Le Gran Chaco est un joyau vert. Moins connue que sa “grande soeur” l’Amazonie, cette forêt d’Amérique du Sud s’étale sur 110 millions d’hectares – plus d’un million de kilomètres carrés, une fois et demie la taille de la France – entre l’Argentine, Le Paraguay, la Bolivie et le Brésil. Sous les frondaisons vivent des jaguars, des tapirs, des pécaris ; la forêt est le refuge de près de 5 000 espèces végétales et animales différentes, dont certaines sont en grand danger d'extinction. Mais depuis des années, la région attire également les convoitises : terrain de choix pour l’agriculture, on y fait notamment pousser du soja, quitte à raser des parcelles entières de végétation.
L’Union européenne n’y est pas tout à fait pour rien : afin de nourrir les animaux qui satisfont la – croissante – consommation de viande et de produits laitiers des Européens, les agriculteurs dépendent fortement des céréales importées d'Amérique latine, et principalement du soja. Après le Brésil, l'Argentine est le deuxième fournisseur de produits à base de soja de l'Union européenne, couvrant 21 % (soit 7,7 millions de tonnes) de la consommation totale des 27 Etats membres.

Le soja, essentiellement génétiquement modifié, arrive dans l'UE transformé en farine ou en tourteau, ou sous la forme de fèves de soja qui seront broyées en farine dans des usines européennes. L'Argentine est historiquement le plus grand exportateur mondial de farine transformée. En raison de sa forte teneur en protéines, la farine de soja représente jusqu'à 25 % de l'alimentation du bétail industriel.
Mais de tous les produits ayant pris leur place sur le marché européen ces dernières années, le soja est probablement le plus dévastateur pour les écosystèmes forestiers.
Pas de quoi faire fléchir les pratiques de l'UE toutefois : celle-ci se place en deuxième position (après la Chine) pour les importations de soja dans le monde (et en troisième position après la Chine et l'Inde pour toutes les marchandises dont la production est responsable de la déforestation). Entre 2013 et septembre 2023, l'Europe a importé plus de 580 milliards de tonnes de soja “brut” et de tourteau de soja transformé, notamment pour nourrir son bétail, selon des données d’Eurostat.
L'UE est le plus grand importateur de soja produit dans le Chaco argentin, une région écologiquement sensible du nord de l'Argentine et subdivision du Gran Chaco. En 2019, 356 000 tonnes de soja sont parties du Chaco pour l'Europe – soit plus de 50 % des exportations totales de la région. Mais en contribuant largement à la demande mondiale, l'Europe a ainsi incité les producteurs à déboiser de vastes pans de la région pour faire de la place au soja destiné à l'alimentation animale.
Sur le podium des des régions fournissant du soja à l'Union européenne, le Chaco occupe la troisième place, après l'Amazonie et le Cerrado (au Brésil), même si ces deux derniers sont toutefois principalement orientés vers le marché chinois.
En réponse à l'impact environnemental désastreux de la culture du soja et d’autres commodités, l'UE a adopté en 2023 un nouveau règlement (appelé EUDR, pour European Union Deforestation Regulation). Ce règlement interdit l'entrée sur le marché européen des produits issus de terres déforestées.
Hélas, la mise en œuvre de cette interdiction, étalée dans le temps, ne sera pleinement effective qu’en 2025. Outre les lacunes juridiques dues au lobbying au sein des institutions européennes, cette situation a laissé un certain nombre de forêts (en Europe et ailleurs) dépérir, laissées à la merci de l'appât du gain.
On sait déjà qu’au moins un tiers du Chaco ne devrait pas être couvert par le règlement européen, à moins que son champ d'application ne soit étendu aux “autres zones forestières" (“Other Wooded Lands”), telles que définies dans une clause de révision spécifique. En effet, le Chaco (comme le Cerrado brésilien) n’est pas une masse de végétation homogène, mais une mosaïque de forêts, de savanes et de prairies qui ne correspondent pas entièrement à la définition étroite de la forêt telle que formulée par l’Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), sur laquelle se fonde le règlement européen sur la déforestation.
La déforestation du Chaco : les chiffres
Le Gran Chaco est la deuxième plus grande forêt d'Amérique du Sud, après l'Amazonie. Ses millions d’hectares de forêt sont divisés en une partie sèche (la plus grande du genre au monde) et une partie humide. 62 % du Gran Chaco se trouve en Argentine, tandis que le reste s'étend en Bolivie, au Paraguay et au Brésil. En plus des nombreuses espèces végétales et animales mises en danger par la déforestation, les populations locales sont régulièrement chassées de leurs terres par l'intimidation et la violence pour faire de la place à la culture du soja. Il s'agit aussi bien de métis que de peuples natifs tels que les Wichí, Pilagá, Qom, Vilela et Moqoit.
Selon un rapport publié en 2022 par l’association argentine Periodistas por el Planeta, cette production effrénée de soja a coûté environ 14 millions d'hectares d'arbres dans le Chaco argentin au cours des 30 dernières années. Le taux de déforestation pour l'ensemble de l'écorégion (25 %) dépasse celui de l'Amazonie (17 %) et n'est dépassé que par celui du Cerrado (50 %).
En plus de nuire à la biodiversité, la destruction de la forêt du Chaco accentue le réchauffement climatique, les arbres abattus n'absorbant plus le dioxyde de carbone contenu dans l’atmosphère. La déforestation, qui représente environ 15 % des émissions de CO2 de l'Argentine, est à l'origine d'environ 10 % des émissions planétaires. Cela représente les deux tiers des émissions provoquées par tous les transports (terrestres, maritimes et aériens) combinés.
Au final, la déforestation dans le Chaco imputable au soja importé par l'UE a provoqué la libération de 7,3 millions de tonnes de CO2 pour la seule année 2018, selon les estimations du groupe de réflexion Planet Tracker.
Les données de Trase, une plateforme de suivi des chaînes d’approvisionnement des produits agricoles, montrent que 95 % de la déforestation en Argentine a eu lieu dans le Chaco (le seul écosystème pour lequel il existe des mesures précises). Les terres concernées représentaient respectivement dix et quatre pour cent de la production annuelle de soja (6,6-8,9 millions de tonnes) et des exportations (plus de 2 millions de tonnes) de l'Argentine au cours de la période 2015-2019 (selon les données disponibles les plus récentes).
Déforestation pour faire place à des cultures de soja en Argentine (Chaco) et au Paraguay (Chaco et Forêt Atlantique).
"Au cours de la même période, la déforestation dans le Chaco est passée de 116 000 à 211 000 hectares par an", souligne Michael Lathuillière, chargé de recherche au Stockholm Environment Institute et responsable de la cartographie des chaînes d'approvisionnement chez Trase : "5 pour cent peuvent être attribués à la culture du soja au cours de la période 2014-2018. La culture occupait alors un total de 2,6 à 2,8 millions d'hectares, et il est possible qu'elle se soit encore étendue."
En fait, le département de l'Agriculture des Etats-Unis estime que la superficie totale de soja en Argentine atteindra 16,9 millions d'hectares courant 2024, soit une augmentation de plus de 50 % par rapport à 2002 (11,5 millions d'hectares).
Quantifier le risque
Entre 2016 et 2018, un ralentissement de la déforestation du Chaco a été constaté. Cependant, selon les estimations qui nous ont été fournies par Trase, pour 1 000 tonnes de soja exportées en 2019, 7,1 hectares de forêt ont été potentiellement détruits dans la province argentine. Ce niveau de risque est à peine inférieur à celui encouru par le Cerrado (7,6 hectares détruits pour 1 000 tonnes de soja exportées).
Cette évaluation des risques est cruciale : selon les règles de l'UE, les zones forestières doivent être classées comme présentant un risque faible, moyen ou élevé en fonction de l'évolution de différents critères (déforestation, expansion de l'agriculture et production agricole). Les Etats membres seront tenus d'effectuer des contrôles plus ou moins stricts en fonction du niveau de risque de la zone d'où proviennent les produits importés.
"La Commission européenne partagera son système d’évaluation des risques en 2024 et nous avons formulé des recommandations basées sur nos méthodes d'analyse", explique Lathuillière.
Sur la base des données les plus récentes, le risque de déforestation du soja importé dans l'UE est passé de 2 103 hectares pour mille tonnes en 2018 à 2 487 hectares en 2019. Mais le soja produit durant ce laps de temps dans les zones déforestées peut continuer à être vendu sur le marché européen, l’EUDR n'interdisant que les importations en provenance de zones déboisées après le 31 décembre 2020.
Alex Wijeratna, directeur de l'ONG Mighty Earth, en explique les implications : "Cela signifie que les zones ‘non boisées’ telles que les prairies, les savanes ou les zones humides qui ont été déboisées ou converties pour la culture du soja avant cette date resteront des monocultures commerciales au lieu de bénéficier de la régénération de leur végétation naturelle."
Une déforestation plus importante que prévu
En 2019, cinq grandes entreprises alimentaires mondiales ont représenté plus de 60 % (214 632 tonnes) des importations de soja de l'UE provenant du Chaco argentin et d'autres zones sujettes à la déforestation, selon la méthodologie adoptée par Trase. Il s'agit, par ordre de volume, de Cofco (basé en Chine) ; Glencore ( entreprise suisse-britannique, par le biais de sa filiale Viterra créée en 2020) ; Louis Dreyfus (Pays-Bas) ; et les entreprises américaines Cargill et Bunge (qui ont fusionné avec Viterra en juin 2023).
Par ailleurs, 30 % des importations du Chaco vers l'UE sont entre les mains des entreprises argentines Vicentin (actuellement en faillite) et Aceitera General Deheza. Le grand courtier Archer Daniels Midland (ADM, Etats-Unis) n'extrait quant à lui du Chaco qu'une fraction du soja qu'il commercialise à l'échelle internationale et occupe le bas du classement.
Le soja transformé en farine présente un risque de déforestation plus élevé que le soja brut, de 44 % en termes d'hectares et de 60 % en termes de tonnes. La transformation peut être effectuée par les négociants eux-mêmes ou par leur fournisseur argentin.
Lathuillière explique : “Le risque de déforestation lié aux exportations de soja du Chaco pourrait être plus élevé que nous ne l'avions estimé, en raison des itinéraires indirects que le soja suit en Argentine avant d'atteindre les ports. C’est un important angle mort aujourd'hui.”
Les calculs de Trase se fondent exclusivement sur les mouvements directs de soja des zones de production (telles que le Chaco) vers les ports, tels qu'ils sont officiellement enregistrés dans la base de données gouvernementale argentine Siogranos. Cette dernière ne mentionne toutefois pas les quantités de soja stockées dans des silos et/ou transférées vers des usines de transformation situées ailleurs que dans les ports, c'est-à-dire avant d'atteindre les sites d'exportation. Il est donc impossible de savoir exactement quelle quantité de soja provenant des zones déboisées du Chaco est réellement exportée.
C'est ce que confirme également un porte-parole de Viterra : "Soixante pour cent de la production est acheminée directement de la ferme aux ports ou aux usines de transformation, mais les quarante pour cent restants passent d'abord par d'immenses silos où sont mélangées des fèves de différentes origines."
"Avec leurs centres de stockage, les géants du soja ont augmenté la pression sur les forêts de la région", affirme Riccardo Tiddi, expert dans l'utilisation de la cartographie comme outil de suivi de la déforestation du Chaco. Avec Marina Aizen, de l’association Periodistas por el Planeta, Riccardo Tiddi a cartographié et photographié de grandes portions de forêts rasées pour des plantations de soja dans les provinces de Chaco et de Salta, ainsi que dans le département d'Almirante Brown (situé dans la province du Chaco).
Entre 2009 et 2022, ce département du Chaco argentin a perdu 294 000 hectares de couvert végétal (soit 20 % de son total). Une dévastation qui a entraîné l'émission de 60 millions de tonnes de CO2, soit deux fois plus que ce qu'émet la ville de Londres en un an.
Selon Trase, le département d'Almirante Brown abrite un tiers (4 477 hectares) de la superficie totale de la forêt du Chaco menacée par la culture du soja. "Il s'agit d'une estimation basse", souligne Tiddi. "Elle ne tient pas compte de la déforestation illégale associée à près de la moitié des activités agricoles du département, comme l'ont signalé les ONG argentines FARN et Vida Silvestre. C'est particulièrement vrai pour la culture du soja.”

Au sens strict, l'EUDR interdit les produits liés à la déforestation illégale, même si celle-ci a eu lieu avant le 31 décembre 2020 (une date qui ne concerne que la variété légale).
Parmi les nombreuses parcelles de soja problématiques situées dans le département d’Almirante Brown figurent celles des entreprises MSU et H. Primo, deux lopins de terre de quelque 1 000 et 2 000 hectares de végétation respectivement, déforestés puis restaurés par la suite grâce à des amnisties administratives à la régularité douteuse. “Les plantations des deux entreprises sont situées à proximité des silos de Bunge et de Cofco", explique Tiddi, le spécialiste de la cartographie. "Il est donc fort probable que ces entrepôts contiennent également du soja provenant de ces terres.”
Selon les engagements pris par les grands négociants en soja en 2018, plus de la moitié des exportations (contre un peu plus d'un tiers en 2016) proviennent de cultures qui n'ont pas contribué à la déforestation – des promesses qui portent notamment sur le soja issu du Chaco.
Des belles paroles qui ne se sont pas encore traduites par des actions concrètes, comme le montre une analyse du WWF. Leurs résultats restent médiocres selon l'indice de la World Benchmarking Alliance, un réseau d'ONG, de lobbies d'entreprises et d'organismes publics qui surveille les progrès des entreprises dans la réalisation des objectifs de développement durable établis par les Nations unies.
"Je pense qu'à l'heure actuelle [en Argentine], personne ne pratique bien la traçabilité", déplore Ricardo Sánchez, consultant indépendant dans le secteur. Pourtant, il serait techniquement possible d’obtenir des informations extrêmement précises. "Si [la traçabilité était] bien faite, elle pourrait même atteindre l'unité de production individuelle.”

Les entreprises que nous avons contactées (Bunge, Cargill, Cofco, Viterra) n'ont pas répondu ou n'ont pas pu nous assurer que leur chaîne d'approvisionnement à partir du Chaco était totalement durable. Aucune d'entre elles ne publie la liste des silos d'où elles s'approvisionnent (qui est également incomplète sur le site Internet du gouvernement argentin), et encore moins les plantations d'où proviennent les fèves stockées. Leurs derniers rapports environnementaux se contentent d'annoncer une traçabilité à 100 % d'ici 2025.
Pour se conformer aux obligations européennes qui entreront en vigueur fin 2024, les négociants ADM, Bunge, Cargill, Viterra, Cofco et Louis Dreyfus, réunis au sein du groupe de travail Soft Commodities Forum, ont adhéré à Visión Sectorial del Gran Chaco Argentino (ViSeC), une plateforme numérique de surveillance des terres qui se concentre sur les zones les plus prioritaires du Chaco. L'outil est basé sur le système d'information géographique (SIG) déjà adopté pour sauvegarder le Cerrado brésilien.
ViSeC, soutenu par le Land Innovation Fund, l'association argentine de l'industrie de l'huile comestible (CIARA), l'ONG Nature Conservancy et de nombreuses autres organisations, est actuellement en phase pilote. Une adoption à grande échelle est attendue d'ici fin 2024. Tous les agriculteurs et producteurs de farines en Argentine pourront l'utiliser pour s'assurer que leur soja est cultivé dans des zones qui n'ont pas été déboisées après le 31 décembre 2020.
"Les coordonnées GPS de toutes les parcelles contribuant à la production des marchandises doivent être collectées", explique Nathalie Lecocq, directrice générale de FEDIOL, l'association commerciale représentant (entre autres) les importateurs de soja en Europe. "Pour les opérateurs économiques, s’assurer que cela soit fait avant la date d’application, le 30 décembre 2024, dans des chaînes d'approvisionnement, avec de nombreux petits agriculteurs et intermédiaires qui collectent et transforment les produits, est un vrai défi.”
Adrian Burtin a contribué à cette investigation.

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