Béton gris, baies vitrées, acier glacé. Sur le plan architectural, le siège de la Banque européenne d’investissement (BEI) à Kirchberg, à Luxembourg, semble plutôt froid et banal.
Un bâtiment bas, cruciforme et imprenable, auquel on a ajouté
récemment une extension : une “serre” visible la nuit. L’ambiance en deviendrait presque attachante ; un bunker paisible, sous la brume du Grand-Duché, égayé par un bout de terminal d’aéroport.
Pourtant, c’est là que réside et officie la “main généreuse de l’Union européenne ” ; une institution obscure (pour la plupart), mais puissante, et dont les décisions, prises à huis clos, affectent la vie de millions de personnes, en Europe, mais pas uniquement, car la BEI injecte chaque année des dizaines de milliards d’euros dans l’économie.
En coulisse, cet atout dans l’arsenal financier de l’Union jour aussi un rôle central au sein des rivalités politiques entre les Etats membres (ses actionnaires), car ils rivalisent pour les prêts (77 milliards d’euros en 2020, source : BEI). La mission première de la banque est en effet de financer des projets d’infrastructure en Europe, tout en réservant, chaque année, une partie de l’action pour les opérations à l’étranger (le Mandat de prêt extérieur, ELM).
Comment fonctionne la BEI ?
En un mot, la BEI — grâce à la crédibilité de ses actionnaires — est en mesure d’emprunter à faible coût sur les marchés des capitaux, et bénéficie, en outre, d’une garantie de l’UE, dans la plupart des cas, qui permet d’exonérer les primes de risque de ses taux d’intérêt.
Les pays bénéficiaires, quant à eux, cherchent à emprunter avec un faible taux, via leurs institutions ou entreprises, pour financer des projets de grande envergure. Flairant les profits, les acteurs privés interviennent, ce qui crée un effet de levier.
Au-delà de l’UE, la banque offre des prêts à des conditions avantageuses, comme ceux destinés à construction de routes au Monténégro (320 millions d’euros) ou de lignes de métro au Caire (600 millions d’euros), au financement d’une université au Maroc (70 millions d’euros) ou à la modernisation d’un système d’adduction d’eau au Bangladesh (100 millions d’euros).
Dans l’ensemble, c’est logique. Car la BEI contribue à la réalisation des “objectifs extérieurs” de l’UE, comme orienter les Balkans occidentaux vers l’Union, ou s’attaquer aux causes profondes de la migration dans le “voisinage sud ” ou encore “stimuler l’économie des pays les moins avancés (PMA) ”. Mais les choses changent lorsqu’il s’agit de la Chine.
Le tabou chinois
En réalité, la Chine est également éligible au programme. C’est même le plus grand bénéficiaire d’Asie, puisqu’elle a déjà emprunté 3,1 milliards d’euros. Un partenariat qui remonte à 1995, lorsque la BEI a contribué au financement du champ pétrolier-gazier de Pinghu dans la mer de Chine orientale, des routes dans le Guangxi et d’une usine de traitement des eaux à Chengdu, quelques années plus tard.
De plus, les prêts bonifiés accordés par la Banque de l’UE dans diverses régions du monde bénéficient largement, dans certains cas, aux intérêts chinois. C’est notamment le cas en Grèce, au Sénégal et en Ecosse (SDIC Power) où les entreprises chinoises se sont taillées la part du lion dans les appels d’offre ouverts.
Comment est-ce possible ?
À première vue, et si l’on s’éloigne du récit officiel — le récit répété à l’envi par la BEI à propos de sa volonté de “sauver la planète ” – on a du mal à identifier les raisons qui justifient ces choix et de nombreuses questions restent en suspens.
Comment se fait-il d’abord que Pékin ait besoin d’argent, alors qu’elle vient de dépenser 209 milliards d’euros pour sa défense (trois fois plus que l’Inde), 167 milliards d’euros pour la sécurité et la surveillance et que les banques d’Etat dispensnt des prêts pour des dizaines de milliards d’euros autour de l’initiative Belt & Road ?
Comment se fait-il par ailleurs qu’un “rival stratégique ” — avec lequel l’Europe entretient une énorme asymétrie commerciale — se retrouve-t-il à être bénéficiaire de l’aide publique au développement (sur une part allouée du revenu national brut de l’UE), au même titre que le Bangladesh, le Népal ou le Cambodge ? Un rival dont le parti-Etat, via la Commission de surveillance et d’administration des actifs (SASAC), possède et / ou exploite plus d’une douzaine de terminaux portuaires en Europe, et qui s’est infiltré dans le réseau électrique du continent (via un réseau opaque de filiales à Chypre, en Grèce, au Portugal et en Italie).
Une histoire crédible…
Conformément à son mandat, qui oblige la banque à allouer au moins 25 % de ses prêts externes à “l’atténuation de l’impact du changement climatique”, la BEI propose de financer des plans de “reforestation” en Chine, dans le cadre de sa mission “préserver la planète”.
Les prêts sont traditionnellement beaucoup utilisés pour la gestion des forêts. La BEI a déjà investi dans diverses entreprises du boisement et de la gestion des terres à la transformation de la fibre, dans toute l’Europe ; alors quoi de plus naturel, pour la “banque du climat”, que de déployer son expertise en Asie et (main dans la main avec Indufor, un consultant privé finlandais) d’accorder un crédit de 1,3 milliard d’euros à la Chine (rien que pour la reforestation, à partir de décembre 2020) ?
Le bois, a fortiori, constitue souvent un investissement fiable, en tant qu’actif qui, outre le mérite inestimable d’être “vert”, fait du bien à la trésorerie et au capital.
Quant aux Chinois, c’est une évidence : après avoir surexploité leurs forêts pendant des décennies et épuisé leurs propres ressources, les autorités, via l’Administration nationale des forêts et des prairies, n’avaient guère d’autre choix que de faire appliquer des plans de reboisement massifs (tout en continuant, pendant ce temps, à déboiser d’autres continents), afin de compenser la dévastation. Ils n’ont ainsi jamais refusé des prêts bon marché et des expertises gracieuses.
…mais qui ne dit pas tout
Pour le comprendre, prenons deux cas, dont le volume des prêts représente environ un tiers des prêts de la BEI à la Chine (rien que dans le secteur forestier).
En Mongolie intérieure, l’année dernière, la banque a accepté de prêter 300 millions d’euros (à 1,8 % sur 25 ans, avec un différé de 5 ans) avec pour objectif fléché de “protéger la biodiversité et renforcer la résilience et l’adaptation aux impacts négatifs du changement climatique”, déclare la BEI.
Pourtant, sur les 138 000 hectares de terres ciblées, 83 % concernent “la mise à niveau des plantations existantes avec des espèces d’arbres rares et précieuses”, selon les médias d’Etat chinois.
Dans l’Anhui et le Jiangxi, en 2018, la BEI a prêté 200 millions d’euros supplémentaires, avec comme objectif de “créer 32 000 hectares de nouvelles forêts et à améliorer la qualité de 75 000 hectares de forêts existantes”.
Néanmoins, cette fois-ci également, les “nouvelles forêts” se sont révélées être des “plantations industrielles” pour la fibre et le bois, comme l’indique le bilan du projet (disponible sur le web chinois, dans un effort de transparence louable), dans lequel les arbres à feuilles caduques et résineux sont mélangés à des conifères ; tandis que les “forêts existantes” se réfèrent en fait à “la mise à niveau des plantations existantes avec des espèces d’arbres rares et précieuses”.
Pourquoi ?
Parce que la Chine est pressée de réduire sa dépendance de l’importation du bois de l’étranger. Actuellement, elle doit importer 50 % du bois qu’elle consomme (la moitié de 631 millions de m3 en 2019), pour contenter ses nombreuses industries de construction et de pâte à papier.
Cela est particulièrement vrai pour les “espèces rares et précieuses”, car les besoins croissants du pays en bois tropicaux dépendent fortement des pays du sud du monde, à un moment où les chaînes d’approvisionnement se révèlent extrêmement peu fiables.
En d’autres termes, l’écologie n’est qu’une partie de l’objectif, et en aucun cas le seul moteur de la politique de reboisement de Pékin, alors que la Chine cherche à mettre en œuvre un grand plan national qui, conceptualisé par l’Académie chinoise des sciences en 2014, exige la création de 20 millions d’hectares de “forêts de réserve stratégique” d’ici 2035. Le but ultime ? L’autosuffisance dans la production de bois.
Ce qui a plusieurs conséquences. Premièrement, les plantations industrielles retiennent beaucoup moins le carbone que les forêts naturelles ; et si les chiffres décevants en Mongolie intérieure par exemple (11 kt/a) sont attribués par la Banque au faible taux de croissance des arbres dans la région, là encore, ce n’est peut-être pas la seule explication.
Du reste, si la BEI n’avait pas redoublé d’efforts, ses projets chinois auraient pu être financés de toute façon, car ils coïncident largement avec les “ forêts stratégiques ” préplanifiées, dans la mesure où l’Administration nationale des forêts et des prairies a orienté les prêts dans leur direction (en 2017, le chevauchement entre les deux atteignait 87 % en superficie et 86 % en budget).
Dans un tel contexte, la China Construction Bank (CCB), la Agricultural Bank of China (ABC) ou la China Development Bank (CDB) seraient intervenues. Cette dernière a d’ailleurs récemment annoncé qu’elle injecterait 19,3 milliards d’euros (150 milliards de yuans) dans le domaine forestier dans tout le pays d’ici 2024.
Une UE, deux normes
À la lumière de ce qui précède, est-il exagéré de supposer que, dans une certaine mesure, “l’atténuation du changement climatique” n’est qu’un slogan accrocheur ? Une rhétorique creuse pour justifier la présence de la banque en Chine ; un leurre bien pratique ?
Alors qu’un nombre croissant de rapports pointent du doigt les violations des droits humains au Xinjiang et à Hong Kong, il apparaît que les prêts concessionnels représentent un acte politique de la part de la BEI.
Lorsque la Russie a annexé la Crimée en 2014, le Conseil européen a rapidement appelé la BEI à geler tous les nouveaux financements au bénéfice de Moscou. Cependant, les crimes contre l’humanité au Xinjiang (y compris l’avortement forcé et le travail forcé) n’ont abouti qu’à l’ajout de quatre fonctionnaires chinois sur une liste noire symbolique, des années plus tard. Et pendant ce temps, la BEI continue de développer ses opérations en Chine.
Au nom de la “coopération économique” (un autre argument de vente du discours officiel), la BEI a continué de vanter les avantages à tisser des liens étroits avec la Chine et, de toute évidence, a joué un rôle clé pour convaincre les Etats européens de souscrire à la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (dirigée par Pékin).
Cependant, et le contraste est frappant, la Export-Import Bank of China (Eximbank ; l’un des deux prêteurs institutionnels de Pékin), par exemple, a poursuivi son programme — promouvoir les intérêts des entreprises chinoises à l’étranger — avec un engagement sans faille et sans se soucier de promouvoir des actions climatiques à but non lucratif où que ce soit.
Et lorsqu’un prêteur chinois choisit d’investir dans l’énergie propre en Europe — comme cela s’est produit sur l’île de Crète, l’année dernière (ferme solaire Minos 50 MW ; Industrial and Commercial Bank of China) — l’avantage de nous gratifier avec de l’air pur n’est qu’un bénéfice collatéral.
Pour preuve : en 2019, Eximbank a prête, alors que personne d’autre n’a souhaité le faire, 613 millions d’euros à la société de services publics bosnienne EPBiH pour aider Gezhouba, un consortium basé à Wuhan, à construire une centrale au charbon en Bosnie. Elle aurait fait pareil en Macédoine occidentale, si la Commission n’avait pas bloqué le projet pour des question de procédure. Au même moment, en partenariat avec le prêteur chinois, la BEI a octroyé 300 millions d’euros de prêt-cadre pour des financements verts en Chine.
Fer de lance
Afin de donner un sens à de telles étrangetés (double standard moral avec la Russie ; absence de réciprocité avec la Chine), il va sans dire que le modèle d’affaires de la banque a été pris en considération.
Pour fonctionner, la BEI a besoin d’emprunter massivement sur les marchés des capitaux (70 milliards d’euros en 2020), et s’il est difficile de déterminer combien de ses obligations les investisseurs chinois achètent réellement dans différentes devises, Pékin est un acheteur majeur.
Alors quelles sont les répercussions ? Sachant que, lorsque l’accord sur le nucléaire iranien s’est effondré en 2018 et que Bruxelles s’est engagé, dans une tentative de sauvetage, à maintenir ses relations avec Téhéran, la BEI a paniqué, avouant s’inquiéter de mettre en péril des flux financiers en provenance des Etats-Unis. À une époque où la Chine redouble d’efforts pour attirer davantage d’investissements étrangers, la BEI est considérée comme un fer de lance, qui utilise sa crédibilité pour stimuler la confiance des investisseurs occidentaux.
Cela semble d’autant plus évident depuis qu’en 2017, les dirigeants de la banque ont fait pression pour l’uniformisation des “obligations vertes” entre l’Union et la Chine, avec l’objectif affiché de lever un obstacle majeur aux investissements transfrontaliers en dette. Pékin compte sur 290 milliards de dollars par an de “financement vert”.
Une décision qui, prise hors de son contexte, peut sembler anodine, mais qui pourrait avoir d’importantes conséquences, car la Chine ouvre lentement son secteur financier — levant les restrictions sur la propriété étrangère de titres, d’assurance et de gestion de fonds —, ce qui pourrait déclencher un changement tectonique des finances de la planète.
Pour Blackrock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, il s’agit de l’occasion du siècle.
Bien que pour la prudence est encore de rigueur — les investisseurs étrangers semblent se satisfaire pour le moment d’une simple fraction des actifs bancaires et d’assurance du pays (5,8 % et 1,6 % respectivement en mai 2019) — combien de temps reste-t-il, après une période de test, avant que ne déferle sur la Chine un torrent de capitaux occidentaux tels qu’ils vont bouleverser la donne?
L’année dernière déjà, la valeur des actions chinoises détenues par des étrangers à augmenté de 62 % soit 3,4 billions de yuans (520 milliards de dollars) à partir de 2019 ; les achats d’obligations de 47 % – soit 3,3 billions de yuans – et les investisseurs étrangers ont acheté pour 53,5 milliards de dollars supplémentaires de dette chinoise en janvier et février (source : Bloomberg).
Pendant ce temps, en Europe, on entend au loin une voix stridente, tandis qu’on ressasse la vieille rengaine de l’appauvrissement industriel. Une voix sortie d’un opéra chinois qui, au tournant du millénaire, chante les louanges du Grand Marché, dont dépendait la prospérité future du vieux continent. Et tout cela pour quoi à la fin ? Pour un transfert de richesses aux proportions bibliques.
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