Cinq cents ans d’occasions manquées

La crise bancaire actuelle puise ses racines dans la pensée anti-économique qui domine dans le pays depuis la Reconquista et la découverte de l’Amérique, et qui en a empêché le développement. Un état d’esprit auquel l’adhésion à l’Union européenne en 1986 n’a rien changé.

Publié le 1 juin 2012 à 15:45

Que se passe-t-il en Espagne ? Sous le mandat de premier ministre de José María Aznar (1996-2004), le pays faisait encore figure d’élève modèle de l’UE en matière de croissance. Les fonds structurels européens affluaient dans la quatrième économie de la zone euro à hauteur de 150 milliards d’euros.

Mais ce ne sont pas des entreprises florissantes qui sont sorties de terre sur les sols pauvres d’Andalousie et de Castille, mais des projets d’investissement ruineux dont les vestiges sont aujourd’hui aussi délabrés que les châteaux de l’époque du Cid. Les uns et les autres sont l’expression d’un modèle social anti-économique qui caractérise l’Espagne depuis un demi-siècle.

L’Espagne a vécu la période des temps modernes dans un isolement volontaire qui n’a pris fin que dans les années 1960, lorsque le dictateur Francisco Franco a ouvert le pays au tourisme. L’Espagne est donc entrée tard et laborieusement dans la modernité, « agitée et pressée comme un invité qui arrive dernier à un banquet et qui tente comme il peut de rattraper ce qu’il a manqué« , écrivait Juan Goytisolo en 1969 dans un essai qui reste d’actualité, « L’Espagne et les Espagnols ».

C’est avec le même empressement que l’Espagne a commencé, vingt années plus tard, à dépenser la manne tombée du ciel sous la forme de fonds structurels européens. Mais au lieu d’investir dans une société productive, elle a voulu faire partie de l’Europe le plus vite possible et se moderniser, ce qui voulait surtout dire avoir l’air moderne. L’argent a été utilisé avec discernement au départ, mais plus tard avec une précipitation nourrie par la politique foncière ultralibérale de José María Aznar.

Ruineuses latifundias

La marche triomphale de l’anti-économisme avait toutefois débuté dès 1492. A l’époque, l’Espagne n’avait pas seulement découvert l’Amérique, mais avait aussi conquis le dernier vestige de la domination arabe à Grenade, avant de chasser du pays les Juifs et les Maures dans les siècles qui suivirent. Or, les deux communautés tenaient les rênes de l’artisanat et du commerce. Alors que l’hidalgo chrétien, lui, avait le labeur en horreur : tout travail lui était interdit en vertu d’un étrange code d’honneur et il ne voyait de mission divine que dans la soldatesque.

**Les richesses des colonies glissaient entre les doigts des Espagnols comme de l’or liquide. L’Europe centrale s’enrichissait de l’or inca pendant que la noblesse espagnole se reposait passivement sur les revenus de ruineuses latifundias.

Pendant trois siècles, tout ce qui s’apparentait à une activité productive faisait l’objet de poursuites pour hérésie de la part de l’Inquisition. Quiconque s’aventurait à faire de la recherche, à lire ou à bricoler courait le risque de finir sur le bûcher.**

A la disparition de l’Inquisition, le flambeau de l’immobilisme a été repris par le catholicisme espagnol. La laïcisation du pays elle-même n’est pas parvenue à en briser la carapace. Ce n’est qu’au Pays Basque et en Catalogne que l’on a vu apparaître des sites industriels. On créait certes des liaisons de transport, mais tout en les entravant. Ainsi, il existait un réseau ferroviaire, mais l’écartement des rails n’était pas le même qu’en France pour ne pas approcher trop près de l’Europe. L’Europe s’arrête aux Pyrénées, disait-on désormais.

Mouvement anarchiste puissant

Il a fallu attendre le XIXe siècle pour voir l’émergence timide d’une bourgeoisie dynamique, mercantile, politisée. L’Espagne est le seul pays du monde à avoir vu l’émergence d’un mouvement anarchiste puissant. Celui-ci revit aujourd’hui par le biais des indignés de la Puerta del Sol à Madrid, qui sont unis par la fronde anti-capitaliste mais qui ne parviennent pas à se fédérer.

L’anarchisme a triomphé dans les années 1930 avant d’être écrasé par Franco et son putsch pendant la guerre civile. Franco a brusquement ramené l’Espagne au temps de l’Inquisition. Pour faire régner le calme, il a délibérément promu l’immobilisme au lendemain de sa victoire. Le nombre de propriétaires a explosé grâce à la construction de logements et aux aides financières. Ce faisant, il posait la première pierre du boom spéculatif qui allait survenir plus tard.

Si elle a surmonté avec brio le bouleversement politique survenu à la fin de la dictature en 1975 et s’est dotée d’une société libérale, l’Espagne est en revanche restée bloquée à l’époque du bas moyen âge sur le plan économique.

Nombre de journaux et de blogs espagnols se caractérisent encore aujourd’hui par une rhétorique égocentrique et les chamailleries partisanes. L’esprit de clocher interdit à la Castille ou à l’Andalousie de prendre modèle sur le Pays Basque ou la Catalogne, deux régions pourtant plus productives et qui, à l’inverse, se refusent obstinément à faire partager leur savoir-faire au reste du pays.

Abattre la barrière des Pyrénées

Pour les Espagnols, écrit Juan Goytisolo, il s’agit moins de tirer un gain matériel d’une besogne que de s’y investir personnellement. Or, les marchés anglo-saxons, régis par la froide efficacité protestante, ne laissent pas le temps à une telle stratégie de porter ses fruits sur un plan commercial. Faute de budget, les mutations nécessaires pour refonder le système éducatif et la recherche en les axant sur la pratique sont impossibles aujourd’hui.

Tant que l’Europe ne se décidera pas à abattre la barrière des Pyrénées en débloquant des aides ciblées en faveur de la modernisation de l’économie et de l’éducation, l’Espagne se verra contrainte de se réfugier dans un de ses traits de caractère qui, d’après Juan Goytisolo, a toujours entravé son ascension : son manque d’ambition.

Les Espagnols savent endurer une crise. Ils l’ont fait pendant 500 ans.

Vu d’Espagne

“Nous avons volé le futur de nos enfants”

*Maintenant que les vaches sont si maigres, nous nous rendons compte de l’ampleur du désastre et de la responsabilité qui pèse sur nos épaules” écrit l’éditorialiste d’ABC Isabell San Sebastián. Les épaules, précise-t-elle, des “dirigeants des trente dernières années, mais aussi de ceux qui, par action ou par omission, dans un silence ignoble et complice, ont accepté le modèle que nous avons mis en place*”.

Pour Isabell San Sebastián :**

Nous nous sommes comportés comme si toute l’Espagne baignait dans le pétrole, alors que nous sommes un pays pauvre. La croissance spectaculaire de ces années-là était basée sur le crédit et sur les généreuses subventions européennes, et non sur notre capacité réelle à payer les factures de toutes ces autoroutes, de tous ces boulevards, de ces universités et de tous ces équipements spectaculaires bâtis pour la gloire de ceux qui, chacun leur tour, les inauguraient. […] Désormais, Bruxelles exige, pour continuer de nous financer, que nous contrôlions les déficits des régions parce qu’ils se sont transformés en puits sans fond. Mais qui a agité le hochet devant nous ? Nous voyons émerger la pointe d’un iceberg de mensonges, de mauvaise gestion, de corruption d’une masse de voleurs de tous les partis politiques et de tous les syndicats qui ont pioché dans ces fonds. […] Cette crise ne se résoudra pas en un an ou en cinq. Elle va rester, parce que le mal causé à la crédibilité de cette nation et à ses perspectives de croissance, est énorme. Ce qui veut dire que nous avons volé le futur de nos enfants.

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