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Comment s’organise la résistance dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie

La résistance intérieure ukrainienne donne du fil à retordre aux forces d'occupation et au personnel du Kremlin par des actions de guérilla et de sabotage, comme l’explique le média ukrainien indépendant Hromadske.

Publié le 31 août 2022 à 20:05

Le 24 juin 2022, la voiture du fonctionnaire nommé par les Russes Dmytro Savluchenko explosait à Kherson, tuant celui-ci. Quelques jours plus tard, un pont ferroviaire utilisé par l’armée russe pour le transport d’armes était dynamité à Melitopol. En Crimée, des partisans ont envoyé des tracts contenant des menaces aux militaires russes et à leurs épouses.

Le mouvement de résistance s'est étendu à tous les territoires occupés par la Russie. "L'activité des partisans ukrainiens continue de compliquer les efforts des autorités d'occupation russes pour consolider le contrôle des zones occupées", indiquait d’ailleurs le rapport de l'American Institute for the Study of War du 20 juin.

Washington parle également d'un "réseau de résistance organisé" qui rend difficile la gestion russe de services basiques, comme l’accès à l'eau potable ou l'élimination des déchets ; Avril Haines, directrice du renseignement national américain, a déclaré quant à elle que le Kremlin était confronté à une "activité de résistance croissante dans le sud de l'Ukraine".

"Ma ville a été presque immédiatement occupée. Tout le processus de résistance à l'occupation a pris la forme de manifestations sur les places de la ville. Au début, nous étions nombreux, et à un moment donné, nous pensions que tout allait se résoudre et ‘se calmer’", raconte dos à la caméra un homme barbu et solidement bâti. "Puis nous avons réalisé que les manifestations se calmaient, que les gens disparaissaient, et que seule une petite communauté venait encore à ces rassemblements : mes amis, des amis d’amis et de nouveaux amis. Nous avons décidé qu'il était temps de continuer la résistance sous une forme légèrement différente, plus informelle."


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Il raconte comment il a rejoint le mouvement de résistance dans l'une des villes occupées d'Ukraine, sans dire son nom ou celui de sa région pour des raisons de sécurité. Cette vidéo a été enregistrée à la demande de Hromadske par le Centre national pour la résistance (NRC), l’organe qui coordonne la résistance dans les territoires occupés : Hromadske a remis les questions au partisan et le Centre a enregistré les réponses.

L'homme dans la vidéo raconte qu'après être entré dans la clandestinité, son groupe a commencé à créer des œuvres d'art de rue –– des slogans et des symboles pro-ukrainiens dans les rues de la ville –  et à imprimer des tracts contenant des menaces contre les envahisseurs et des encouragements pour les Ukrainiens. Le groupe s'est également employé à transmettre des informations sur les mouvements des troupes russes.

"Nous avons essayé de coller nos tracts, de peindre le long des itinéraires de patrouilles. Nous leur avons signifié qu'ils étaient des ennemis dans cette ville. Cela a vraiment fait pression sur eux : les itinéraires ont été renforcés, les ressources réduites, et cela a également affecté les collaborateurs", explique l'homme.

En outre, ajoute-t-il, le mouvement de résistance a motivé d'autres citoyens à faire preuve de détermination, en procédant notamment à des sabotages. Plus tard, son groupe a commencé à remarquer que de nouveaux centres de résistance apparaissaient dans la ville pour coller eux aussi des tracts et peindre des graffitis : la résistance prenait de l'ampleur.

La loi sur la résistance nationale a été adoptée par les parlementaires ukrainiens le 27 janvier, peu avant l'invasion. Les législateurs ont défini que les composantes de la résistance nationale sont la défense territoriale, la création d’un mouvement et la préparation des citoyens à la résistance. Le dernier élément implique une contre-attaque non violente, et c'est ce que fait le Centre pour la résistance nationale depuis sa création en mars. La tâche du Centre est donc ambitieuse : préparer tous les Ukrainiens adultes à résister aux envahisseurs.

Secret d’Etat bien gardé

Les forces d'opérations spéciales de l’armée ukrainienne coordonnent le mouvement de résistance. Le plus souvent, il s'agit de militaires professionnels qui effectuent des missions dans des territoires temporairement occupés. C’est probablement eux qui font sauter les voies ferrées ou attaquent les collaborateurs, même s’ils rendent rarement compte de leurs opérations – les informations les concernant sont un secret d'Etat bien gardé. Ce n'est arrivé qu'une seule fois que l’une de leur mission soit rendue publique, lorsque le commandement des forces d'opérations spéciales a signalé l'explosion d'un pont dans le sud de l'Ukraine comme étant lle résultat de l’activité des partisans dans la région.

Dans d'autres cas, il est tout simplement impossible d'identifier les auteurs des frappes commises contre l'arrière-garde russe, bien que les autorités ukrainiennes fassent parfois allusion aux activités des partisans. Après le 24 février, des explosions ont été entendues dans toutes les grandes villes occupées ; à Enerhodar et Melitopol, la résistance a tenté de faire sauter des "gauleiters", les responsables russes locaux ; de temps en temps, on peut remarquer de la fumée au-dessus du port de Berdiansk, dans l'oblast de Zaporijjia.

Autre exemple : le 24 mars, les forces armées ukrainiennes ont coulé un grand navire de débarquement de classe Saratov. Kherson, quant à elle, ne quitte pas non plus les fils d'actualité : Yevgeniy Soboliev, un collaborateur et chef de la colonie n° 90 et le député Alexey Kovalyov – qui s'est rendu à Kherson et a commencé à coopérer avec l'armée russe – ont été blessés dans des explosions. L'un des attentats a tué Dmytro Savluchenko, le chef du département de la Famille, de la Jeunesse et des Sports de l'administration militaro-civile russe.

"Ce mouvement de résistance entretient une communication directe avec les forces de sécurité, avec les forces armées ukrainiennes", explique le maire de Melitopol, Ivan Fedorov. "Aujourd'hui, ce phénomène vise plutôt à contrer l'agression militaire de la fédération ‘rashiste’ [contraction de "russe" et "fasciste"], et son objectif principal est de paralyser la circulation des transports ferroviaires dans la Fédération de Russie, la livraison de munitions, d'équipements militaires et, bien sûr, de tout faire pour rendre inconfortable le séjour des ‘rashistes’ sur notre territoire."

Les partisans de Melitopol semblent y parvenir. C'est cette ville que le journal britannique The Economist a désigné comme la capitale officieuse de la résistance ukrainienne. Le 3 juillet, des inconnus ont fait exploser un pont reliant Melitopol et Tokmak que les Russes utilisaient pour transporter des armes, et le service de renseignement ukrainien a indiqué que 70 militaires russes avaient été tués à Melitopol lors de patrouilles nocturnes. "Les preuves indiqueraient qu’il s’agirait d’un résultat du travail du mouvement de résistance ukrainien", a déclaré la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense.


“Notre principal objectif est de faire en sorte que même la terre brûle sous leurs pieds. Et nous y sommes parvenus jusqu'à présent” – Ivan Fedorov, maire de Melitopol


Le maire de Melitopol parle très prudemment de ceux qui prennent part au mouvement partisan dans la ville, les appelant "des gens avec des qualifications différentes." ; une prudence due aux répressions auxquelles les Russes ont recours. "Chaque action réussie de la résistance est suivie de détentions", ajoute Fedorov.

Les Russes ont également intensifié leurs persécutions à Enerhodar, selon le maire local Dmytro Orlov. La situation est tendue, "et le mouvement partisan n'est pas important, car il y a beaucoup d'occupants dans la ville, et la plupart des jeunes sont partis", explique-t-il. De plus, les Russes ont pris le contrôle du système de vidéosurveillance et peuvent facilement suivre leurs mouvements. "C'est difficile pour les membres du mouvement de résistance d'être sous pression. Beaucoup d'entre eux sont emmenés dans des sous-sols. Ils sont libérés s’ils dénoncent quelqu’un d’autre, et les militaires font du chantage en menaçant de s’en prendre aux familles", dit Orlov.

La réaction des collaborateurs montre que ces attaques les effraient. À Kherson, certains marchent dans les rues en gilets pare-balles et entourés de gardes de sécurité. Le soi-disant "chef de l'administration populaire" nommé par les Russes à Enerhodar, Andriy Shevchyk, a été blessé lors d’une explosion le 22 mai. Revenu à son poste, il a cette fois embauché deux fois plus de gardes du corps. "Désormais, des artificiers l'accompagnent également en permanence", indique M. Orlov.

Le gouverneur nommé par la Russie à Melitopol, Yevhen Balytsky, a déménagé après une explosion survenue près de sa maison le 30 mai, mais sa nouvelle adresse est bien connue des forces de sécurité ukrainiennes, prévient Ivan Fedorov. "Aujourd’hui, ils ont peur de quitter leur appartement, ils surveillent les coins de rue, notre objectif principal est de faire en sorte que même la terre brûle sous leurs pieds. Et nous y sommes parvenus jusqu'à présent", affirme le maire de Melitopol.

"Chacun doit devenir un résistant là où il est – qu’il s’agisse d’un agent de nettoyage dans un immeuble ou du directeur d’une institution municipale", c'est ainsi qu’un représentant du Centre de la résistance nationale décrit sa mission. Il demande à ne pas divulguer son nom de famille pour des raisons de sécurité ; lui, comme d'autres membres du mouvement de résistance, n’est connu que de cinq ou dix personnes – une opacité nécessaire afin que, si un groupe venait à être détenu, il soit impossible d'atteindre tous les autres.

Les forces d'opérations spéciales ont créé un site web où elles enseignent les formes de résistance et expliquent comment assurer sa propre sécurité dans les territoires occupés. Dessus, les internautes peuvent découvrir comment utiliser un VPN ou comment se comporter en captivité, ou encore comment voler un char russe ou organiser une embuscade.

Voici comment les forces d'opérations spéciales conseillent de se préparer à des actions de résistance :

  • Vous devez toujours avoir un alibi. Réfléchissez-y à l'avance : il doit être simple et direct.
  • Essayez d'entreprendre des actions dont plusieurs personnes peuvent être responsables. Par exemple, un sabotage dans une rue à la nuit tombée contre un véhicule ou un camion militaire est un exemple d'action qu’il sera presque impossible à vous attribuer.
  • Vous devez essayer d'endommager uniquement les objets et matériaux utilisés par l'ennemi, en premier lieu le carburant, la nourriture, les médicaments.
  • Après avoir commis un acte de sabotage, résistez à la tentation de rester sur place pour voir le résultat. Les observateurs risquent davantage d'éveiller les soupçons.

Le Centre a lancé SABOTAGEVLOG sur YouTube, où l’on peut apprendre comment compliquer la vie des occupants. Voici l'un des exemples de sabotage communautaire suggéré : "Travaillez-vous comme plombier ou technicien de surface ? Des actions réalisées précédemment sur les systèmes d'évacuation des eaux usées ou d'approvisionnement en eau vous donneront une raison légitime d'accéder au logement de l'occupant, d’y être invité ou même encouragé par celui-ci. Inutile d'installer des fils-pièges ou une caméra – c'est trop risqué. Pouvez-vous cacher votre téléphone ? Installez une alarme avec We will kill you all [un morceau d’heavy metal par le groupe Surface Tension] comme réveil dans la chambre à coucher. Malheureusement, ce genre d’action risque d'être ponctuel, et le téléphone n'y survivra pas, mais plus ce morceau sera joué longtemps et au plus près de l'occupant, mieux ce sera."

Pour le porte-parole du Centre national pour la résistance, sa tâche consiste à expliquer que tout le monde peut résister : un plombier, un artiste, un comptable ou un responsable du personnel dans un conseil municipal. Le Centre indique seulement la direction à suivre aux habitants des territoires occupés.


Chacun doit devenir un résistant là où il est – qu’il s’agisse d’un agent de nettoyage dans un immeuble ou du directeur d’une institution municipale” – Un réprésentant du Centre national pour la résistance


"Vous pouvez mal visser les roues ou ne pas mettre d'huile pour que la voiture de l'occupant tombe en panne. Vous pouvez obtenir le meilleur résultat parce que vous êtes un expert : le plombier sait comment resserrer le tuyau pour qu'il se bouche en quatre jours, de sorte que tout commence à flotter dans le bureau de l'occupant et qu'il se retrouve dans la merde jusqu'aux genoux. Un fonctionnaire sait comment tenir cinq réunions en une journée, sortir pour une pause cigarette, échanger avec quelqu'un, et envoyer un document avec cinq signatures pour une nouvelle approbation", encourage le porte-parole. "Tout ça, c'est du sabotage. Nous donnons des indices, des clés et expliquons les mesures de sécurité : comment une personne doit se comporter lors d'une fouille ou d'une communication avec un occupant, ou à quoi doit ressembler le téléphone."

La résistance non-violente

La résistance non violente s'est étendue même aux territoires occupés en 2014. À Donetsk, des graffitis pro-ukrainiens sont apparus sur les murs. En Crimée, les partisans collent des tracts faisant allusion à la destruction du pont de Crimée et relayant des menaces. De la peinture jaune et bleue a été jetée sur le bâtiment administratif de Yevpatoria. Des inconnus ont créé une chaîne sur Telegram, "Crimée – le pays de la gloire résistante", où ils publient des informations sur la résistance dans la péninsule.

Le porte-parole du CNR explique que le niveau de lutte dans chaque ville occupée peut sembler différent, car il dépend du nombre de personnes impliquées : plus il y a d'habitants, plus le mouvement est important. C'est pourquoi les nouvelles concernant les partisans de Kherson apparaissent le plus souvent dans les médias.

"Il est plus difficile pour l'information de ‘faire son chemin’ depuis les territoires qui sont sous occupation russe depuis huit ans, et il est plus difficile pour les gens de lutter là-bas. Le régime policier y est déjà pleinement établi et le danger est immense. Une résistance acharnée a lieu partout dans les territoires occupés depuis le 24 février. À Marioupol, les Russes ont procédé à une vague d'arrestations, suivie d’une période de calme pendant un certain temps. Aujourd’hui, les actions de nos gars à l'arrière recommencent. Les gens savent déjà mieux comment résister", annonce -t-il. l 

Les habitants des territoires occupés ont également recours au sabotage. Selon le ministère de l'Education, seuls deux directeurs d'école de Kherson sur 60 ont accepté de coopérer avec les Russes. La plupart des entrepreneurs de la ville ont refusé de travailler pour des roubles, et les responsables de copropriétés n'ont pas fourni de listes de personnes ayant quitté la ville en laissant derrière eux des appartements vacants, indique le premier vice-président du conseil régional de Kherson, Yuriy Sobolevsky.

Dans certaines zones de la région de Zaporijjia, les occupants n'ont pas reçu de listes de population à jour pour organiser au printemps un "référendum d’indépendance" car les organes municipaux les ont détruites, indique le porte-parole du Centre. La résistance massive de la population a donc forcé les Russes à reporter pour la troisième fois le faux processus d'adhésion des territoires à la Fédération de Russie. Un autre représentant du Centre pour la résistance explique que lorsque le Kremlin ordonne à son général d'organiser un "référendum" au printemps, et que celui-ci échoue dans sa tâche, Moscou le réprimande, retarde tout, et par là nuit au moral des Russes.

Selon les forces d'opérations spéciales, la résistance pacifique des locaux est un complément important au travail des partisans de combat.

"Une carte postale, un graffiti, une chaîne Telegram, une menace gribouillée sur un morceau de papier et placardée sur un capot, cela n'a l'air de rien – ce n'est pas pareil que d’exploser une voiture. Non, mais croyez-moi : quand pendant trois mois un simple soldat ou un officier de Rostov vit dans une ville où tout le monde veut sa mort, où il est sans famille, qu'il ne peut rien faire et que le commandement l'humilie pour ça, cela porte un coup dur au moral et à l'état psychologique de l'occupant", estime le porte-parole du Centre pour la résistance nationale.

Il espère que lorsque les forces armées ukrainiennes libéreront les villes occupées, les Russes reculeront d’autant plus rapidement sous la pression du mouvement de résistance à l'arrière.

Le mouvement de résistance ne démoralise pas seulement les Russes, mais encourage aussi les habitants qui vivent sous l'occupation depuis quatre mois – "découragement" est par ailleurs un mot revenant souvent dans les conversations entre Hromadske et les intervenants interrogés.

"Les gens s'habituent en quelque sorte à la nouvelle réalité", explique Ivan Antypenko, journaliste à Kherson. "Le récit selon lequel l'Ukraine nous a abandonnés continue de se répandre. Et cela va fonctionner. ‘Si l'Ukraine n'est pas venue, c’est qu’elle nous a abandonnés’ – c'est un lien très simple que les gens ordinaires dans les villages feront dans leur esprit. ‘Oui, c'est difficile, mais ils ne tirent pas, par exemple, à Henitchesk. Les prix ont changé – il y a des roubles, des gens sont partis. Il y a de quoi manger, on a planté un potager, on a monté une sorte de commerce. Vous pouvez avoir des légumes en Crimée. Vous pouvez vivre’. On ne peut pas laisser ce récit fonctionner".

👉 L'article original sur hromadske.ua en ukrainien et en anglais 
En collaboration avec European Cultural Foundation

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