Athènes. Tout a commencé par une alerte envoyée, dans la nuit du 18 au 19 juin, au centre “Alarm Phone”, une association d'aide aux migrants qui tentent de traverser la Méditerranée. À une heure du matin, l'ONG la relaie sur son compte Twitter : “En Mer Egée, bateau coulant près de Mykonos”. Elle précise : “Nous sommes en contact avec un groupe de 80 personnes en grande détresse au sud-ouest de l'île de Mykonos. Nous avons alerté les garde-côtes grecques qui nous ont dit avoir entamé des recherches.”
Quelques heures plus tard, c'est au tour du ministre des migrations, Notis Mitarakis, de publier sur le même réseau social : “8 migrants portés disparus et 104 secourus dans les Cyclades à bord d'un voilier ayant quitté les côtes turques pour l'Europe. La Turquie peut faire un meilleur travail, en collaborant avec l'Europe et la Grèce pour protéger les vies humaines et éradiquer les réseaux de contrebande.”
Au lendemain du sauvetage, une source au Ministère de la Marine grec précise à Voxeurop: “Une enquête est en cours pour savoir quel était le rôle des réfugiés à bord. Six seront jugés prochainement.” Leur crime ? “Ils sont suspectés d'avoir tenu la barre ; ils ont collaboré pour conduire le bateau, poursuit la source. Ils sont probablement des passeurs.” En quelque sorte, la sentence est déjà prononcée, avant même la tenue d'un procès. Cette affaire s'ajoute à une liste déjà longue de procès de migrants.
Les procédures sont toujours les mêmes. Expéditives. “Dès que les garde-côtes grecs interceptent un bateau avec des migrants, ils cherchent qui, parmi eux, a tenu la barre”, explique l'avocat Alexandros Georgoulis. Il en veut pour preuve les cas de migrants qu'il suit, notamment sur les îles de Chios, Samos et Lesbos, situées à quelques kilomètres de la Turquie. Leurs histoires se ressemblent : ce sont celles d'exilés condamnés pour avoir tenté de sauver des vies.
C'est le cas de Mohammad Hanad Abdi, un Somalien né en 1993. Il raconte son histoire depuis la prison de l'île de Chios. Il a dû fuir son pays natal après avoir subi un mariage forcé, avoir été blessé lors d'un attentat perpétré contre son oncle par al-Shabab, groupe terroriste islamiste somalien, et avoir été renié par sa famille. “J'ai alors décidé de fuir, de partir en Grèce. J'ai d'abord rejoint la Turquie, en avion”, raconte-t-il. En décembre 2020, à Izmir, il trouve un passeur et paye 450 euros pour une traversée vers la Grèce. Il en découvrira l'atrocité extrême une fois qu'il sera sur le rafiot.
“Nous étions 34. Au bout d'un moment, le passeur a quitté le bateau. J'ai pris la barre alors que je ne savais absolument pas comment piloter. Nous avons prévenu les garde-côtes turcs. Mais ce sont les garde-côtes grecs qui nous ont arrêtés.” L’eau avait déjà envahi le bateau. Deux des migrants étaient passés par-dessus bord sans que les passagers ne s’en rendent compte. Maître Georgoulis, qui suit le Somalien, souligne : “J'ai rencontré beaucoup d’autres passagers : ils livrent tous la même version et expliquent que Mohammad les a sauvés.”
Pourtant, lorsque l'embarcation est stoppée par les garde-côtes grecs, Mohammad Hanad Abdi est arrêté. Le 13 mai 2021, le procès en premier instance est à charge. Aucun des autres passagers n'est appelé à témoigner. Après une audience de 45 minutes environ et une délibération d'une heure et demie, le verdict est rendu : 142 ans de prison pour Mohammad. “Les juges se sont appuyés sur une loi grecque de 2014, l'article 30 de la loi 4251/2014, très précisément”, explique Alexandros Georgoulis, l'avocat du jeune Somalien. Il poursuit : “Toute personne qui tient la barre est considérée comme passeur et écope d'une peine de 15 ans par personne transportée et de la prison à vie pour chaque personne morte lors du trajet.”
C'est aussi sur cette loi que les juges se sont appuyés, en première instance, pour condamner à 50 ans de prison chacun deux migrants afghans, Akif Rasuli et Amir Zahiri, arrivés en Grèce en mars 2020. Fuyant la guerre en Afghanistan, ils ont payé un passeur depuis la Turquie pour venir en Grèce, porte d'entrée dans l'Union Européenne. Comme dans le cas de Mohammad Hanad Abdi, le passeur quitte le rafiot de fortune dès que les migrants sont en mer. Akif et Amir tiennent la barre. Les garde-côtes interceptent le bateau. Ils reconnaissent avoir conduit le bateau pour éviter de chavirer. Ils sont condamnés à l'issue d'un procès qui a duré moins de deux minutes. Seule la version des gardes-côtes grecs fut entendue.
“Ils sont accusés d'avoir facilité l'entrée illégale de demandeurs d'asile sur le territoire grec, et d'avoir provoqué la mort d'autres migrants à bord de l'embarcation, et ont écopé de 50 années de prison chacun”, explique leur avocat Dimitris Choulis. Mais à cette condamnation expéditive vient s'ajouter une “torture psychologique”, selon les mots de la députée européenne Clare Daly (Indépendants pour le changement - GUE/NGL). Cette “torture” repose sur la procédure judiciaire.
“Cette criminalisation très symbolique des migrations ne peut fonctionner que parce qu'elle est couverte par l’UE“
Valeria Hänsel, spécialiste des questions migratoires à l'Université de Göttingen.
D'abord, la Justice grecque ne cesse de reporter la tenue du procès en appel qu'Akif Rasuli et Amir Zahiri ont demandé. Il devait se tenir le 17 mars, est reporté au 18 mars, puis au 7 avril et finalement…au 8 décembre. Puis, le 7 avril, les avocats ont demandé que la liberté conditionnelle soit accordée aux deux migrants ; la présidente du Tribunal de Mytilène l’a refusée, alors que le procureur l'avait acceptée. “En Grèce, les migrants sont considérés comme les pires criminels. Ils écopent de peines supérieures à celles qu'ont eues les membres du parti néonazi Aube Dorée pourtant accusés de meurtre et de faire partie d'une organisation criminelle”, tranche Stelios Kouloglou, député grec au Parlement européen, pour le parti Syriza (gauche).
“Criminalisation” : ce mot revient aussi dans la bouche de la chercheuse Valeria Hänsel, spécialiste des questions migratoires à l'Université de Göttingen en Allemagne. "Cette criminalisation très symbolique des migrations ne peut fonctionner que parce qu'elle est couverte par l'UE, estime-t-elle. Il y a un parallèle entre la politique migratoire menée en Grèce et celle menée par l'UE.” D'ailleurs, d'après ses recherches, “les peines infligées aux migrants sur l'île de Lesbos sont de 48,65 ans en moyenne, et les amendes de 396 000 euros.”
Ces migrants accusés d'être des “passeurs” représentent la deuxième population dans les prisons grecques. Députée de la Gauche allemande au Parlement européen, Cornelia Ernst rebondit : “Cette criminalisation, comme les pushbacks [les refoulements illégaux des migrants en mer, contraires au droit international] font partie intégrante de la politique menée par de nombreux Etats-membres de l'UE, comme en Grèce, en Croatie, ou en Espagne... Ils ont été normalisés alors qu'ils sont illégaux. Ils empêchent le migrant ne de déposer sa demande d'asile, et de voir sa demande étudiée.”
Le député Vert au Parlement européen Damien Carême abonde : “Nous assistons actuellement à une hausse de la criminalisation des migrations et des solidaires dans l'UE.” En s'appuyant sur un rapport de 57 pages commandé par son groupe sur la criminalisation de la solidarité à travers l'Europe, il précise : “ces procès politiques doivent être dénoncés et cesser. Ils visent à décourager toute forme de solidarité envers les exilés. Nous ne pouvons tolérer ces dérives qui piétinent les valeurs de l'UE et les droits fondamentaux.”
Même l'ONU s'inquiète du comportement des autorités grecques. En février, le HCR, l'agence de l'ONU en charge des réfugiés, se dit “préoccupé par l'utilisation des sanctions les plus strictes pour les demandeurs d'asile qui sont poursuivis pour implication présumée dans le trafic.” Le 22 juin, la rapporteuse spéciale de l'ONU en charge de la défense des droits humains, Mary Lawlor, a conclu une mission en terre hellène au terme de laquelle elle a déclaré : “l'approche actuelle du gouvernement est définie par sa conception de la migration comme une question de sécurité et de prévention. Pour les réfugiés, les demandeurs d'asile, les migrants et les défenseurs des droits humains qui agissent en solidarité avec eux, cela a favorisé une atmosphère de peur – en particulier une peur de la criminalisation.”
En quelques mots, la rapporteuse des Nations Unies dit, qu’en fin de compte, ces migrants sont des doubles victimes : ils sont contraints de quitter leur pays, et leur exil européen commence par un emprisonnement. Bref, ils deviennent les boucs émissaires de cette politique qui se durcit peu à peu, partout en Europe, jusqu'à utiliser la Justice comme rouage supplémentaire dans un système qui vise à rejeter les migrants.
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