Ces garçons sont un défi pour les pays européens. La plupart ont envoyé des troupes en Afghanistan, mais leur population doute du bien-fondé de cette guerre. Bien que les lois nationales et internationales obligent chaque pays à subvenir aux besoins de ces jeunes réfugiés, le coût de cet accueil pose un problème dans un continent déjà aux prises avec des dizaines de milliers d’émigrés. Au printemps, à Rome, 24 adolescents afghans ont été découverts dormant dans les égouts, et l’année dernière, deux autres sont morts dans des ports italiens (l’un sous un semi-remorque à Venise, l’autre dans un conteneur maritime à Ancône). En Grèce, où l’on affirme être submergé par des demandeurs d’asile provenant de nombreux pays, il n’existe aucun système de placement pour les mineurs étrangers. Selon les autorités, le pays ne peut en accueillir que 300.

Cette année à Paris, parmi les mineurs étrangers non-accompagnés réclamant l’aide des services de protection de l’enfance, on trouve pour la première fois plus d’Afghans que d’habitants d’Afrique subsaharienne, confie Charlotte Aveline, conseiller principal pour la protection de l’enfance à la mairie de Paris. "En arrivant, certains sont abattus ou très fatigués, mais s’ils restent juste une semaine, ils redeviennent rapidement des adolescents, explique quant à lui Jean-Michel Centres deExilés10, une organisation citoyenne qui travaille avec les émigrés, Afghans pour la plupart, rassemblés au square Villemin, non loin de la Gare de l’Est. Ils demandent d’abord où se procurer des papiers, puis où aller à l’école, et enfin où chercher du travail."

3090 demandes d'asile en 2008

L’Union européenne n’a pas de statistiques concernant le nombre d’enfants étrangers qui transitent en Europe sans leurs familles et les chiffres avancés par les groupements d’aide et les gouvernements varient sensiblement. Mais les demandes d’asile introduites par des mineurs afghans isolés laissent penser qu’ils sont des milliers à travers l’Europe. Et ces demandes ne sont qu’une référence, précisent les experts, car beaucoup d’autres jeunes ne cherchent pas à obtenir le statut de réfugié. Selon Blanche Tax, Chef d’unité du département des politiques de l’Union au Haut Commissariat des Réfugiés, 3090 mineurs afghans ont introduit une demande l’année dernière en Autriche, en Grande-Bretagne, en Norvège, en Suède, en Allemagne et au Danemark (les pays de l’UE où les chiffres ont augmenté le plus fortement), soit plus du double des 1489 demandes introduites dans ces pays en 2007.

"L’Afghanistan déverse sa jeunesse en Europe", déclare Pierre Henry, directeur de France terre d’asile, une organisation travaillant sur les questions d’asile avec l’Union Européenne, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés et le gouvernement français. Les garçons afghans interviewés pour cet article expliquaient qu’ils étaient exploités en Grèce et en Turquie, travaillant sans avoir atteint l’âge légal, et qu’ils devaient éviter les passages à tabac de la police. Pour parler plus librement, aucun n’a voulu donner son nom.

"J'aime les pommes"

Un jeune Afghan de 17 ans originaire de la ville de Ghazni a raconté que la police avait à plusieurs reprises tenté de les déloger des camion, lui et un autre garçon, dans le port de Patras en Grèce, où les autorités avaient détruit un camp illégal d’afghans le 12 juillet dernier. Une fois qu'ils arrivent en France, de nouvelles épreuves attendent les jeunes Afghans. La police de Paris a commencé à effectuer des patrouilles de nuits pour empêcher les émigrés afghans de dormir dans un square Villemin. Un garçon de 15 ans a été placé dans un hôtel bon marché tandis que d’autres ont temporairement été mis à l’abri dans une station de métro inutilisée. D’autres encore ont trouvé refuge sous des ponts et au bord d’un canal.

L’hébergement est payé par l’Etat, mais administré par France terre d’asile. L’organisation guide les jeunes émigrés le long du processus de demande d’aide auprès de l’agence de protection de l’enfance, enregistre leurs noms et leur donne des cours de français."Nous avons quelques jolies histoires aux fins heureuses", ajoute encore Charlotte Aveline, de la mairie de Paris. Les enfants interviewés pour cet article confiaient être dans le flou, rêvant d’école et de vie normale. Un adolescent à Paris depuis deux mois était profondément inquiet quant à ce qui l’attendait. "Que me réserve l’avenir ? demandait-il. J’ai déjà 15 ans. Je n’ai personne. Qu’est-ce que je peux faire ?" Quelques jours plus tard, il était aux anges car France terre d’asile l’avait emmené dans une piscine, pour la première fois de leur vie. Il prenait également des cours de français. De sa poche, il sortit un crayon, un morceau de papier et des images de fruits. "J’aime les bananes, prononça-t-il en français. J’aime les pommes."