Décryptage Guerre en Ukraine

Jusqu’à quand les réfugiés ukrainiens seront-ils bienvenus en Pologne ?

Neuf mois après le début de l’invasion de leur pays par la Russie, les Ukrainiens continuent d’arriver à Varsovie. Si les Polonais soutiennent toujours vivement les réfugiés, le nombre de bénévoles leur venant en aide a fortement chuté. La question de leur place dans la société polonaise devient de plus en plus urgente, raconte la sociologue Daria Krivonos.

Publié le 24 novembre 2022 à 14:21

Il est rarement mentionné dans les médias que le soutien apporté aux Ukrainiens réfugiés fuyant l’invasion russe vient, dans une écrasante majorité, d’Ukrainiens ayant souvent eux-mêmes fui la guerre. C’est du moins le cas dans les principaux points d’accueil de Varsovie. Le débat récent sur l'arrivée des réfugiés ukrainiens étant centré sur une mobilisation rapide de la solidarité dans les communautés locales des “sociétés d'accueil”, il est important de se demander qui est reconnu comme faisant partie de ces “communautés locales”.

Bien que la mobilisation et le soutien de la majorité polonaise doivent être applaudis, une question mérite d’être soulevée : qui portera, à long terme, la charge de la “reproduction sociale” – c’est-à-dire, dans ce contexte, permettre que la vie quotidienne continue – pour les réfugiés ukrainiens, après que les “sociétés d'accueil” se seront lassées de la guerre et que les sentiments humanitaires s'estomperont ? Rappelons, par ailleurs, que même si le terme “réfugiés” est employé pour les décrire, ces personnes ne bénéficient pas du statut de réfugié au titre de la Convention de Genève de 1951. 

On peut déjà observer que les “communautés locales” sont aujourd’hui moins disposées à accueillir les réfugiés et que les Etats – comme la Pologne par exemple – suspendent leurs aides à ceux qui accueillent ces derniers chez eux. Cette solidarité s'est largement appuyée, dès le début du conflit, sur une construction sociale bancale d’“européanité” et de blancheur, ce qui pose la question, judicieusement formulée par l'un de mes interlocuteurs : “Combien de temps cette solidarité va-t-elle durer ? Quand vont-ils commencer à nous traiter, nous les Ukrainiens, comme des réfugiés syriens ?

L’état actuel de la protection temporaire, qui ne donne pas accès à une plus large protection des réfugiés ou à davantage de droits sociaux, associée à la lassitude des “sociétés d’accueil”, pose la question de savoir qui va permettre à la vie des réfugiés ukrainiens de continuer comme d’ordinaire. Car en effet, la guerre ne semble pas près de se terminer.

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Pour répondre à ces questions, il s’agirait de reconnaître plus d'un million d'Ukrainiens qui vivaient déjà en Pologne avant la guerre et qui portent maintenant la charge de cette “reproduction sociale” en hébergeant famille et amis dans de petits appartements alors que le coût de la vie monte en flèche. Comme bien d’autres, Andrii – fraîchement diplômé d’une université polonaise et travaillant dans un entrepôt de supermarché – raconte à ce propos qu'il accueille aujourd’hui sa grand-mère et son petit frère dans un petit appartement d'une pièce pour une durée indéterminée.

Solidarité racisée

En poursuivant le débat sur l'accueil des réfugiés ukrainiens en Europe, notons qu’il ne faut pas centrer celui-ci sur une figure européenne blanche “solidaire de l'Ukraine” – avec toute sa répartition inégale des ressources, sous-tendue par une solidarité racisée – et garder à l'esprit le travail des migrants ukrainiens qui alimente depuis longtemps l’économie de l'UE. Ce travail assuré par des groupes largement blancs et invisibilisés est longtemps indispensable à l'UE.

Largement oubliés par la recherche sur les migrations, les citoyens ukrainiens reçoivent une majorité des permis de travail qui soutiennent l’économie de l’UE, et la Pologne est devenue le bénéficiaire principal de la migration de main-d’œuvre dans l’UE depuis 2014. Plus de 500 000 titres de séjour ont été délivrés chaque année aux citoyens ukrainiens, presque exclusivement par la Pologne voisine.

Seule la perturbation de la “normalité” lors de la pandémie de Covid-19 a rendu visible la dépendance de l’Europe à l'égard de cette main-d'œuvre migrante ne pouvant alors pas se rendre sur son lieu de travail et, avant que celle-ci ne retombe dans l'oubli une fois l’état d’urgence levé. La charge de l’assistance, dans un contexte de déplacement des populations, pèse également sur les communautés de migrants ukrainiens et les personnes comme Andrii, trop souvent mal payées et employées d’une économie précaire.

En examinant les liens entre les mobilités de travail à long terme des migrants ukrainiens et le déplacement actuel dans le contexte de l'invasion russe, on observe que ceux qui “aident” et ceux qui “fuient” sont habituellement les mêmes individus, qui partagent et comprennent les difficultés des communautés déplacées.

L'invisibilité de la main-d'œuvre migrante ukrainienne est un phénomène récurrent dans l’actuelle mise en scène d'accueil de l'UE. Nombreux sont les Ukrainiens à avoir travaillé dans les grandes gares de Varsovie et à se mettre au service d'autres réfugiés ukrainiens. Bien que fréquemment effacés par l’autocongratulation “solidaire de l'Ukraine” de l'UE, ils ont, pendant des journées entières, fourni des informations, déplacé des bagages, trouvé des itinéraires vers d'autres pays, des billets de train et de bus et aidé à traduire et à remplir des demandes de visa.

Certains d'entre eux étaient des étudiants ukrainiens, qui vivaient déjà en Pologne avant l'invasion russe et dont les contrats de logement et les visas étudiants allaient bientôt expirer. L'une de ces étudiantes, Anna, a envisagé de retourner en Ukraine pour l'été, car trouver et payer un logement à Varsovie était devenu trop difficile.

Ligne de démarcation entre Ukrainiens

Même avant la guerre, il n'était pas facile pour ceux qui avaient un “accent”, des noms ou des prénoms ukrainiens de répondre à des annonces de logement “réservées aux Polonais”. Contrairement aux autres citoyens ukrainiens ayant franchi la frontière de l'UE après le 24 février, les personnes alors déjà présentes sur le territoire comme Anna ne peuvent pas bénéficier de la protection temporaire ou de la gratuité des transports publics et des chemins de fer. Avant la suppression de ces avantages, un tampon dans un passeport ukrainien prouvant le passage de la frontière après le début de la guerre permettait l'entrée aux soupes populaires gratuites et aux guichets, créant une ligne de démarcation entre les Ukrainiens méritant un soutien plus important et ceux censés être intégrés.

À l'automne, Anna a vu son loyer augmenter de 20 %, une décision que son propriétaire a justifiée par l'inflation, ce qui a renforcé la pression sur ses parents restés en Ukraine. Au moment où nous écrivons ces lignes, en novembre 2022, Anna continue d'aider gratuitement les ressortissants ukrainiens à préparer leurs demandes de visa pour l'Amérique du Nord. Elle fait du “bénévolat” dans l'une des nombreuses ONG qui comptent sur les jeunes réfugiés ukrainiens instruits qui parlent anglais, russe, ukrainien et polonais et qui travaillent gratuitement.

De telles histoires n’ont rien de nouveau et ne se limitent pas au seul contexte de l'Ukraine. Des recherches démontrent comment la bonne continuation de la vie ordinaire lors de catastrophes est garantie par des travailleurs locaux racisés, employés de manière précaire et cantonnés à des emplois demandeurs de main-d’œuvre physiquement et émotionnellement exigeants. Pourtant, le travail bénévole effectué par les réfugiés est invisibilisé et considéré comme un non-travail.

Des théoriciennes féministes de cette “reproduction sociale” soutiennent depuis longtemps que le travail invisible nécessaire au maintien de la vie quotidienne a été sous-traité aux communautés racisées de la classe ouvrière. Cette conception remet en question la notion de travail comme synonyme de rémunération et d'emploi, et met l'accent sur les formes de travail non rémunérées et non reconnues. Comme dans d'autres cas, le travail bénévole est considéré comme un non-travail, et l'histoire de ces formes de travail “reproductif” est largement marquée par la négligence et l’absence de reconnaissance.


“Combien de temps cette solidarité va-t-elle durer ? Quand vont-ils commencer à nous traiter, nous les Ukrainiens comme des réfugiés syriens ?”


Le travail “bénévole” a récemment été théorisé et problématisé comme un “non-travail”, un acte d'amour et de service et une opportunité de formation et d'expérience. J'aimerais également suggérer que ces formes de non-travail ont une reconnaissance et une valeur d'échange différente selon le groupe qui les effectue. Le bénévolat et la solidarité obtiennent une reconnaissance publique et une valeur différentes suivant les mécanismes socioculturels liés à l’origine, au sexe, à la nationalité et à la citoyenneté.

Certains bénévoles de la gare de Varsovie, originaires d'Amérique du Nord, ont défini leur bénévolat comme une “aide” motivée par l'incapacité de rester impassible face à une catastrophe. Beaucoup d'entre eux disposaient cependant de temps et de ressources pouvant être consacrés à passer plusieurs semaines à la gare, le coût de la vie à Varsovie étant plus qu'abordable pour eux.

Certains travaillaient pour des ONG occidentales, dont le fonctionnement n'a été possible que grâce à l'“aide” de traducteurs ukrainiens, dont le travail était principalement non rémunéré mais “naturellement” à disposition. Certains bénévoles étrangers étaient des étudiants dont le cursus se focalisait sur l’Europe de l’Est, le russe ou l’ukrainiens qui ont pu acquérir une expérience et une pratique linguistique importantes à l'avenir.

Le bénévolat, un “non-travail

Pendant ce temps, l'une des jeunes bénévoles ukrainiennes de la gare déclarait, alors qu'elle préparait son CV pour des demandes d'emploi : “C'est dommage que je ne reçoive même pas un certificat ou une preuve que j'ai fait du bénévolat ici”. En plus d’un travail émotionnel et de compétences en recherche d’information, un soutien à plus long terme de la vie quotidienne à travers la mise à disposition d’informations repose largement sur des compétences linguistiques trop souvent considérées comme “naturelles” parce qu’on “vient d’Ukraine.”

L'expérience bénévole des Ukrainiens, ce non-travail, a peu de valeur d'échange et est plutôt considérée comme disponible de manière naturelle, simplement en raison d’une origine ukrainienne et de compétences linguistiques innées. Ce travail est rendu invisible parce qu'il est effectué par une “réfugiée ukrainienne” elle-même. J’ai passé de nombreuses heures à discuter avec de jeunes bénévoles ukrainiens de leurs stratégies pour trouver un travail rémunéré qui leur permettrait de gagner leur vie dans l'UE.

Nombre d'entre eux n'envisageaient pas un séjour à long terme en Pologne, en raison des perspectives déprimantes du marché du travail pour les personnes fraîchement arrivées. Cependant, la migration vers d'autres pays n'était souvent considérée comme une option que par ceux ayant des proches et des amis y vivant déjà.

Contrairement à d'autres bénévoles, beaucoup de ces personnes – principalement des jeunes et des femmes – n'avaient nulle part où aller, et leur travail n'était pas applaudi comme une réponse de la “communauté locale” et n’avait pas de valeur d'échange comme dans le cas d'autres bénévoles non ukrainiens.

Certains bénévoles réfugiés ont rejoint le marché du travail précaire dans le secteur des services et travaillent dans des bars et des boutiques de souvenirs, démontrant une fois encore la corrélation entre la main-d’œuvre migrante en emploi précaire et le bénévolat en tant que “non-travail” dans les gares ou les ONG occidentales. 

Le travail – rémunéré ou non – des Ukrainiens risque d'être une fois de plus négligé dans les discours auto-satisfaits de cette Europe qui présente les Ukrainiens exclusivement comme les bénéficiaires de l'aide apportée, comme cela s'est produit dans d'autres contextes de déplacement de population.

👉 L'article original sur LeftEast
En collaboration avec European Cultural Foundation

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