Décryptage Les Européens et la pandémie

La leçon d’une année de Covid-19 : Europe, bouge-toi !

La pandémie qui a débuté il y a un an en Europe cette semaine met à l'épreuve l'Union. Si elle veut la franchir, il lui faut fournir des résultats aux citoyens, à commencer par les vaccins, estime le politologue Timothy Garton Ash.

Publié le 11 mars 2021 à 16:03

Il y a un an jour pour jour cette semaine (le 9 mars 2020), nous apprenions avec stupéfaction que l'Italie décrétait l’état d'urgence pour lutter contre un nouveau virus étrange qui arrivait apparemment de quelque part en Chine. En l'espace de quinze jours, l'Espagne, la France et le Royaume-Uni ont suivi. Et nous voilà, un an plus tard, toujours en état d'urgence.

Nous travaillons à la maison et vivons en ligne. Nos enfants sont devenus des babyzoomers. La phrase “Vous êtes en sourdine” est désormais celle que l’on entend le plus fréquemment. Les masques et la “distanciation sociale” nous semblent presque normaux. Nos langues ont acquis une toute nouvelle charge virale d'images : “Deuxième vague”, “aplatissement de la courbe”, “immunité collective”, “variant britannique”. Les démographes suivront les effets à long terme de cette année de Covid pendant un siècle. Certains parlent déjà d’une génération C.

Ce n’est pas la première expérience européenne partagée, il y a eu 1968 ou la fin de la guerre froide, mais il faut remonter à la Seconde guerre mondiale pour en trouver une qui ait simultanément touché autant d'Européens dans leur vie quotidienne. Depuis 1945, quand avons-nous été aussi conscients que nos actions individuelles, et celles de nos gouvernements, pouvaient directement déterminer si nous, et ceux que nous aimons, allions vivre ou mourir ? Pourtant, cette fois-ci, nous, Européens, ne nous sommes pas battus les uns contre les autres, mais contre un ennemi commun : ce virus à pointes qui mute diaboliquement, un Hitler dans le sang, un Staline dans les poumons.

Cette menace extérieure commune aurait dû nous rassembler. Mais cela a-t-il été le cas ? Et que se passera-t-il lorsque l’élan de solidarité s'estompera et que les impacts à long terme, différents selon les pays, deviendront visibles ? L'Union européenne en sortira-t-elle finalement plus forte ou plus faible ? La réponse ne se trouve pas dans les étoiles mais en nous-mêmes. 

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Jusqu'à présent, la réponse de l'UE au Covid est marquée par un grand succès et un grand échec. 

Le succès, c'est l'accord conclu l'été dernier sur un budget septennal et un fonds de relance européen spécifique (Next Generation EU), dont le montant total s'élève à plus de 1 800 milliards d'euros. En introduisant une mutualisation de la dette, le fonds de relance a été le plus grand pas en avant dans l'intégration économique depuis la mise en place de l'euro. Il offre la possibilité à l'UE d'aider tous ses États membres à se redresser économiquement et à "se reconstruire en mieux".

Le grand échec a été la tentative de démontrer que seule l'UE pouvait fournir des vaccins rapidement et équitablement à tous les États membres. Le ministre allemand des Finances a élégamment décrit les performances de la Commission européenne en matière d'approvisionnement en vaccins, qui selon lui sont "vraiment nulles". Le principal tabloïd allemand, Bild, a ravi les Brexiters en titrant en première page : "We Beneiden You" [On vous envie]. (Le Sun a riposté en écrivant "Wir Beneiden Dich Nicht... over the EU vaccine shambles" ["On ne vous envie pas… pour le scandale des vaccins dans l’UE"], ce qui a peut-être au moins contribué à améliorer les connaissances en allemand des lecteurs du Sun - bien qu'il eût fallu dire “euch” [vous], et non “Dich” [toi]). Aujourd'hui, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque s'approvisionnent en vaccins auprès de la Chine ou de la Russie, tandis que l'Autriche et le Danemark développent un partenariat avec Israël.

Ce n’est pas la première expérience européenne partagée, il y a eu 1968 ou la fin de la guerre froide, mais il faut remonter à la Seconde guerre mondiale pour en trouver une qui ait simultanément touché autant d'Européens dans leur vie quotidienne.

Cet échec est celui de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ainsi que celui du commissaire et de la direction générale concernée. La Commission européenne a géré cette affaire de façon totalement incompétente, parce qu'elle n'en a pas les compétences, dans tous les sens du terme : la santé publique relève d’une compétence nationale, au sens de l'autorité légale ; par conséquent, les institutions européennes n'ont pas la compétence, au sens de la capacité et de l'expérience nécessaires, pour faire du bon travail.

C'était mal comprendre, en outre, ce que l'UE fait bien. Son point fort, selon l'universitaire américain Andrew Moravcsik est “la prise de décisions incrémentale et technocratique”. Le mot clé est “incrémental”. La complexité de l'UE, qui doit tenir compte des points de vue de 27 gouvernements nationaux, de trois institutions bruxelloises et de plusieurs groupes de partis européens, la rend inévitablement lente. Son administration, plutôt petite, n’en est pas moins très bureaucratique. Ce qui a manqué ici, c'était la rapidité, la volonté de prendre des risques et faire passer les vies avant la paperasse. Bruxelles aurait mieux fait de jouer un rôle plus modeste de facilitateur, en soutenant les États petits et les plus pauvres qui auraient autrement été désavantagés dans la course aux rares vaccins.

La principale leçon à tirer de tout cela ? Pour les trois prochaines années, l'UE doit se concentrer sur les résultats. Un sondage d'opinion réalisé récemment à l'échelle de l'Union européenne pour le compte de mon équipe de recherche à l'Université d'Oxford souligne ce que d'autres analystes ont également constaté : la légitimité de l'Union européenne découle davantage des résultats qu'elle obtient que du processus politique et institutionnel par lequel elle y parvient. Ainsi, alors qu'une grande majorité de nos répondants ont déclaré qu'il était important d'avoir un Parlement européen, pas moins de 59 % ont approuvé la proposition selon laquelle “tant que l'UE mène une action efficace, la présence ou l'absence du Parlement européen est d'une importance secondaire”. L'action, un point c'est tout.

La dernière chose dont l'UE a besoin en ce moment, c'est d'une orgie d’introspection nombriliste dans le cadre de sa proposition de Conférence sur l'avenir de l'Europe, qui s'enlise actuellement dans des querelles interinstitutionnelles caractéristiques. Si les dirigeants européens se soucient vraiment de l'avenir de l'Europe, ils commenceront par abandonner la Conférence sur l'avenir de l'Europe. Au lieu de cela, ils se concentreront sur ce que l'UE peut réellement faire pour ses citoyens.

La prochaine étape consistera en un passeport sanitaire, le “Digital Green Pass”, qui permettra aux Européens vaccinés de voyager à nouveau sur le continent. La liberté de circulation est ce que les Européens apprécient par-dessus tout dans l'UE. Dans notre dernier sondage, 74 % des personnes interrogées ont approuvé la proposition selon laquelle “si l'Union européenne n'offrait pas la possibilité de voyager, de travailler, d'étudier et de vivre dans d'autres États membres, elle n’aurait pas de raison d’être”. La liberté de circuler est ce qui nous a cruellement manqué au cours de cette année de confinement. La rétablir sans heurts serait un succès important pour l'UE.

Epreuve décisive

Par ailleurs, il reste la tâche gigantesque de s'assurer que les 750 milliards d'euros du fonds de relance seront dépensés rapidement, efficacement, sans blocages administratifs mais aussi sans corruption, de manière à ce que les citoyens européens en bénéficient réellement. Ce fonds doit contribuer à créer de nouveaux emplois et de nouvelles opportunités post-Covid. Une part importante de cet argent doit être consacrée à des projets véritablement verts, et pas seulement à du greenwashing. Il ne faut pas que les niveaux actuels de la dette publique, en particulier dans le sud de l'Europe, conduisent à une nouvelle crise des dettes souveraines de la zone euro.

Sur le plan politique, l'épreuve décisive sera de savoir si les partis pro-européens l'emporteront non seulement aux élections néerlandaise et allemande de cette année et à l'élection présidentielle française de l'année prochaine, mais aussi en Italie, en Espagne et en Pologne par la suite, puis aux élections du Parlement européen de 2024.

En bref, l'UE est confrontée à l'un des plus grands défis de son existence. Au lieu de perdre du temps à organiser une conférence nombriliste sur l'avenir de l'Europe, les dirigeants européens devraient placarder la devise des vêtements de sport Nike sur la porte de chaque bureau à Bruxelles : Just Do It – bouge-toi.

👉 L'article en version originale dans The Guardian


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