Interviewé il y a quelques jours dans une émission de télé très appréciée, le chef du gouvernement sortant Mario Monti a avoué qu’il ne sait pas se servir de Twitter, ni ce que sont les Cinquante nuances de Gris. Il a soigneusement évité de s’exprimer sur le Pacs et ne s’est pas étendu sur le Festival de la chanson de San Remo.

Au même moment, l’ancien comique et fondateur du Mouvement 5 étoiles (M5S) Beppe Grillo haranguait la foule à Marghera, près de Venise. Face à lui, des gens ordinaires, énumérant les problèmes et les angoisses de la vie de tous les jours. Le travail, les crèches, la maternité, les difficultés des patrons de PME. Emmitoufflés dans leurs manteaux, ils étaient là, dans le froid, très nombreux, soir et matin, à écouter Grillo et à venir témoigner sur l’estrade.

Populisti !

Pourtant, le lendemain, ni La Repubblica ni le Corriere della Sera n'ont consacré une ligne à Beppe Grillo. Comme s'il n'existait pas. Mais le réveil sera brutal. [Depuis, les deux quotidiens les plus lus d'Italie ont consacré quelques articles à la percée du candidat dans les sondages.]

Il se passe quelque chose en Italie. Ce mouvement est-il bénéfique ou néfaste ? On peut bien sûr en discuter. Mais c'est un phénomène de premier plan. Le Mouvement 5 étoiles est crédité de 17 % dans les sondages, un chiffre que très peu de partis ont été capables de dépasser en Italie.

"Nous ouvrirons le Parlement comme on ouvre une boîte de thon", proclame-t-il. Et la foule de s'enflammer. "Elle est finie l'époque de la représentation, nous n'y croyons plus. Nous allons faire sauter la banque. Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera dans un an. Mais ce n'est qu'une question de temps. Et d'ailleurs nous pourrions bien y arriver aujourd'hui." Beppe Grillo ne s'arrête jamais. "Populistes ? Oui, nous sommes populistes, faites-le savoir", et la foule de scander à voix haute : "Po-pu-li-sti !"

Télévisions du monde entier

Le Tsunami Tour rappelle une politique à l'ancienne, qui est aussi celle qu'a adoptée un certain Barack Obama – lequel sait se servir de Twitter (et comment !) et connaît certainement l'existence de Cinquante nuances de Gris, s'il ne l'a pas déjà lu. Parce qu'il est évident que, tant que vous ne descendez pas dans la rue, vous n'existez pas, vous n'êtes pas crédible.

Lors de ses meetings, Beppe Grillo parle souvent des équipes de télévision étrangères venues le suivre. Du monde entier. Danoises ou canadiennes. Parce que le journalisme ne se résume pas à des analyses et à des interprétations, c'est aussi une histoire, un récit. Si un étranger ouvrait La Repubblica ou le Corriere della Sera, il n'apprendrait rien de ce qui se passe pendant cette campagne électorale. Il serait incapable de se faire une idée de l'état d'esprit des Italiens et des deux questions qui taraudent le pays : qui votera pour le Mouvement 5 étoiles et qui frémit à cette seule pensée ?

Les médias dits "de référence" traitent Beppe Grillo à la manière d'un petit dictateur. Le Mouvement 5 étoiles ne fait parler de lui que lorsque quelqu'un se rebelle contre son chef de file ou quand il y a quelque chose à dire sur le "gourou" Gianroberto Casaleggio [cofondateur du mouvement de Beppe Grillo]. Comme si tous ces gens, tous ces Italiens qui bravent le froid pour se masser dans la rue un jour de semaine étaient des citoyens de seconde catégorie, lobotomisés. On est en droit de se demander comment un humoriste peut avoir un tel succès. Ce serait même un devoir d'information. Quoi qu'il en soit, on ne peut pas l'ignorer.

Débats inutiles contre vrais chiffres

Du reste, il suffit de jeter un coup d'œil aux sondages. Une enquête du 6 février réalisée par [l'institut de sondage] SWG pour les sénatoriales [les Italiens élisent leurs représentants au Sénat et au Parlement] donne la coalition de centre gauche à 34,4 % (le Parti démocrate est à 29,6 %), la coalition de Monti à 11,5 % : sur le papier, Monti et les siens pourraient bien ne pas franchir la barre des 10 %. Le centre gauche et Monti ne dépasseraient alors pas la barre des 45 %.

On obtient le même chiffre en additionnant les 28,7 % du centre droit (le Peuple de la liberté est à 19 %) et les 17,5 % de Beppe Grillo (crédité de 18 % à la Chambre des députés). S'il l'on ne regarde que les chiffres, le tandem Berlusconi-Grillo (46,2 %), aussi hypothétique et difficilement imaginable soit-il, rallie aujourd'hui davantage de suffrages dans le pays que le duo Bersani-Monti (45,8%), le seul dont parlent pourtant les quotidiens.

Autrement dit, pour énoncer clairement les choses, dans le cas très peu probable où Beppe Grillo et Silvio Berlusconi forgeraient une alliance, il serait difficile pour le chef de l'Etat de ne pas offrir à l'un des deux hommes la charge de former le gouvernement.

Chiffres inquiétants ? Scénarios fantaisistes ? Ce sont pourtant les vrais chiffres. Et plus encore que des chiffres, ce sont des cerveaux, des cœurs, des gens, des familles. Il y a deux Italie. Une que nous pourrions sommairement qualifier d'européenne, autrement dit responsable, crédible, mais qui tergiverse et se perd en bisbilles et en débats inutiles. Et une autre qu'il est difficile d'identifier. Parce que Beppe Grillo et Silvio Berlusconi ne se ressemblent pas, même s'ils ont quelques points communs.

Les Italiens qui voteront Bersani ou Monti sont aussi nombreux que ceux qui voteront Beppe Grillo ou Berlusconi. Et nous sommes à sept jours du scrutin ! Telle est la réalité des faits. Prenons-en acte. Il se passe quelque chose en Italie. Quelque chose de fort. D'intense. Et qui n'a rien à voir avec le petit chien de Mario Monti. Prévenez les stars de Twitter. Et peut-être même les dirigeants politiques, qui peuvent encore redresser la barre.