Décryptage L’Europe des complots | QAnon

En Europe, QAnon a tissé sa toile

Le mystérieux complotiste américain à l’origine des théories les plus folles outre-Atlantique a fait des adeptes sur le Vieux continent. Surfant sur la vague covidosceptique et anti-vaccins, il sévit en particulier en Allemagne.

Publié le 8 juillet 2021 à 13:49

“Where we go one, we go all” – ”Là où va l’un d’entre nous, nous allons tous”. Les complotistes de QAnon aiment les slogans cryptiques. À l’instar du mystérieux “Q”, signature d’un supposé agent américain qui posta en 2017 sur le forum 4chan plusieurs messages faisant référence à un “Big Storm” (une ”Grande tempête”). “Q” y évoquait le plan de Donald Trump de mener un contre-coup d’Etat contre les élites du “Deep state”, l’Etat profond, donnant naissance au mouvement QAnon aux Etats-Unis. Pour ses adeptes, l’Etat profond, souvent mentionné par le président américain, serait un réseau pédophile constitué des élites americaines et dont Donald Trump allait bientôt venir à bout.

Aujourd’hui, le cri de ralliement “Where we go one, we go all”, à l’acronyme encore plus mystérieux, “WWG1WGA”, a traversé l’Atlantique pour s’infiltrer en Europe. En Allemagne, les premières traces remontent à 2018, lorsque les rumeurs d’incarcération d’Hillary Clinton lancées par “Q” furent traduites comme la supposée arrestation à venir de la chancelière allemande Angela Merkel par Donald Trump. Les QAnon allemands sont vite devenus le deuxième groupe le plus important après les Etats-Unis. Et QAnon est passé des théories du complot au macro-complot, hyper-adaptable aux contextes locaux. Or l’histoire allemande offre un terreau fertile aux idées conspirationnistes. “L’Allemagne ayant été libérée de la dictature par les Américains, QAnon répand l’idée que le pays sera libéré des Juifs, des femmes et des scientifiques par un autre président Américain. C’est un récit puissant de revirement de l’histoire” explique Michael Blume, commissaire à la lutte contre l’antisémitisme du Land du Bade-Wurtemberg. 


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Pour faire prospérer QAnon en Europe, les gourous conspirationnistes n’ont pas manqué, aidés par les réseaux d’extrême droite. L’un des plus influents, Oliver Janich, a connu le succès - tout en s’enrichissant - en relayant notamment une vidéo colportant un vieux mythe antisémite du XVème siècle – “la récolte d'adrénochrome” – selon lequel les Juifs seraient à l’origine d’une récolte forcée de sang sur les enfants. Le mouvement conspirationniste Reichsbürger, qui prétend que le Reich continue d’exister et serait menacé par l’Etat Allemand, a également été un relais important outre-Rhin. Le tout porté par la pandémie de Covid-19, le lot d’incertitudes qu’elle charrie et le temps passé devant les écrans durant le confinement. Autant d’éléments qui ont constitué un puissant tremplin pour QAnon. 

Entre Avril et Août 2020, les contenus QAnon ont ainsi explosé. Et les recherches du think tank ISD Global montrent que parmi les 15 principaux sites relayant l’actualité QAnon, l’anglais suivi de l’allemand, de l’italien et du français étaient les langues les plus représentées. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, en particulier en Pologne, l’ennemi russe occupe suffisamment les complotistes pour que ces derniers s’en remettent à QAnon. Tombés dans le radar des grandes plateformes que sont Twitter, Facebook ou TikTok, les QAnon n’ont toutefois pas tardé à changer de mode opératoire aux Etats-Unis et en Europe.

A l’été 2020, le hacking du hastag #Savethechildren, du nom de l’ONG de défense des droits des enfants, a conduit dans les rues de Londres, Bristol ou encore Manchester plusieurs centaines de personnes. Sans se revendiquer de QAnon, les manifestants croyaient que des enfants étaient prisonniers d’un terrible trafic. Propulsé par un phénomène algorithmique, le hashtag a généré des millions d’interactions sur les réseaux sociaux. 

Pourtant les théories complotistes sur la pédocriminalité ne sont pas nouvelles. Elles prospéraient déjà en Europe lors de l’affaire Dutroux : condamné à la fin des années 1990 notamment pour l’enlêvement et l’assassinat de quatre jeunes filles, il était pour certains la victime d’une justice corrompue, condamné à la place des membres de mystérieux réseaux pédophiles mêlant des politiques ou encore la famille royale belge. “La plus-value de QAnon est d’offrir un méta-récit qui fédère les théories du complot et fait remonter des choses qui sont enlisées dans le débat public” analyse la chercheuse  et auteure de L'ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée Marie Peltier,on est dans un moment politique où le complotisme est un complotisme de synthèse. QAnon épouse cette dynamique-là”. 

“La plus-value de QAnon est d’offrir un méta-récit qui fédère les théories du complot et fait remonter des choses qui sont enlisées dans le débat public. On est dans un moment politique où le complotisme est un complotisme de synthèse. QAnon épouse cette dynamique-là”.

Marie Peltier

Au Royaume-Uni, quelques années après l’opération de police Yewtree, une vaste enquête menée à la suite d’accusations de pédophilie adressées au présentateur de la BBC Jimmy Savile, la sauce QAnon n’a pas eu de mal à prendre. En France, QAnon peut remercier le YouTuber canadien d’extrême droite Alexis Caussette-Trudel qui a diffusé dans la langue de Molière les théories du mouvement. #Metoo et les accusations portées contre l’agent de mannequin Jean-Luc Brunel dans l’affaire Epstein ont aussi constitué un bon terreau pour monter en épingle les fantasmes de QAnon. La réthorique anti-élite n’a pas eu non plus de mal à prendre dans le pays des Gilets Jaunes, nourri par les couacs en série du gouvernement dans la gestion de la pandémie de Covid-19. 

En Europe, QAnon s’ancre systématiquement sur les théories anti-élite, là où aux Etats-Unis on a pu faire un lien avec la dimension religieuse” analyse Iris Boyer d’ISD Global. Mais deux événements ont mis un bémol à l’ascension des complotistes en Europe : l’assaut du capitole américain en janvier 2021, par des supporters de Donald Trump, dont ceux de QAnon, et la prestation de serment du nouveau président Joe Biden. Le premier sera suivi de la fermeture massive des comptes en ligne QAnon. Le second verra la désaffection d’une partie des QAnon, déçus de ne pas voir se réaliser le “Big Storm” avec la défaite de leur candidat. 

En Europe, les plus radicaux se sont alors infiltrés clandestinement dans des groupes d’intérêt connexes, publics ou privés, dédiés par exemple aux médecines alternatives et y diffusant des discours antivax. Selon la théorie du “Big Reset”, un groupe de dirigeants mondiaux aurait orchestré la pandémie pour prendre contrôle de l’économie. Sur la messagerie Telegram,  les plus importants groupes de langues allemande restent tout de même des groupes QAnon. VK, le réseau social russe, est aussi une plateforme de repli. 

Avec des troupes réduites et peu structurées, le mouvement, en Europe, peut difficilement faire son entrée en politique contrairement à sa branche américaine.

Iris Boyer

En Italie, Roberto Bui, du collectif Wu Ming, est un observateur averti du mouvement. Opposant farouche aux thèses de QAnon, il a participé à l’écriture d’un roman, Q (en français L’oeil de Carafa), publié en 1999 et vu comme la source d’inspiration des messages du mystérieux “Q” sur 4chan. Bui constate que le mouvement se transforme : “La plupart des gens ne se revendiquent plus de QAnon depuis l’assaut du Capitole. On est passé dans une phase post-QAnon. Or si vous n’utilisez plus l’appellation QAnon, c’est plus facile de recruter”, dit-il. 

À l’instar du père Livio Fanzaga, sur la très pieuse Radio Maria, qui diffuse les théories QAnon en évoquant des cabales secrètes des satanistes sans toutefois mentionner le nom du mouvement. En Italie, QAnon prospère dans la frange d’extrême droite de l’Eglise. Comme dans le reste de l’Europe, le mouvement a aussi gagné des milieux ésotériques et New Age, dont la disparité apparaissait déjà lors de la manifestation du 1er Août 2020 à Berlin, lorsque des manifestants opposés aux restrictions liées au Covid ont menacé de s’en prendre au Reichtag. 

De nouvelles manifestations sont prévues pour cet été, mais elles devraient rassembler bien moins de monde, explique Michael Blume. Avec des troupes réduites et peu structurées, le mouvement, en Europe, peut difficilement faire son entrée en politique contrairement à sa branche américaine. En Allemagne, Michael Ballweg, un informaticien initiateur du mouvement  Querdenken 711, à l’origine de la manifestation du 1er Août 2020, s’est présenté à la mairie de Stuttgart mais n’a rassemblé que 2,6 % de voix. Le danger est ailleurs : “Sans structure, il est difficile d’imaginer un passage à l’acte, sauf celui d’un loup solitaire. Sur les réseaux sociaux, certains peuvent aller au bout de leur cheminement et se convaincre de mettre en œuvre les théories” prévient Iris Boyer. 

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