The final construction work on the ‘Independence Line’ at the substation south of Moldau will be completed by the end of May. La sous-station électrique située dans le sud de la Moldavie, dont l'achèvement est prévu pour fin mai 2026. l Photo : ©Fabian Somavilla, Der Standard

La Moldavie coupe les ponts avec la Russie. La Transnistrie va-t-elle lui emboîter le pas ?

La guerre en Ukraine a accéléré le divorce entre la Moldavie et la Russie. Alors que Chișinău s'émancipe de sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou et de la république séparatiste, la corruption continue d’entraver les progrès.

Publié le 13 mai 2026
The final construction work on the ‘Independence Line’ at the substation south of Moldau will be completed by the end of May. La sous-station électrique située dans le sud de la Moldavie, dont l'achèvement est prévu pour fin mai 2026. l Photo : ©Fabian Somavilla, Der Standard

Ruslan Surugiu aurait une meilleure alternative : compte tenu de son expérience, il pourrait gagner beaucoup plus en Allemagne où il a longtemps vécu et travaillé, et y habiter avec sa famille. Mais pour lui, lorsque le pays appelle, il faut mettre les sentiments personnels de côté et apporter son aide. “C’est comme ça qu’il m’a convaincu”, dit-il à propos de l’ancien ministre de l’Energie, qui a mis en avant cet argument et l’a aidé à décrocher son poste actuel.

Cet expert en énergie de longue date est aujourd’hui à la tête de l’Unité de mise en œuvre des projets énergétiques de Moldavie (MEPIU), chargée de la mise en œuvre des grands projets énergétiques en République de Moldavie. Depuis près de trois ans, il supervise la réalisation des travaux. “Cela ne vous semble peut-être pas grand-chose, mais pour nous, c’est énorme”, déclare-t-il sur le site d’une sous-station situé à 25 minutes au sud du centre-ville.

Ruslan Surugiu. Derrière lui, la ligne à haute tension "Independence Line" s'étend vers le sud jusqu'à Vulcănești, où l'électricité provenant d'Europe occidentale peut être raccordée au réseau. | Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard

Lorsqu’on lui demande ce que signifie pour lui l’achèvement du projet prévu fin mai 2026, il se permet un léger sourire sous son casque blanc. “Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la Ligne de l’indépendance ; je ne suis pas ici en vain”, lance-t-il, satisfait de ce qu’il considère comme une souveraineté retrouvée et la fin de la pression russe.

La ligne à haute tension relie la capitale, Chișinău, à Vulcănești, à l’extrême sud du pays – et donc à la Roumanie et au réseau électrique européen. Une fois que l’électricité commencera à circuler fin mai, Surugiu estime qu’il aura fait son devoir. D’ici là, il aura rendu son pays beaucoup plus sûr.

Mettre fin à la dépendance vis-à-vis de la Russie

En effet, la ligne principale existante est non seulement vieille de près de 60 ans et est donc extrêmement vulnérable, comme l’a clairement montré une récente coupure de courant majeure, mais elle traverse également le territoire ukrainien, et surtout la Transnistrie, où le gaz russe est depuis longtemps utilisé pour produire une grande partie de l’électricité consommée en Moldavie. 

Il y a quelques années encore, la Moldavie dépendait entièrement du gaz russe et à 80 % de l’électricité provenant de la république séparatiste autoproclamée située sur la rive est du Dniestr. Moscou exploitait cette situation en coupant l’approvisionnement en gaz dès qu’elle entendait parler de développements politiques dans l’ancienne république soviétique qu’elle désapprouvait.


“Moscou a utilisé le système d’infrastructures soviétique dont la Moldavie a hérité pour maintenir le pays dans sa sphère d’influence” – Sergiu Tofilat


Surugiu a milité pendant des décennies pour que de tels projets voient le jour. Selon lui, cela aurait été impossible sous les gouvernements pro-russes précédents – peu importe à quel point il défendait l’intérêt des projets ou pointait les risques.

Après deux hivers sans gaz, une guerre d’agression dans un pays voisin et un changement de gouvernement au profit du Parti action et solidarité (PAS, centre droit) de Maia Sandu, ce qui était “supposé impossible” a été réalisé en cinq ans.

La question de la dette envers la Russie

Sergiu Tofilat est expert en énergie au sein du groupe de réflexion Watchdog, spécialisé dans la transparence et l’analyse des politiques. Il explique le système d’approvisionnement énergétique en place depuis longtemps pour la Moldavie et la Transnistrie : la société russe Gazprom fournit du gaz à Moldovagaz, la plus grande entreprise énergétique du pays, via un gazoduc ukrainien et via la Transnistrie. Comme par hasard, Gazprom est l’actionnaire majoritaire de Moldovagaz. 

Sergiu Tofilat. l Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard
Sergiu Tofilat. l Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard

“Moscou a utilisé le système d’infrastructures soviétique dont la Moldavie a hérité pour maintenir le pays dans sa sphère d’influence”, résume Tofilat. En conséquence, Chișinău a envisagé à plusieurs reprises de nationaliser Moldovagaz.

L'opinion publique pensait que la Transnistrie recevait le gaz gratuitement. En réalité, c’est Tiraspol qui ne payait tout simplement pas Moldovagaz. Mais le gaz continuait pourtant de s'écouler, contribuant ainsi à maintenir le régime pro-russe, sans aucune conséquence. Gazprom a par la suite affirmé que la dette accumulée envers Moldovagaz s’élevait à 756 millions de dollars, qu’elle comptait facturer à Chișinău. Dans les années 1990, cet argument a été utilisé à maintes reprises pour prendre le contrôle des infrastructures moldaves afin de “régler la dette”. Cependant, des auditeurs norvégiens ont récemment conclu que la dette réelle avoisinait plutôt les huit millions de dollars. Tofilat va encore plus loin, affirmant qu’il n’existe  aucune dette.

Mesures en faveur de l’indépendance énergétique

Depuis 2019, la Moldavie a pris plusieurs mesures en faveur de l’indépendance énergétique. En 2019, le “corridor vertical” – qui alimente la Turquie, la Grèce et la Bulgarie en gaz russe – a été modernisé, permettant au gaz et au gaz naturel liquéfié (GNL) de circuler dans le sens inverse, vers la Roumanie, la Moldavie et l’Ukraine. À l’époque, la Russie n’y a guère prêté attention, car ces pays n’étaient pas en mesure de rivaliser avec ses prix. En 2021, cette initiative a été suivie par une connexion gazière clé avec la Roumanie.

En matière d’électricité, le coup de semonce final est survenu avec l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Selon Tofilat, ce n’est pas un hasard si l’attaque a commencé au moment même où la Moldavie et l’Ukraine menaient des essais pour synchroniser leurs réseaux électriques avec ceux de l’Occident : “Vladimir Poutine a frappé au moment le plus vulnérable”.  

Surugiu partage cet avis. Quoi qu’il en soit, ces tests – qui prennent généralement entre dix et 14 ans – ont été menés à bien en moins de quatre semaines. La Moldavie a alors commencé à recevoir de l’électricité en provenance d’Europe. Une fois de plus, la guerre a joué un rôle de catalyseur.

Dorin Junghietu, ministre moldave de l'Energie. Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard
Dorin Junghietu, ministre moldave de l'Energie. Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard

Le gouvernement moldave est déterminé à mettre fin à ses dernières dépendances. Est-ce troquer une dépendance pour une autre ? Les responsables politiques mettent en avant les liens étroits avec la Roumanie, l’intégration à l’Union européenne et un marché énergétique plus diversifié, que ce soit grâce à de nouvelles lignes d’approvisionnement ou aux énergies renouvelables.

Dorin Junghietu, 39 ans, est fier des progrès accomplis jusqu’à présent. Tout comme Surugiu, il possède de nombreuses années d’expérience dans le secteur de l’énergie. Après avoir passé des années au sein de grandes entreprises énergétiques internationales, Junghietu souhaitait rentrer chez lui et était le candidat le plus approprié pour le poste de PDG de Moldovagaz. 

Cependant, selon certaines informations, l’actionnaire majoritaire russe, Gazprom, aurait émis des réserves quant à sa nomination. Il est ministre de l’Energie depuis un an maintenant, principalement chargé de poursuivre la voie vers une indépendance totale vis-à-vis de la Russie. 

Du gaz aux prix du marché

En plus d’accroître l’indépendance, Junghietu entend aussi investir dans les énergies renouvelables, améliorer l’efficacité des systèmes énergétiques et faire en sorte que les habitants de la Transnistrie paient les prix du marché – même si cela est douloureux à court terme. Il souligne que le système actuel d’approvisionnement énergétique de la Transnistrie n’est pas fiable.

Depuis que l’Ukraine a laissé expirer le contrat de transit du gaz russe – refusant de financer la guerre contre elle-même –, la Transnistrie est devenue entièrement dépendante des approvisionnements via Moldovagaz. Le négociant suisse Metron gère les transactions.

L'argent proviendrait de Dubaï, bien que certains soupçonnent des intermédiaires russes. Selon certains experts, cette situation accroît le risque de problèmes bancaires, et des interruptions répétées de l'approvisionnement ont déjà eu lieu. Cependant, les autorités transnistriennes ont rejeté une proposition de l'UE et de la Moldavie visant à garantir un approvisionnement plus stable, subordonné au respect des droits humains. “Tiraspol n'a pas voulu, ou n'a pas été autorisé, à accepter cette offre”, explique le ministre. 

Beaucoup en Moldavie pensent que le temps joue en leur faveur. Pour eux, Moscou a abandonné ses alliés à cause de la guerre en Ukraine et la Transnistrie pourrait connaître le même sort. Si nécessaire, Chișinău se dit prête à aider. “Bien sûr, nous nous soucions des habitants de la rive gauche du Dniestr – ce sont aussi des Moldaves”, déclare Junghietu.

Confédération ou Etat de l’Union ?

Les progrès réalisés dans le secteur de l’énergie comptent parmi les aspects les plus salués dans les rapports d’élargissement de l’UE. L’adhésion était initialement prévue pour 2028 ; Chișinău vise désormais 2030.

Beaucoup ont été surpris lorsque la présidente Sandu a annoncé qu’elle soutiendrait l’union avec la Roumanie lors d’un référendum. Le ministre de l’Energie a également exprimé son soutien. Il s’agirait d’une solution de repli – un raccourci vers l’UE et l’OTAN.

Selon certains observateurs, le gouvernement pourrait par là signaler à Bruxelles qu’il existe des alternatives si l’adhésion est retardée. 

La lutte contre la corruption

La crainte de la Russie explique bon nombre d’évolutions dans ce petit pays dynamique. Vlada Ciobanu est militante pour la transparence au sein du CPR Moldova. Pour elle, la présidente Sandu est souvent critiquée pour ne laisser que peu de place aux alternatives pro-européennes. Ces votes sont parfois qualifiés de “perdus” ou de “vote en faveur de la Russie”. Tofilat abonde dans ce sens : il a fait campagne pour une alternative pro-européenne avec le Parti du changement, mais sans succès.

Vlada Ciobanu. l Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard
Vlada Ciobanu. l Photo : ©Fabian Sommavilla, Der Standard

La Moldavie a néanmoins réalisé des progrès en matière de droits civils et de lutte contre la corruption. Entre 2019 et 2024, elle a gagné onze points sur l’indice de perception de la corruption de Transparency International, avant de reculer légèrement en 2025 pour atteindre la 42ème place sur 100.

Le pays se classe 80ème sur 182. Cette récente baisse reflète la lenteur de la réforme judiciaire. Si la petite corruption est en recul, Ciobanu indique que la corruption persiste dans des secteurs à forte valeur ajoutée tels que la construction et l’énergie.

Ciobanu ajoute qu’ils sont actuellement en mesure de travailler sans subir d’ingérence, contrairement à ce qui se passait sous les précédents gouvernements pro-russes. Elle met toutefois en garde contre la fragilité du système et souligne que la volonté d’adhérer à l’UE ne doit pas conduire à l’autocensure. “Avec la guerre à nos portes et l’influence considérable des médias, des trolls et des marionnettes russes, on est parfois tenté de minimiser les critiques à l’égard des affaires de l’Etat”, dit-elle. Mais une société civile forte doit affronter ces problèmes, surtout à un moment où la Moldavie prend des décisions qui façonneront son avenir.

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