (20 à 30 % de la population). Dans un tel scénario, selon Allianz, il y aurait encore un retard de trois semaines qui coûterait au total 63 milliards d'euros. Pour rattraper complètement ce retard, il faudrait encore accélérer la campagne de vaccination, pour atteindre un taux de vaccination quotidien de 1 % de la population. "Cela serait envisageable si les goulots d'étranglement de la production se dissipaient à la fin du premier trimestre 2021 grâce, par exemple, à un nouveau vaccin (qui, dans le meilleur des cas, ne nécessite qu'une seule injection) ou à l’ouverture de nouvelles usines", conclut l'étude.

Ce sont les géants pharmaceutiques, toutefois, qui décident quelles usines produiront les vaccins ainsi que leur nombre. En fait, lors de l'assemblée générale de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en novembre dernier, les gouvernements ont convenu de mécanismes purement volontaires. Un fiasco : les "Big Pharma" ont snobé à la fois l'outil Pool C-TAP de partage des brevets et des technologies et Covax, un fonds mondial conçu pour que les pays puissent négocier collectivement les vaccins avec un plus grand pouvoir de négociation, les obtenir à des prix plus bas et les partager équitablement entre tous.

Ayant le choix, les entreprises pharmaceutiques préfèrent négocier avec les pays individuellement : elles livrent d'abord les doses à ceux qui paient les premiers et le prix le plus élevé. Jusqu'à présent, elles ont promis à Covax un peu plus de 2 milliards de doses humanitaires, subventionnées par les pays les plus riches (6 milliards d'euros, dont près de 1,7 versé par la Commission et plusieurs pays européens, une somme correspondant à la moitié de ce que les Etats-Unis ont offert avec la nouvelle administration de Joe Biden). Cela suffit à peine à immuniser d'ici la fin de l'année 20 % de la population des pays à revenu faible ou intermédiaire (en calculant une double inoculation par personne pour une protection complète).


Plus il y a de doses, plus il y a d'économies pour les citoyens

L'UE a versé à ses fournisseurs 2,7 milliards d'euros d'acomptes pour soutenir l'effort de production des doses convenues (plus 2.5 milliards). Les Etats membres peuvent faire don des quotas excédentaires aux pays en difficulté (ils doivent toutefois obtenir le consentement préalable des producteurs). Dommage qu'il n'y en ait pas assez pour eux non plus, compte tenu des retards de livraison annoncés qui se sont accumulés jusqu'à présent (Pfizer, AstraZeneca, Johnson & Johnson). Compte tenu de l'impact des imprévus sur la productivité des usines, les entreprises ont refusé de s’engager à des délais précis. C'est ce qui ressort des accords signés par la Commission européenne divulgués jusqu'à présent (ceux avec AstraZeneca, Curevac et Sanofi).

"Nous avons sous-estimé les déficits de production", admet Ursula von der Leyen, présidente de l'exécutif bruxellois. "La Commission a pris un bon départ en négociant l'achat collectif de vaccins au nom de tous les Etats membres, mais elle a eu tort d'attendre la fin de l'automne 2020 pour commander, qui plus est en quantités trop limitées, les vaccins de Pfizer et Moderna (plus chers) qui avaient démontré de hauts niveaux d'efficacité avant les autres", commente Scott Marcus, expert au centre de recherche Bruegel, "elle a allongé les négociations pour obtenir des prix plus bas, mais au final le vaccin a coûté bien moins cher que la part du PIB qui est perdue en ne disposant pas immédiatement de doses suffisantes".

La négociatrice de la Commission, Sandra Gallina, a été réduite fin février à conclure l'achat de doses des deux complémentaires de Pfizer et Moderna, une fois qu'AstraZeneca a annoncé qu’elle ne pouvait fournir toutes les doses prévues.


Nos calculs montrent que le coût des vaccins par citoyen est assez similaire à travers l'UE, bien qu’un peu plus élevé dans les pays d'Europe centrale et orientale en raison d'un pouvoir d'achat plus faible.

Le rapport coût-bénéfice est nettement plus élevé dans les nations les plus touchées par l’épidémie, où le montant dépensé pour acheter les doses ne représente qu'une petite fraction des dommages causés à l'économie en 2020 en l'absence de vaccination. 


"Nous devons procéder à une vaccination généralisée, même dans les régions éloignées de nous, sinon de nouveaux variants pourraient se propager à nouveau dans les pays occidentaux", prévient Catherine Smallwood, spécialiste à l'Unité des urgences de l'OMS. "Si les régions les plus pauvres du monde étaient laissées sans approvisionnement suffisant jusqu'en 2023 (selon les projections actuelles), l'UE et la planète entière perdraient respectivement 33 milliards d'euros et 128 milliards d'euros par an en raison des restrictions transfrontalières imposées à la circulation des personnes, des biens et des services", déclare Marco Hafner, économiste à la Rand Corporation et auteur d'une recherche montrant que pour chaque euro dépensé globalement en vaccins, des pertes quatre fois supérieures seraient évitées.


👉 Les données utilisées pour cet article.

Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network.

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