Née en 1982, Nino Haratischwili est une romancière, dramaturge et metteuse en scène allemande d'origine géorgienne. Elle s'est installée en Allemagne au début des années 1990, pendant la période de troubles politiques et sociaux qui a suivi l'effondrement de l'URSS, puis est retournée en Géorgie. Elle vit aujourd'hui à Hambourg, où elle travaille comme metteuse en scène. Parmi ses romans les plus célèbres, La huitième vie (pour Brilka) (Piranha, 2021), Le Chat, le Général et la Corneille, (Belfond, 2021) et La Lumière vacillante (Gallimard, 2024). Elle a reçu de nombreux prix, dont le prix Adelbert von Chamisso, le Kranichsteiner Literaturpreis et le Literaturpreis des Kulturkreises der deutschen Wirtschaft.
Netgazeti : Dans vos œuvres, vous abordez souvent des thèmes historiques et sociaux. Sur quoi vous concentrez-vous actuellement ?
Nino Haratischwili : Nous assistons à l'effondrement de notre cheminement démocratique, qui a été accompli au prix d'énormes efforts, de travail, de sueur et de sang, sous nos yeux. Au moins, il y avait jadis un accord commun sur le fait que notre avenir se trouvait en Europe. Aujourd'hui, nous voyons tout ce qui a été soigneusement construit – les institutions, les aspirations et les objectifs démocratiques – être anéanti.
En tant que membre de cette société, il est inimaginable de ne pas ressentir l'envie de protester, surtout compte tenu de notre expérience historique. Nous avons déjà vécu ce dont nous sommes aujourd'hui témoins. Le parti au pouvoir ne le reconnaît pas, mais ses actions en disent long. Pour moi, cette réaction est tout à fait naturelle. J'aurais seulement souhaité que cela ne devienne pas un problème aussi pressant, qui se développe avec une telle intensité et une telle rapidité.
Quelle pourrait être l'alternative ?
Il n'y a pas d'alternative. La seule alternative est l'adaptation, mais à quoi ? À un retour au passé. À la perte de notre voie démocratique ? À devenir un vassal, un esclave obéissant ou un pays satellite.
L'alternative est la paralysie et la soumission, qui sont bien pires que les efforts que les citoyens doivent désormais investir dans la protestation.
Malheureusement, notre société est divisée. Pour beaucoup de gens, cette question ne semble pas encore urgente. Certains pensent qu'elle ne les concerne pas. D'autres nient que cette direction soit celle de la Russie ou que nous reculions [sur la voie démocratique].
Quel rôle l'art peut-il jouer dans ce processus ?
Tout d'abord, les artistes sont des citoyens. L'art a le pouvoir de susciter l'empathie, de jeter des ponts et d'ouvrir les yeux des gens. Cependant, dans un climat aussi polarisé, il est très difficile de communiquer dans le langage de l'art. À ce stade, nous devons d'abord nous exprimer en tant que citoyens et affirmer notre position.
Avoir accès à un public plus large est une chance : vous pouvez utiliser cet accès comme une plateforme pour amplifier votre voix. Je ne peux pas écrire quelque chose et ne pas le mettre en pratique. Sinon, je mentirais. La politique ne se résume pas à ce que nous entendons aux informations, ou aux rassemblements et manifestations, elle englobe tout : partout où il y a une société, il y a de la politique.
“Nous autres Géorgiens montrons l’exemple, et j’ai entendu cela à maintes reprises récemment. Je crois sincèrement que Tbilissi est devenue la capitale de l’Europe”
Vous avez vécu en Europe et y avez assisté à de nombreuses manifestations. Comment compareriez-vous les manifestations en Géorgie et en Europe ?
À ce stade, nous autres Géorgiens montrons l'exemple, et j'ai entendu cela à maintes reprises récemment. Je crois sincèrement que Tbilissi est devenue la capitale de l'Europe. Ces manifestations continues et inlassables font désormais partie du quotidien, et c'est vraiment admirable. La situation mondiale est extrêmement difficile. Nous assistons à des changements géopolitiques majeurs
Nous avons besoin du soutien et de la solidarité de l'Europe. Chaque fois que j'ai accès à la presse ou que j'écris des articles, j'insiste toujours sur ce point, car nous ne vivons pas sur une autre planète ; nous faisons partie d'une société plus large qui partage des valeurs communes. J'espère que l'Europe sera plus vigilante, non seulement en ce qui concerne la Géorgie, mais aussi en répondant plus rapidement aux problèmes au lieu de passer par des processus bureaucratiques lents. Ce qui se passe ici n'est pas un problème local. C'est un problème mondial qui se propage comme une métastase.
Vos personnages luttent souvent contre l'oppression et l'injustice. Comment décririez-vous le combat de la journaliste détenue Mzia Amaghlobeli dans ce contexte ?
Comme celui de David contre Goliath. Son attitude intègre est exemplaire. Beaucoup d'autres ont également été détenus injustement. Nous assistons à la transformation des tribunaux en une sorte de cirque, ce qui ne fait que renforcer le sentiment d'injustice. Son attitude inébranlable est un exemple puissant. Malheureusement, cela ne semble avoir aucun effet sur les autorités. Ces procédures sont devenues un cirque, un spectacle absurde. J'ai parfois même l'impression que ceux qui décident de ces questions en tirent une sorte de plaisir sadique.
Pensez-vous que l'arrestation de Mzia va intimider les journalistes et les militants ?
Compte tenu du rythme auquel ce régime “évolue”, je n'exclus rien. Mais ce qui me donne de l'espoir, c'est que je ne ressens pas de peur. C'est pourquoi nous ne sommes pas, et j'espère que nous ne serons jamais, comme la Biélorussie ou la Russie : l'absence de peur et notre capacité à conserver notre sens de l'humour et notre liberté intérieure sont des facteurs décisifs. Partout où l'on peut encore se moquer des autorités et des forces de sécurité en riant, il y a de la liberté, car le pouvoir est vulnérable au ridicule. Pour l'instant, je ne ressens pas cette peur, et c'est une grande force que j'espère que nous ne perdrons pas.
Existe-t-il encore une “zone grise” au sein du gouvernement du Rêve géorgien ?
Non, il est beaucoup trop tard pour la neutralité maintenant. Ils ont déjà révélé leur position et leurs intérêts. Je ne vois pas que les personnes qui entourent [le leader du parti pro-russe Rêve géorgien] Bidzina Ivanichvili soient unies par une idée commune.
Il existe un culte de la personnalité qui est déjà devenu pathologique. Même aujourd'hui, ils ne le reconnaissent pas, ce qui ne fait que rendre la situation plus absurde. Nous continuons à pointer du doigt les “forces étrangères” sans nommer la Russie, mais le discours a complètement changé : l'histoire est en train d'être réécrite. Ces personnes incarnent le conformisme et l'opportunisme. Je suis convaincu que si Ivanichvili adhérait demain à un gauchisme radical, ils le suivraient. Cela rend la situation encore plus dangereuse et ingérable.
Lorsque des mensonges sont présentés comme des vérités et que la confusion est délibérément créée en intimidant les gens avec des slogans tels que “Voulez-vous la guerre ?”, la situation devient plus chaotique car il n'est plus possible de savoir à qui ou à quoi on a affaire. Heureusement, grâce à nos expériences douloureuses, nous avons réagi à temps et avons compris ce qui se passait.
Cette révélation a commencé non seulement avec la loi russe sur les “agents étrangers”, mais aussi avec le début de la guerre en Ukraine, lorsque notre gouvernement n'a pas soutenu Kiev. À ce moment-là, Le camp que ce dernier avait choisi est apparu clairement.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille sur un nouveau roman. C'est difficile, car la réalité interfère avec le processus créatif, mais je persévère. Il traite en partie de la Géorgie et de la migration, des questions qui me touchent personnellement. Pour bien écrire, j'ai besoin de prendre de la distance par rapport à la réalité, ce qui est difficile dans la situation actuelle. La littérature est toujours quelque chose qui a déjà été transformé ou filtré. Si j'écrivais sur ce sujet aujourd'hui, je le ferais en tant que citoyenne, et non en tant qu'écrivaine.
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