Décryptage élections américaines 2020

Quels sont les enjeux pour les Etats-Unis et pour l’Europe de “la plus importante élection de tous les temps”?

Quels seront les résultats des élections les plus importantes de l’année – et peut-être de la décennie ? Depuis l’Etat de Géorgie, où il enseigne, le politologue néerlandais Cas Mudde esquisse les différents scénarios possibles et leurs conséquences pour l’Europe.

Publié le 3 novembre 2020 à 08:38

Bien qu’étant en désaccord sur la plupart des sujets, les citoyens américains s’entendent sur une chose : le pays est menacé par le “fascisme” et c’est l’avenir de la “démocratie” qui est en jeu dans les prochaines élections. Tandis que la focalisation du débat politique américain sur la menace “fasciste” est relativement nouvelle, l’idée selon laquelle le scrutin à venir sera déterminant pour l’avenir de la démocratie américaine ne l’est pas. Depuis les “élections volées” de 2000, chaque président en exercice a été considéré comme illégitime par une partie (croissante) du camp adverse, de George W. Bush à Donald Trump, en passant par Barack Obama. Et même en cas de victoire écrasante, ce que lui prédisent la plupart des enquêtes d’opinions, Joe Biden n’y échappera pas.

Affirmer que les prochaines présidentielles américaines seront “la plus importante élection de tous les temps” est une légère exagération : on peut aisément soutenir que le scrutin de novembre 1932 à Weimar n’était pas moins important. Il est toutefois certain que le rendez-vous électoral du 3 novembre aura une incidence majeure sur les Etats-Unis et au-delà. Les électeurs américains, en décidant de la trajectoire future d’une superpuissance, même déclinante, influenceront d’une manière significative la politique mondiale et européenne. Une bonne compréhension des enjeux de ce vote est donc de première importance pour les Européens. Voyons, tout d’abord, ce qu’en disent les chiffres.

Les élections

Il n’est jamais aisé de rédiger une analyse qui soit toujours valide à la date de sa publication. L’exercice est d’autant plus compliqué qu’il s’agit ici d’examiner des sondages et l’humeur politique changeante des électeurs américains. Reste que l’on peut affirmer avec quelque certitude que Joe Biden, candidat du parti démocrate, remportera le vote populaire ; et probablement avec une marge plus confortable encore qu’Hillary Clinton en 2016 (celle-ci avait alors battu Donald Trump de 2%, soit près de trois millions de voix !). Ceci ne présage toutefois en rien du résultat final de ces élections, du fait du caractère non démocratique du système politique américain. Rappelons qu’en 2016 le Collège électoral, sur lequel l’Amérique rurale exerce une influence disproportionnée par rapport à son poids démographique, avait élu Donald Trump avec une confortable majorité.

La question qui se pose est non seulement qui ira voter, mais également qui pourra aller voter !

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Certains instituts de sondage estiment que pour pouvoir l’emporter au Collège électoral, Joe Biden devra remporter le vote populaire avec une avance de plus de cinq millions de voix. À en croire les sondages publiés à la mi-octobre, cette victoire populaire massive lui serait acquise avec une avance de plus de dix pourcents. Même le Rasumussen Poll, d’ordinaire plutôt favorable au camp républicain, et pour cette raison régulièrement cité par Donald Trump et Fox News, indique que Joe Biden devance largement Donald Trump dans les intentions de vote à l’échelle nationale. Le modèle prédictif du site FiveThirtyEight estime que Joe Biden a 88% de chances de devenir président en janvier 2021. Le même modèle donnait toutefois Hillary Clinton vainqueur quatre ans plus tôt…

On peut s’attendre à ce que ces modèles voient juste cette fois-ci. En effet, les principaux paramètres pris en compte (dont l’état de l’économie et le parti du président en exercice) sont favorables aux démocrates, tandis qu’ils étaient favorables aux républicains en 2016. Plus important encore, il apparaît que Joe Biden devance Donald Trump dans plusieurs Etats clés, dont le Michigan et le Wisconsin, que les démocrates avaient perdu en 2016. En outre, plusieurs Etats considérés jusqu’à récemment comme étant acquis au Parti républicain pourraient être remportés par les démocrates (par exemple, la Géorgie, l’Iowa, la Caroline du Nord).

La crise de la COVID-19, si elle a considérablement affecté la campagne de chacun des candidats, n’aura pas de conséquences profondes sur les résultats de la présidentielle : près de 94% des électeurs savent d’ores et déjà pour qui (ne pas) voter. De façon surprenante, au vu de l’instabilité qui a marqué son mandat et des effets désastreux de la pandémie (plus de 225 000 morts à ce jour, un taux de chômage à deux chiffres), la popularité de Donald Trump est demeurée relativement stable. En revanche, le contexte actuel pourrait influencer le comportement électoral de deux groupes clés : les femmes blanches à haut niveau d’éducation pourraient davantage voter pour Joe Biden et les communautés non-blanches (particulièrement touchées par la pandémie), d’ordinaire fortement abstentionnistes, pourraient se déplacer le jour du scrutin. 

Cette donne est fondamentale, car les élections américaines sont avant tout déterminées par le taux de participation. La question qui se pose est non seulement qui ira voter, mais également qui pourra aller voter ! Un phénomène constant depuis la création des Etats-Unis a été l’éviction du droit de vote d’une partie de la Nation : de l’exclusion par la loi d’une partie de la population (Afro-américains, Amérindiens), à des techniques plus pernicieuses et parfois illégales visant à décourager les électeurs potentiels, en passant par l’obstruction pure et simple. Les efforts déployés par les républicains pour évincer du droit de vote une partie du corps électoral n’ont donc rien d’inédit, si ce n’est leur intensité. Ainsi au Texas, les autorités n’autorisent le dépôt anticipé des bulletins de vote que dans une seule urne par comté (là où un comté peut compter plusieurs millions d’électeurs) ; et en Californie, de fausses urnes ont été mises en place. Les républicains font tout leur possible pour limiter la participation, en particulier dans les districts à fortes communautés non-blanches, qui ont davantage tendance à voter pour les démocrates. Enfin, il faut mentionner les longues queues pour pouvoir accéder aux urnes dans ces zones : dans la ville de Géorgie où j’enseigne, l’un de mes amis m’a dit avoir attendu quatre heures avant d’avoir pu voter par anticipation, tandis que d’autres ont affirmé avoir attendu jusqu’à douze heures !

Bien que tout indique que Joe Biden l’emportera haut la main, tant les mesures décrites plus haut que le traumatisme de 2016 m’invitent à la prudence. Il ne peut être exclu que le Collège électoral vote une nouvelle fois pour Donald Trump. Si certains électeurs ont été déçus par Donald Trump, ils ne sont pas aussi nombreux que les médias l’affirment ; et ceux qui lui sont restés fidèles sont plus mobilisés que jamais et ne seront probablement pas affectés par les entraves au droit de vote mentionnées ici. Ainsi, tous les scénarios apparaissent possibles (bien que les deux premiers décrits ci-après semblent les plus probables) : une continuation de la situation actuelle (Donald Trump à la Maison Blanche, les républicains contrôlant le Sénat et les démocrates la Chambre des représentants) ; une alternance radicale (les démocrates remportant la Présidence et le Sénat et conservant la Chambre) ; ou une situation intermédiaire.

Quelles conséquences pour les Etats-Unis ?

Quels que soient les résultats de ces élections, ils seront contestés par le camp adverse, dans les médias, dans la rue et certainement devant les tribunaux. C’est une certitude pour les candidats en lice qui ont chacun déclaré que leur adversaire ne reconnaîtra pas sa défaite. Les sondages indiquent qu’un nombre croissant de citoyens américains considère l’usage de la violence comme légitime en cas de victoire du camp adverse. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les médias soient saturés de spéculations sur le risque de “violences post-électorales” voire de “Deuxième Guerre de Sécession”. De nombreux commentateurs sont également convaincus que Donald Trump ne se limitera pas à refuser les résultats du scrutin en cas de défaite, et qu’il refusera de quitter ses fonctions, réalisant ainsi un auto-golpe (soit un auto-coup d’Etat). Pour inquiétant que ce soit pour l’état de la démocratie américaine, il faut reconnaître que c’est un scénario possible. Trois autres scénarios me paraissent néanmoins plus probables.

Le premier scénario est le suivant : Donald Trump perd la présidentielle, mais refuse de reconnaître sa défaite et de quitter la Maison Blanche. Ce scénario, bien que le moins probable des trois, est à étudier pour la simple raison qu’il a été évoqué par Donald Trump lui-même à plusieurs reprises. Dans cette éventualité, il est fort probable que le Parti républicain, conformément à son attitude ces quatre dernières années, soutienne sa démarche, ou du moins ne s’y oppose ni activement ni ouvertement. Le succès d’une telle entreprise dépendra des réactions de la population, dans les médias et dans la rue, ainsi que de leur effet sur la volonté des forces de l’ordre et de l’armée de soutenir le Président élu contre le Président en fonction. Or, du fait de sa longue expérience au sein de l’appareil d’Etat et de ses huit années à la vice-présidence, Joe Biden a probablement des relations au moins aussi bonnes, si ce n’est meilleures, avec l’appareil de sécurité que Donald Trump. Un sondage récent pour le Military Times indique que, tandis que ce dernier avait le soutien d’une majorité des militaires en 2016 (probablement en raison d’un certain sexisme de cette catégorie d’électeurs l’ayant amené à se détourner d’Hillary Clinton), Joe Biden le devance en 2020. 

Dans ces conditions, même si Joe Biden parvient à entrer en fonction à la Maison Blanche, sa présidence risque d’être une présidence Obama 3.0 : c’est-à-dire essentiellement gênée par un Sénat et une majorité d’Etats contrôlés par les républicains. Comme Obama avant lui, il tentera d’amadouer l’aile modérée du Parti républicain, cédant beaucoup et recevant peu en échange. Ce faisant, il alimentera la frustration de la Chambre des représentants aux mains du Parti démocrate et électrisera la révolte de l’aile gauche du parti, en particulier dans les Etats comme la Californie et l’Etat de New-York, où le parti est bien implanté. Une présidence Joe Biden, même entravée, sera toutefois loin d’être sans effet. Elle permettra de mettre un coup d’arrêt aux attaques contre la démocratie libérale américaine qui ont marqué le mandat qui s’achève, et de renforcer symboliquement et financièrement les agences fédérales que son prédécesseur avait affaiblies, tels que le Federal Bureau of Investigation (FBI) ou l’Agence de protection de l’environnement. Sa Vice-présidente, Kamala Harris, quant à elle, se concentrera sur les réformes des institutions démocratiques et de la Justice, domaines où des inflexions mineures peuvent avoir des conséquences de long terme tout à fait fondamentales.

Le second scénario est celui d’une répétition de 2016 : Donald Trump perd le vote populaire mais est élu par le Collège électoral. De mauvaise grâce, peut-être sous la pression des tribunaux, Joe Biden et le parti démocrate reconnaîtront leur défaite et en subiront les conséquences politiques. L’aile gauche du parti le leur reprochera amèrement, attribuera cette défaite aux “démocrates de Wall Street” et soutiendra que Bernie Sanders l’aurait emporté. Si une résistance armée sera dans ce cas improbable, il y aura des soulèvements de grande ampleur, parfois violents, dans plusieurs grandes villes. Donald Trump, quant à lui, verra dans sa victoire une validation de son style autoritaire aux relents racistes, et profitera du climat d’instabilité pour réprimer sévèrement toute forme de dissidence avec l’appui tacite ou enthousiaste de la majorité des républicains. En d’autres termes, la présidence Trump continuera sur sa lancée, mais avec bien moins d’obstacles sur son chemin.

Plus important encore, un second mandat de Donald Trump pourrait durablement affecter le Parti républicain et l’état de la démocratie américaine. Ne devant son succès qu’à lui-même, et non au parti, Donald Trump ne se sentira aucunement obligé de négocier avec l’establishment républicain. En outre, les institutions fédérales de même que les organes des Etats fédérés verront un nombre croissant de leurs postes clés aller à des républicains pro-Trump faisant passer leur loyauté politique devant leur appartenance partisane et loin devant leurs devoirs à l’égard de la démocratie américaine. Cette tendance sera encore renforcée par l’arrivée à maturité de jeunes ayant milité dans des organisations de jeunesse pro-Trump (comme Students for Trump ou Turning Point USA), qui intégreront le Parti républicain et supplanteront à des postes administratifs des fonctionnaires expérimentés qui avaient pris leur mal en patience durant les quatre premières années de l’ère Trump, mais ne supporteront pas d’être ignorés ou désavoués durant un second mandat. Bien que Donald Trump ne puisse à lui seul détruire les institutions de la démocratie américaine, il peut les vider de leur substance en usant de l’arme budgétaire ou réglementaire, ou en nommant des affidés à des poste clefs (de la moindre administration à la Cour Suprême) et ce faisant, les endommager durablement.

Une victoire de Joe Biden serait également un coup dur pour les partis d’extrême-droite qui ne sont pas ou plus au pouvoir, du Rassemblement national de Marine Le Pen, à la Ligue de Matteo Salvini.

Le troisième scénario, le plus probable d’après les sondages publiés ces dernières semaines, est celui d’une victoire écrasante de Joe Biden. Selon The Economist, Joe Biden aurait 99% de chances d’être élu Président, et pourrait remporter jusqu’à 415 des 538 voix du Collège électoral. S’ensuivrait une série de victoires pour le parti démocrate, y compris au Sénat et dans les Etats fédérés. Comme en 2008, le parti contrôlerait la présidence, le Sénat et de la Chambre des représentants. Avec toutefois cette différence majeure : le président élu ne sera pas un nouveau-venu, mais un vétéran de la politique, qui ne perdra pas ses deux premières années de son mandat à comprendre les institutions dont il a la charge et à amadouer l’opposition.

Joe Biden est déterminé à agir dès les premiers mois de sa présidence et sera d’autant moins enclin à chercher un soutien des républicains dans la mise en œuvre de ses réformes que sa victoire sera massive. Ses premières mesures viseront à réparer les dommages causés par Trump (par exemple, en mettant fin au “Muslim Ban” [le décret présidentiel 13769, intitulé Protéger la Nation de l'entrée de terroristes étrangers aux États-Unis, NdT]), et à s’attaquer à la pandémie de COVID-19 ainsi qu’à ses effets sur l’économie américaine. Il envisagera également plusieurs réformes majeures, telles que faire de Puerto Rico et du District de Columbia des Etats fédérés, ce qui aura pour effet probable de garantir au parti démocrate quatre sièges supplémentaires au Sénat (ceci nécessitera toutefois l’accord du Congrès). Joe Biden pourrait toutefois rencontrer plusieurs obstacles : la Cour Suprême (qui, suite à la nomination d’Amy Coney Barrett, est aux deux tiers acquise aux conservateurs) et les Etats dominés par le Parti républicain (dont le nombre peut toutefois évoluer à la baisse après novembre).

Une victoire avec une nette avance des démocrates causerait d’importants dégâts dans le camp républicain. Donald Trump n’ayant bâti aucune sorte d’infrastructure au sein ou en dehors du parti, son influence va rapidement s’atténuer. On compte parmi ses soutiens plus d’opportunistes que d’authentiques fidèles, et ceux qui ont été si prompts à l’encenser suite à sa victoire ne tarderont pas à le critiquer et à renier leur enthousiasme des premiers jours : on songe en particulier à Marco Rubio et au Tea Party. Le parti sera vite déchiré par des guerres internes entre les “nationaux-conservateurs” emportés par Josh Hawley (sénateur du Missouri) au discours d’extrême-droite décomplexé, et les “rassembleurs” derrière Ben Sasse (sénateur du Nebraska), rêvant d’un Parti républicain de concorde capable de ressusciter l’optimisme des années Reagan. Tandis qu’à plus long terme, le second projet a plus de chances d’advenir (en particulier si les républicains parviennent à rallier les électeurs latino- et asio-américains aux mœurs davantage conservatrices) c’est le premier qui bénéficie actuellement d’un plus fort soutien, en particulier dans les Etats du Sud-Est et du Midwest.

Joe Biden aura face à lui une extrême-droite agressive et très mobilisée, comptant également des gangs armés et des milices (comme les Oath Keepers, les Three Percenters…), qui, après avoir soutenu la présidence Trump quelques années, retourneront à leur habituelle position anti-gouvernementale. Le Ku Klux Klan (KKK), les groupes néo-nazis et les “alt-right gangs” (comme les Proud Boys) continueront à instaurer et alimenter un climat de violence, comme récemment à Portland dans l’Oregon. La capacité de nuisance de ces groupes est réelle – d’autant plus qu’ils bénéficient d’importants soutiens au sein des forces de l’ordre –, mais sans danger pour la démocratie américaine. Le Département de la Sécurité intérieure et le FBI ont qualifié la menace posée par les suprémacistes blancs de menace terroriste majeure pour les Etats-Unis. Une fois restaurée une relation de confiance avec la Maison Blanche, ces administrations pourront agir de manière plus déterminée et efficace contre ces gangs, ce qui, sur le modèle du coup de filet ayant suivi l’attentat d’Oklahoma City en 1995, conduira sinon à l’extinction, du moins au déclin du mouvement.

Quelles conséquences pour l’Europe ?

Bien que sur le déclin, les Etats-Unis demeurent l’unique superpuissance sur la scène mondiale. De ce fait, les élections américaines auront un impact bien au-delà des frontières nationales, y compris en Europe. Quoi qu’en disent de piètres analyses, Donald Trump est extrêmement impopulaire sur le Vieux continent, tant parmi les élites et que dans la population dans son ensemble. L’un des rares chefs de gouvernement à affirmer son soutien à Donald Trump est le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui le soutenait déjà en 2016, ceci plus par intérêt bien compris que par authentique proximité idéologique. Tandis que l’une des constantes de Donald Trump a été de protéger les dirigeants autoritaires face aux critiques et aux sanctions, Joe Biden a affirmé qu’il se fera le défenseur de la démocratie et des droits humains à travers le globe, comme ses prédécesseurs. Quoiqu’imparfaite et opportuniste ait été la politique étrangère américaine à cet égard, elle demeure préférable au soutien tacite de Donald Trump aux régimes autoritaires. 

Une victoire de Joe Biden serait également un coup dur pour les partis d’extrême-droite qui ne sont pas ou plus au pouvoir, du Rassemblement national de Marine Le Pen, à la Ligue de Matteo Salvini. Bien que Trump n’ait jamais noué de relations personnelles avec ces formations, à l’exception du Brexit Party de Nigel Farage, il leur a plus ou moins ouvertement apporté son soutien. En outre, plusieurs des ambassadeurs qu’il a nommés ont affiché une proximité suspecte avec certains partis d’extrême-droite, comme Richard Grenell, ancien ambassadeur en Allemagne, et Pete Hoekstra, actuel ambassadeur aux Pays-Bas. Il ne fait aucun doute que l’extrême-droite n’a pas attendu Donald Trump pour se développer en Europe. Toutefois, une défaite de ce dernier changera certainement l’humeur politique sur le continent, à mesure que se multiplieront les articles sur “la fin du populisme”.

À un niveau plus général, les relations entre l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis ne seront pas fondamentalement affectées par une alternance à la Maison Blanche. Certes, Joe Biden ne s’attaquera ni à l’OTAN, ni à l’UE – encore que les attaques de Donald Trump aient été plus verbales que suivies d’effet –, mais il ne fera guère plus que rétablir le soutien des Etats-Unis à ces organisations. De façon symptomatique, dans un article publié dans Foreign Affairs dans lequel il entendait esquisser les grandes lignes de sa future politique étrangère, Joe Biden ne mentionne l’Europe que deux fois. Une première fois au sens d’UE pour l’inclure dans la catégorie des “plus proches alliés des Etats-Unis” avec le Canada. Une seconde fois précisément pour appeler les Etats-Unis à se déployer  “au-delà de l’Amérique du Nord et de l’Europe” et affirmer leur présence en Australasie. En ce sens, une présidence Biden serait une continuation de la présidence Obama, au cours de laquelle l’Europe était placée au second plan des priorités géopolitique des Etats-Unis.

Ce recentrage de la politique étrangère américaine aura pour conséquence plus profonde d’accentuer les pressions américaines et chinoises sur l’UE. La Chine n’est en effet plus uniquement un danger vaguement fantasmée par le camp républicain : malgré d’authentiques différences dans la formulation de la menace économique et sécuritaire que la Chine constitue, les positions de Donald Trump et de Joe Biden sur ce dossier se rejoignent à bien des égards. Désireux de contenir l’influence de la Chine dans le Pacifique, les Etats-Unis pourraient intensifier leurs pressions sur les Européens afin qu’ils renoncent à de juteuses opportunités économiques offertes par les autorités chinoise de façon à servir leurs intérêts stratégiques. Le cas Huawei est à cet égard particulièrement parlant.

Conclusion

Le 3 novembre prochain, les électeurs américains choisiront un (nouveau) président. Le résultat de ce scrutin aura d’importantes conséquences aux niveaux national et international, plus encore que par le passé. Au regard des données disponibles à ce jour, il est probable que Donald Trump soit largement battu. Ceci non pas en raison de ses politiques autoritaires et nativistes, mais parce que les mesures (ou l’absence de mesures) prises face à la crise de la COVID-19 ont mis en danger la vie d’Américains blancs âgés, qui forment le cœur de l’électorat républicain. L’ampleur de la victoire du camp démocrate aura un impact sur : (1) la résistance que Donald Trump opposera aux résultats annoncés ; (2) l’ampleur et la vitesse de la transformation du Parti républicain et (3) l’intensité politique des premières années du mandat de Joe Biden. Si le risque de violences post-électorales et d’un auto-golpe est faible, il n’est pas inexistant, ce qui en dit long sur l’état de la démocratie américaine après quatre ans de présidence Trump.

La principale leçon que les Européens doivent tirer de ces élections est que, quel qu’en soit le vainqueur, l’Europe doit se décider à prendre son destin en main et à ne plus dépendre des Etats-Unis.

L’extrême-droite n’est pas un produit de l’ère Trump, et elle lui survivra. Elle conserve un poids important dans le camp conservateur au sens large, ainsi que dans le Parti républicain, en particulier dans le Sud Est du pays. Le risque d’escalade violente, suite à la défaite du camp conservateur, est important, mais il sera contenu par les forces de l’ordre et l’armée. La nouvelle administration sera moins tolérante à l’égard des provocations violentes, et une répression accrue affaiblira considérablement les mouvements d’extrême-droite, sur le modèle des mesures prises à la suite de l’attentat d’Oklahoma City en 1995.

Une victoire du camp Biden, et les inévitables déclarations (prématurées) sur la “fin du populisme” qui s’ensuivront, pourraient aussi avoir un impact sur l’humeur politique en Europe, où d’importantes élections auront lieu en 2021, en Allemagne et aux Pays-Bas, pour ne citer que ces deux exemples. Les partis de gouvernement pourront tenter de marginaliser les mouvements d’extrême-droite en adoptant des mesures socio-économiques ambitieuses, faisant ainsi passer les questions socio-culturelles (telles que l’immigration) au second plan. Mais si les gouvernements européens pourront désormais compter sur une administration bienveillante à Washington, celle-ci sera davantage focalisée sur le Pacifique que sur l’Atlantique. 

La principale leçon que les Européens doivent tirer de ces élections est que, quel qu’en soit le vainqueur, l’Europe doit se décider à prendre son destin en main et à ne plus dépendre des Etats-Unis, aussi bien politiquement que militairement. Non seulement les deux derniers présidents républicains ont ignoré les Etats européens et leurs intérêts (en particulier lorsqu’ils étaient contraires aux intérêts US), mais les politiques mises en œuvre par les derniers présidents démocrates indiquent également que les relations avec l’Europe passent désormais au second plan des priorités américaines. Ceci est en partie le résultat de l’évolution de la société américaine, qui compte désormais davantage de citoyens ayant des liens familiaux et personnels avec d’autres régions du globe. Il est grand temps pour l’Europe qu’elle prenne acte de ces évolutions structurelles et se prépare à définir une politique étrangère indépendante de celle des Etats-Unis.

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