Pas d’impunité pour les violations de la liberté de la presse en Hongrie

La fin de fait d’Index, l’un des derniers médias indépendants, suite à l’éviction de son rédacteur en chef est un énième pied de nez de Viktor Orbán à la liberté de la presse. L’UE devrait rendre l’octroi de subventions à Budapest conditionnel à son respect.

Publié le 29 juillet 2020 à 15:16
Gábor Bankó | 444.hu  | "Free country. Free press". At a rally in solidarity with Index, Budapest, 24 July 2020.

À peine les dirigeants de l’UE étaient-ils rentrés d’un sommet de longue haleine que Szabolcs Dull, rédacteur en chef d’Index.hu, le principal média indépendant en ligne en Hongrie, a été renvoyé.

Le gouvernement hongrois affirme qu’il n’interfère pas avec la liberté de la presse, parce que “les journalistes peuvent écrire ce qu’ils veulent”. Le ministre des Affaires étrangères Peter Szijjártó a déclaré dans une conférence de presse à l’occasion d’une visite au Portugal : “Comment l’Etat pourrait-il intervenir dans les décisions d’un média appartenant au secteur privé ?

La réponse est simple. Les sbires du gouvernement achètent une majorité des actions de la société qui possède le média. Ensuite, celui-ci est privé des revenus publicitaires du gouvernement, qui sont utilisés pour renforcer la concurrence. Enfin, on vire le rédacteur en chef sous prétexte que l’organe de presse n’est pas commercialement viable.

Ou alors, comme László Bodolai, directeur général de la holding qui contrôle Index, l’a expliqué à la rédaction, la décision de virer Dull a été “personnelle”. Un rapport de Reuters reprend les mots de Bodolai disant que “Dull avait été incapable de contrôler les tensions internes de la salle de rédaction, ce qui a mené à la désorganisation et à une chute des revenus, car les annonceurs gardaient leurs distances”.

En réalité, la décision n’était ni commerciale, ni personnelle, mais plutôt politique. C’était l’évidence même pour les 80 journalistes (surun total de 90) qui ont démissionné à la suite du renvoi de Dull, ainsi que pour les milliers de personnes qui ont rejoint les manifestations en soutien à Dull et son équipe à Budapest.

A l’adresse de la rédaction, Szabolcs Dull a déclaré : “Index est une puissante forteresse qu’ils (le gouvernement) veulent faire sauter.”

Istvan, 30 ans, a rejoint la marche de protestation qui a relié le QG d’Index au bureau du Premier ministre Viktor Orbán, dans le château de Buda. Il a déclaré : “Nous ne sommes pas nécessairement ici parce que nous aimions Index, mais parce que nous en sommes à présent au point où l’accès à l’information est en péril.

Au cours des dernières années, les médias indépendants en Hongrie ont été neutralisés les uns après les autres.

Le site Hungarian Spectrum rapporte que de nombreux médias ont “disparu ou été rachetées par des oligarques, avec l’aide en sous-main plus que probable du gouvernement lui-même, puis ont été ajoutées à l’écurie des médias pro-gouvernementaux”.

Malgré ce déclin, la Hongrie n’est toujours qu’en deuxième position de la liste établie par Reporters sans frontières des pires Etats membres de l’UE en matière de liberté de la presse (la Bulgarie remporte la première place de cette liste de la honte).

Mais, que ce soit en Hongrie, en Bulgarie ou partout ailleurs dans l’UE, la Commission européenne ne devrait-elle pas dire stop aux atteintes à la liberté de la presse en Europe ?

Avec plus d’un million de lecteurs par jour, Index représentait plus de la moitié de toutes les pages consultées chaque jour parmi les médias hongrois indépendants. D’après l’International Press Institute, c’était un pilier de la liberté de la presse en Hongrie.

Le cas d’Index illustre parfaitement la méthode par laquelle Viktor Orbán et son parti, la Fidesz, ont réussi à obtenir de plus en plus le contrôle des médias indépendants en Hongrie.

Dotée d’une structure de gestion complexe, Index appartient à une fondation en théorie conçue pour garantir son indépendance éditoriale. Comme l’explique Justin Spike, journaliste pour le journal indépendant Insight Hungary : “Cela fait des années que des hommes d’affaire ayant des liens avec le gouvernement rôdent au sein de la structure propriétaire d’Index, mais le site est parvenu à maintenir le contrôle éditorial de sa rédaction.

Cependant, c’était le holding qui possède Index et non pas ce dernier qui contrôlait la façon dont les revenus publicitaires étaient obtenus. Et ils l’étaient au travers d’une compagnie de relations publiques appelée Indamedia.

En mars 2020, Indamedia a été racheté par Miklós Vaszily, un proche de Viktor Orbán. En 2014, il a été à l’origine du rachat d’Origo, un autre média en ligne. Suite à la publication d’un article suggérant qu’un haut fonctionnaire du gouvernement avait détourné des fonds, Vaszily a renvoyé le rédacteur en chef. Origo a par la suite adopté une position pro-gouvernement.

En réponse au rachat d’Indamedia par Vaszily, Szabolcs Dull a institué un baromètre en ligne pour alerter les lecteurs des menaces pesant sur l’indépendance d’Index. Vert pour “indépendant”, rouge pour “non-indépendant”, jaune pour “en danger”.

En juin, à la suite de la nomination d’un autre sbire d’Orbán, Gábor Gerényi, comme conseiller pour Indamedia, le comité de rédaction a déclassé le statut d’Index dans la catégorie jaune. C’est à ce moment que l’on a dit à Szapolcs Dull de faire ses affaires.

Comment protéger la liberté de la presse dans un Etat membre de l’Union européenne dans lequel les freins et contrepoids démocratiques ont été éliminés ?

Dans un premier temps, il faut dénoncer le profond déséquilibre entre les médias contrôlés par le gouvernement et les médias indépendants en Hongrie.

La distorsion du marché et l’utilisation illégale d’aides de l’Etat sont bien documentées en Hongrie. Par exemple, la Commission européenne enquête actuellement pour savoir si la décision par le gouvernement hongrois d’octroyer 108 millions d’euros en aides d’Etat à Samsung pour construire leur unité de production d’éléments de batterie SDI en Hongrie enfreint les règles régissant les aides d’Etat.

En ouvrant l’enquête sur Samsung, la commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager a été claire : “Le soutien public ne devrait être donné que s’il est nécessaire pour lancer l’investissement privé. Sinon, il ne fait que donner un avantage injuste au bénéficiaire par rapport à ses concurrents, aux dépens des contribuables.”

Pas besoin d’être un expert en communication pour remarquer que le paysage médiatique hongrois est désespérément biaisé en faveur des médias contrôlés par l’Etat. Seuls les investisseurs pro-gouvernementaux peuvent obtenir une fréquence pour pouvoir émettre.

Le Conseil des médias hongrois, qui entre autres fonctions est censé être le gardien des standards de la radiodiffusion, est entièrement contrôlé par des personnes nommées par la Fidesz. Les décisions du Conseil des médias servent les intérêts politiques du parti au pouvoir.

Dans le cadre de vastes campagnes publicitaires, le gouvernement promeut ses propres médias qu’il remplit de propagande, de désinformation et d’infox.

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Dépouillés des valeurs de la radiodiffusion de service public, les médias contrôlés par le gouvernement produisent tous les jours et à la chaîne des quantités astronomiques d’infox. En fait, le gouvernement est tellement doué pour falsifier le flux d’informations qu’il n’y a aucun besoin (ni aucun signe) d’interférence de la part des Russes.

Si la Commission européenne voulait se pencher sérieusement sur les abus à l’encontre des médias en Hongrie, elle pourrait commencer par y examiner la structure de contrôle de médias et l’allocation frauduleuse de fonds publics en vertu des règles de concurrence existantes. Malgré les multiples demandes pour qu’une telle enquête soit ouverte, aucune action n’a encore été effectuée.

Dans un second temps, l’UE devrait mettre en place une conditionnalité bien plus stricte quant à l’utilisation de fonds européens en Hongrie et dans d’autres Etats membres, comme la Pologne, où il y a des preuves claires d’atteintes aux droits humains et démocratiques, y compris un non-respect de l’Etat de droit.

Il n’est pas surprenant que Szabolcs Dull a été renvoyé dans les quelques jours qui ont suivi le sommet de l’UE. L’incapacité du Conseil à imposer des clauses de conditionnalité dans les critères de versement des fonds du plan de relance a donné le feu vert à Orbán pour poursuivre ses atteintes à la démocratie.

En mai, la commissaire Vera Jourová, vice-présidente chargée des valeurs et de la transparence, a envoyé un message de soutien à Index : “Ce que vous faites, les valeurs pour lesquelles vous vous battez, la liberté des médias et le pluralisme, sont essentiels pour la démocratie”, a-t-elle déclaré dans son message. “Vous pouvez compter sur mon soutien.”

Dans un troisième temps, la Commission devrait accéder à des appels du Parlement européen à un triplement du budget du programme “Droits et valeurs” de la Commission pour soutenir les organisations de la société civile qui travaillent à surveiller et dénoncer les atteintes aux droits humains.

S’il n’y a aucune conditionnalité dans l’octroi de fonds européens pour la Hongrie, ni aucun examen sur l’utilisation légitime ou non de ces fonds du point de vue de la concurrence, qui restera-t-il pour tenir tête et se battre pour la liberté ?

Quand d’énormes pans du paysage des médias indépendants se retrouvent privés de leur oxygène par un gouvernement qui n’aime pas ce qu’ils ont à dire sur lui, qui restera-t-il pour témoigner de ses abus ?

Dans un quatrième temps, l’Union européenne devrait insister sur la participation de la Hongrie au Bureau du procureur général européen afin que des demandes concernant des détournements d’argent (de fonds européens par exemple) puissent être examinées de manière independante.

L’expérience d’Index est symptomatique de ce qui se passe dans d’autres secteurs de l’économie où un groupe d’hommes d’affaires, comprenant des proches d’Orbán, a acquis une position dominante depuis 2010. Ils bénéficient à présent de plus de 25 % de tous les marchés publics financés par des fonds européens.

Orbán nie la corruption et dit que les accusations devraient être signalées aux autorités, autorités qui elles-mêmes sont contrôlées par des personnes nommées par la Fidesz.

Enfin, l’UE doit poursuivre de pied ferme l’enquête sur la Hongrie en vertu de l’Article 7. Que peut-il y avoir de plus clair comme aveu de culpabilité que la tentative d’Orbán en juillet de faire du chantage à l’UE pour qu’elle abandonne l’enquête sur les violations de l’Etat de droit en Hongrie en échange de son soutien au plan de relance ?

Le sort de Szabolcs Dull et des 80 journalistes qui ont quitté Index en signe de protestation contre son renvoi plonge un peu plus la Hongrie dans l’autoritarisme. Pour les citoyens de l’Union, cela soulève une importante question existentielle sur l’intégrité du projet européen. Parfois, en politique, il faut avaler la pilule quand on agit pour le bien commun. Mais on ne devrait jamais vendre son âme au diable.


Soutien et solidarité de l’Association des journalistes européens avec la rédaction d’Index

L’Association internationale des journalistes européens (AEJ), dont Voxeurop fait partie, publie cette déclaration commune avec le Bureau de la section hongroise de l’AEJ :

L’AEJ et sa section nationale en Hongrie expriment leur soutien et leur solidarité avec Szabolcs Dull, qui a été licencié vendredi 24 juillet en tant que rédacteur en chef du site Index.hu, et avec tous les journalistes travaillant pour Index qui ont démissionné de leur poste après avoir accusé le gouvernement de chercher à détruire le média par le biais d’une ingérence politique. Index est connu comme le premier site d’information indépendant de Hongrie. Le licenciement soudain de son rédacteur en chef est intervenu après que des alliés du premier ministre Viktor Orbán aient pris une participation majoritaire dans la propriété de l’organe d’information en ligne. Le départ unanime du personnel d’Index est un exemple rare d’engagement moral et professionnel envers les principes du journalisme indépendant. Les événements ont immédiatement déclenché des manifestations de rue de milliers de personnes à Budapest, en signe de soutien public à la liberté de la presse.

Une fois de plus, les efforts soigneusement planifiés et persistants des forces pro-gouvernementales ont sapé et eu raison d’un site d’information très respecté du paysage médiatique hongrois en ligne. Près d’un million d’utilisateurs – dont de nombreux électeurs du Fidesz (le parti de Viktor Orbán) et des personnalités politiques de premier plan – utilisent Index comme source d’information fiable, même si, il y a quelques années, le premier ministre hongrois l’avait qualifié de “faux organe d’information”.

La grande popularité d’Index est due non seulement à sa grande variété d’infos, d’articles d’opinion et d’investigations, mais aussi à sa mission basée sur la tradition anglo-saxonne de fournir une analyse impartiale des activités des gouvernements successifs ainsi que des partis d’opposition. La fin d’Index en tant que voix médiatique indépendante est une continuation flagrante de la politique médiatique de la Fidesz, qui a emporté les médias publics, presque toute la presse régionale, le portail d’information Origo, les quotidiens politiques Nepszabadság et Magyar Nemzet et l’hebdomadaire Heti Válasz. Le rassemblement en 2018 de plus des trois quarts de tous les médias d’information survivants du pays en une fondation géante avec une ligne éditoriale uniformément pro-gouvernementale a conduit à l’étouffement des voix des médias indépendants et critiques. Dans l’esprit du gouvernement, la loyauté envers le parti au pouvoir est désormais la seule norme qui compte. Avec la fin d’Index, le pluralisme des médias a été à nouveau gravement mis à mal. Et le nombre décroissant de médias indépendants qui subsistent est également soumis à une pression intense.

L’AEJ se félicite de la déclaration de la vice-présidente de la Commission européenne, Vera Jourová. Elle a souligné le danger que représente l’attaque contre Index pour les valeurs démocratiques. La vague de protestations internationales contre sa fin en tant que source d’information indépendante est également bienvenue. Mais ce n’est pas suffisant.

Nous appelons publiquement à des déclarations claires et fortes de protestation et d’opposition de la part de tous les organes compétents de l’Union européenne, et d’autres institutions en Hongrie et à l’étranger. L’attaque scandaleuse contre Index démontre une fois de plus le mépris cynique du gouvernement du Fidesz pour l’État de droit et l’indépendance des médias. Cette nouvelle tentative de prise de pouvoir montre que le gouvernement hongrois actuel n’accepte aucune limite à son contrôle de la sphère de l’information. Elle représente une profanation des principes de la liberté de la presse et de la liberté de choix démocratique en tant que valeurs fondamentales et universelles.

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