Actualité Google et l’Europe

Comment le soutien financier de Google au journalisme risque de mettre en danger le pluralisme des médias

Les GAFA, Google en tête, sont devenus un puissant mécène du journalisme européen. Mais les millions d'euros de soutien financier aux entreprises de médias ont un revers.

Publié le 1 février 2021 à 19:53

Au cours des sept dernières années, Google a dépensé plus de 200 millions d'euros pour soutenir le journalisme européen. Son financement généreux a contribué à stimuler l'innovation auprès des éditeurs de presse et Google finance également des conférences, des bourses, des formations et de la recherche universitaire en journalisme. Cela a rendu le géant de la technologie populaire auprès des éditeurs de presse.

L'aide de Google est arrivée à un moment où ces derniers souffraient de la baisse de leurs revenus. La Commission européenne a reconnu la nécessité d'agir. En décembre, elle a lancé l’initiative “News” et a promis l’investissement de 400 millions d’euros dans les médias tout en visant à stimuler le pluralisme des médias.

Dans le même temps, le financement de Google a permis de soutenir des projets d'innovation dans les médias d'information dans 30 pays européens. Les bénéficiaires de la Digital News Initiative (DNI) comprennent Der Spiegel et le Frankfurter Allgemeine Zeitung en Allemagne, l'Agence France-Presse, Le Monde et le Financial Times et le Daily Telegraph au Royaume-Uni [et Voxeurop, en 2018, NdlR].

Cependant, le soutien de Google au journalisme constitue aussi un piège. Son aide financière a contribué à soutenir les médias bien implantés sur les marchés européens face aux nouveaux concurrents. Le géant du numérique a utilisé son influence auprès des éditeurs de presse pour atteindre ses objectifs politiques. Les journalistes mettent en garde contre une possible autocensure afin de ne pas effaroucher le nouveau mécène. 

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Voici donc les trois principales conclusions de notre étude Google, the media patron (“Google, le mécène des médias”), sur la relation entre le géant de la technologie et les médias. L'étude a récemment été publiée par la fondation Otto Brenner avec l'aide de la Confédération allemande des syndicats (DGB).

Les “taxes Google

Le soutien financier de Google aux éditeurs remonte à 2013. À cette époque, le géant de la recherche était soumis à une pression en Europe de partager les revenus de son activité de publicité en ligne avec les médias.

Alors que le gouvernement français envisageait de mettre en place une "taxe Google" sur la publicité en ligne, Google a été le premier à agir. Dans un accord formel signé par Eric Schmidt, alors PDG de Google, avec le Président de l'époque, François Hollande, Google a promis un fonds de 60 millions d’euros pour les éditeurs.

Sur le modèle du fonds français, un Digital News Initiative (DNI) européen a vu le jour avec un fonds de 150 millions d'euros pour soutenir des projets d'innovation. Il s'est déroulé de 2015 jusqu’en 2019.

Sur les 645 projets que nous avons analysés, plus de 70 % du financement de Google en Europe a été reversé à des médias privés. Les médias à but non lucratif et de service public n'ont reçu que 9 %. La moitié des médias qui ont touché cet argent avaient plus de 20 ans, et l’essentiel des fonds ont été versés à des médias implantés deans des pays occidentaux.

Le fonds DNI a permis aux entreprises de médias de développer des logiciels pour le datajournalisme et l'automatisation des salles de rédaction, d’explorer de nouveaux formats tels que la réalité virtuelle ou de lancer de nouveaux murs payants.

Stature et lobbying

Ce n'est pas une coïncidence si les acteurs majeurs ont été favorisés. Les décisions relatives au financement du DNI pour les grands projets ont été prises par un conseil mixte composé de représentants de Google, d'experts et de dirigeants des médias.

Alors que Google finançait de grandes entreprises médiatiques dans toute l'Europe, il était encore pris dans une lutte acharnée contre les associations d'éditeurs de presse au sujet d’une obligation de partage des revenus publicitaires de Google News.

La directive européenne sur le droit d'auteur, qui doit encore être transposée dans le droit national de la plupart des Etats membres, est censée obliger Google à verser des sommes considérables aux éditeurs de presse.

Lorsque les premières ébauches de la loi sur le droit d'auteur ont circulé, le géant du numérique a utilisé les listes de mails du DNI des éditeurs de presse pour faire pression contre ces dispositions. Google a dans le même temps financé un nouveau groupe appelé European Innovative Media Publishers qui s'est opposé aux projets de l'UE, pour "aider à donner une voix aux petits éditeurs", comme l'a affirmé Google aux auteurs de cet article.

Si la société a perdu la bataille sur les droits voisins du droit d'auteur, elle n'a cependant pas mis fin à son financement des sociétés de médias établies. En 2019, alors que le fonds DNI en Europe touchait à sa fin, la société a annoncé un engagement de 300 millions de dollars dans le cadre de la Google News Initiative.

Contrairement à son initiative européenne qui, elle, n'était pas liée à l'intérêt commercial de Google, la nouvelle initiative encourage explicitement les éditeurs de presse à utiliser les services de Google tels que "Subscribe with Google" et les rémunère même directement pour créer de nouveaux formats  sur YouTube. 

Les responsables des médias allemands que nous avons interrogés dans le cadre de notre étude ont exprimé leur scepticisme quant à l'utilisation du service Google pour les abonnements des lecteurs. “Nous faisons tout pour éviter de devenir une partie du produit de quelqu’un d’autre”, affirme ainsi le responsable d’une prestigieuse maison d’édition.

Google Showcase récompense les grands éditeurs de presse

Si certains éditeurs de presse sont réticents à accroître leur dépendance technologique aux services de Google, la plupart ont du mal à résister à l'argent facile du géant de la technologie.

En 2020, alors que la pandémie a engendré de graves pertes de publicité pour les éditeurs de presse, Google a annoncé une autre initiative. Son PDG, Sundar Pichai, s'est engagé à verser un milliard de dollars aux éditeurs de presse pour “créer et élaborer un contenu de haute qualité” destiné à son nouveau produit : Google News Showcase.

Showcase pourrait aider Google à éviter les obligations légales découlant de la directive sur les droits d'auteur. Selon les rapports du secteur, les contrats de Google News Showcase stipulent que la société a le droit de “résilier l'accord si l'éditeur participe à une réclamation ou une plainte contre Google”. 

Alors que les autorités américaines ont lancé une grande enquête anti-concentration contre Google et que l'UE a entamé un débat pour savoir si elle devait agir pour démanteler les GAFA – Google, Amazon, Facebook, Apple –, ni Google ni la majorité des éditeurs de presse ne pratiquent une transparence totale sur leur relation.

Bien qu’il soit louable que la Commission européenne appelle à plus de pluralisme et de diversité dans le paysage médiatique, le financement de Google et son intérêt technologique croissant pour la distribution et la monétisation des informations restent largement non contrôlés.

Google est déjà soumis à de nombreuses pressions en raison de problèmes liés à la protection des données dans son activité publicitaire, ainsi que de inquiétudes concernant les théories du complot, la haine et la désinformation sur YouTube et les liens croissants avec l'armée et les services de renseignement américains.

Jamais les médias n'ont eu autant besoin d'enquêter sur les GAFA, plutôt que d'en être les bénéficiaires. Il est temps pour les journalistes, les spécialistes des médias et les régulateurs de mettre une alerte Google sur “journalisme et GAFA”. 

Alexander Fanta donnera une conférence sur le “Funding European Digital Media: Opportunities in the DSA & DMA” : Opportunities in the DSA & DMA" lors d'un webinaire organisé par News Media Europe le mercredi 3 février.


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