“Si je pouvais détruire toutes les armes du monde, je le ferais”, lance Ingrid Nielsen. Par le passé, cette militante écologiste et pacifiste convaincue originaire de Tallinn n’aurait jamais cru qu’elle finirait par endosser l’uniforme militaire.
Puis vint le 24 février 2022. Les images de Boutcha. Les fosses communes. Les villes détruites. Les témoignages de viols. “J’ai trois filles”, dit-elle. À cet instant, une menace abstraite est devenue personnelle. “Quand on vit à côté de la Russie, on n’a pas le luxe du pacifisme. Alors on se prépare. Parce qu’il n’y a pas d’autre solution.”
Plusieurs fois par an, cette mère de trois enfants s’installe dans la forêt gelée et charge un obus de 120 millimètres dans un mortier. 35 kilos d’équipement sur les épaules, les mains engourdies par le froid. Elle est l’une des quatre femmes de son unité.
Depuis le début de l'invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, des milliers de femmes comme elle ont rejoint l’organisation bénévole estonienne Naiskodukaitse (“milice féminine”), l’organisation féminine de la Ligue de défense estonienne (Kaitseliit). Son objectif est de rendre toute occupation impossible. En Lettonie aussi, les rangs de la Zemessardze s’épaississent, tout comme ceux de la Lietuvos šaulių sąjunga en Lituanie et de la Maanpuolustuskoulutusyhdistys en Finlande. Le principe est partout le même : la défense est considérée comme une mission incombant à l’ensemble de la société.
En Estonie, ce n’est pas un simple slogan, mais une réalité structurelle. Avec seulement 7 000 militaires de carrière pour 1,3 million d’habitants, le pays dépend des volontaires : réservistes, spécialistes en informatique, secouristes bénévoles, enseignants, parents. Des mères organisent des groupes de jeunes. Des programmeurs sécurisent les réseaux. Les citoyens s’entraînent dans les mêmes forêts où ils jouaient lorsqu’ils étaient enfants.
“Les bénévoles constituent le tissu conjonctif de notre résilience”, explique Nele Loorents, du Centre international pour la défense et la sécurité de Tallinn. “Il s’agit d’ancrer la préparation dans les mentalités nationales.” Pour l’Estonie, précise-t-elle, la défense est “une question de survie”. Il en va de même dans les autres pays baltes et nordiques.
La leçon du Nord
Adoptée en décembre 2025 par le Parlement allemand (Bundestag), la loi allemande sur la modernisation du service militaire constitue la tentative la plus ambitieuse de renforcer à nouveau les effectifs des forces armées depuis la suspension du service militaire obligatoire en 2011.
Depuis le 1er janvier 2026, tous les hommes âgés de 18 ans doivent remplir un questionnaire (facultatif pour les femmes) destiné à évaluer leur motivation et leur aptitude à servir dans la Bundeswehr, l'armée allemande. À partir de 2027, tous les hommes nés à partir de 2008 seront soumis à une visite médicale. L’objectif est de recenser systématiquement les recrues potentielles.
“La défense civile ne se résume pas aux soldats et aux armes”, déclare Florian Constantin Feyerabend, expert en coopération internationale, dialogue politique et questions de sécurité, lors de l’ouverture. “Elle concerne l’ensemble de la société.”
L’Allemagne s’est trop faite à l’idée que la sécurité lui était acquise. Alors que Moscou mène une guerre hybride qui vise autant les sociétés que les armées, l’Allemagne s’est trop habituée à la paix. “La résilience n’est pas une option”, détaille-il. “L’Ukraine montre qu’elle est indispensable à la survie.”
“Quand on vit à côté de la Russie, on n’a pas le luxe du pacifisme. Alors on se prépare. Parce qu’il n’y a pas d’autre solution” – Ingrid Nielsen
Dans les pays nordiques et baltes, cette résilience sociétale est solidement ancrée. En Lettonie, la défense commence dans la vie quotidienne, et l’éducation en la matière fait partie du programme scolaire. “En cas d’urgence, les citoyens devront prendre leurs responsabilités, car l’armée et les services de secours seront débordés”, explique Sigita Struberga, de l'ONG atlantiste Latvian Transatlantic Organisation.
En Finlande, les enfants apprennent dès leur plus jeune âge à repérer la désinformation. Les responsables politiques visitent régulièrement les abris souterrains d’Helsinki – suffisamment vastes pour accueillir la quasi-totalité de la population de la capitale. “Chacun a un rôle à jouer. Et chacun doit le connaître”, précise le chercheur finlandais Pekka Kallioniemi.
L’Ukraine, en particulier, nous donne une leçon. “En Ukraine, la résilience n’est pas quelque chose que l’Etat impose d’en haut”, explique la politologue Oksana Huss, de l’université de Duisburg-Essen, originaire d’Ukraine et qui mène aujourd’hui des recherches sur la résilience. “Elle naît de manière horizontale.”

Après la Révolution de la dignité de 2014, lorsque l’Etat, sous la présidence de Viktor Ianoukovitch, a recouru à la violence contre les manifestants, les gens ont commencé à organiser eux-mêmes les soins médicaux, la logistique et les structures de protection.
Des initiatives improvisées ont donné naissance à des réseaux solides : ils ont équipé des soldats, pris en charge les personnes déplacées et, finalement, maintenu des villes entières en état de fonctionner pendant l'invasion de 2022.
En Allemagne, en revanche, beaucoup s’attendaient encore à ce que l’Etat règle tout, explique Oksana Huss : “En cas de véritable crise, cela ne fonctionnera pas”.
Un nouveau débat en Allemagne
Alors que dans les pays baltes, la défense fait partie du quotidien, l’Allemagne commence tout juste à se pencher à nouveau sur la question. Pendant des décennies, la sécurité a été déléguée – aux alliances de défense, à la diplomatie, à l’interdépendance économique. Aujourd’hui, le sujet refait surface dans les salles de classe, les centres de jeunesse et sur les réseaux sociaux.
Des militaires se rendent dans les écoles pour parler de dissuasion et de missions à l’étranger. Les conférences sur la résilience sociale, autrefois un sujet de niche, affichent complet. Même la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts, a consacré son colloque annuel sur la politique étrangère en janvier 2026 à la question de savoir comment les démocraties peuvent devenir plus résilientes – sur les plans militaire, social et politique. Il y a encore quelques années, cela aurait été difficilement envisageable, au sein d'un mouvement écologiste traditionnellement pacifiste.
Pour de nombreux Allemands, la défense reste encore un sujet lointain et abstrait
La question de savoir dans quelle mesure la société allemande est prête à s’engager dans ce changement de mentalité reste pour l’instant en suspens. Mais le débat a dépassé le cadre des institutions politiques. Il s’est inscrit dans la vie quotidienne. Et il tourne autour d’une question à laquelle les pays baltes ont répondu depuis longtemps, mais qui commence seulement à être posée en Allemagne : quel rôle joue la société elle-même lorsque la situation devient grave ?
Un bouleversement sociétal
Le changement s’opère lentement et reste controversé. Pour de nombreux Allemands, la défense reste encore un sujet lointain et abstrait.
L’activiste pour la paix et l’environnement berlinois Yannick Kiesel rejette par exemple catégoriquement l’argumentation du gouvernement fédéral concernant l’ampleur de la menace russe ainsi que la nécessité d’une remilitarisation. Oui, la Russie est un agresseur, et oui, la guerre doit prendre fin. Mais “personne ne me montre de plan à long terme expliquant comment l’Ukraine pourrait gagner”.

Kiesel décrit les ravages subis par les villes du front : champs de mines, infrastructures détruites, patrie perdue. Pour lui, la question se pose : qu’aurait-on pu faire plus tôt, et que peut-on faire maintenant pour empêcher de nouvelles pertes humaines ?
Il rejette l’idée selon laquelle on défendrait “notre liberté” en Ukraine. “Les Ukrainiens meurent parce qu’ils défendent leur pays – pas notre liberté”. Pour lui, un patriotisme tel qu’on le voit là-bas serait difficile à concevoir en Allemagne. “Je ne défendrai pas mon pays, car je ne sais pas ce que je suis censé défendre ici.”
Pour Kiesel, la sécurité ne découle pas de la puissance militaire, mais de la stabilité sociale : “La cohésion sociale ne s’améliore pas en nous équipant pour nous défendre. Elle s’améliore en renforçant l’éducation, le secteur social et l’intégration”.

“C’est précisément parce que nous pouvons discuter librement des injustices sociales que nous devons préserver cette liberté”, rétorque Roland Bösker, un lieutenant-colonel de réserve de Dessau. Engagé dans la Bundeswehr en 1989, il travaille désormais dans les relations publiques et est membre du comité directeur fédéral de BundeswehrGrün e.V., un réseau spécialisé dans la politique de sécurité proche des Verts.
Selon l’officier de réserve, un “désintérêt bienveillant” a régné trop longtemps, avec pour devise : “De toute façon, ça marche plus ou moins ; quelqu’un finira bien par protéger notre liberté”. Avec le débat sur le service militaire né dans le contexte de la guerre contre l’Ukraine, estime Bösker, cette illusion est brisée : “[La défense], cela ne concerne pas que ‘les autres’. Chaque individu doit prendre une décision”.
Une expérience vécue lors d’une mission avec la Bundeswehr en Lituanie en 2017 l’a particulièrement marqué. Un homme a reconnu l’uniforme que lui et les autres soldats participant à la mission de l’OTAN portaient, s’est mis à pleurer et a déclaré : “L’Europe veille sur nous”. Pour Bösker, ce moment lui a montré ce que signifie la défense pour les plus petits pays. “L’Europe est une union d’Etats démocratiques et libres”, dit-il. “Et cette liberté doit être préservée.”
Dimension pratique
Tout le monde n’est pas obligé de devenir soldat. L’objection de conscience a toujours été et reste hautement respectée, tout comme l’engagement dans la société civile. En Allemagne aussi, la défense revêt de nombreuses formes : dans la protection civile, dans les hôpitaux, au sein des administrations. “L’essentiel, c’est la participation”. Selon Bösker, la dissuasion ne commence pas par les armes, mais par la prise de conscience. “Plus cette prise de conscience est forte, plus la société est résiliente – et plus la guerre devient improbable.”
Cette prise de conscience revêt également une dimension concrète. En cas d’attaque contre les pays baltes ou d’autres partenaires de l’OTAN, le plan d’opération Allemagne (OPLAN DEU en abrégé) prévoit que “les éléments militaires centraux de la défense nationale et de l’alliance soient coordonnés avec les services de soutien civils nécessaires”. En raison de sa situation géographique, l’Allemagne deviendrait alors une plaque tournante logistique, une zone de rassemblement et de transit pour les renforts de l’OTAN : des centaines de milliers de soldats accompagnés de véhicules, de chars et de munitions.
Les transports militaires circuleraient sur les voies ferrées et les autoroutes, tandis que les hôpitaux civils prendraient en charge les blessés. Les pénuries affecteraient alors également la vie quotidienne. La défense ne serait plus un scénario lointain, mais deviendrait visible – et palpable. “Ce n’est pas de la panique. C’est notre réalité. Nous devons être prêts”, déclare Ingrid Nielsen à Tallinn.
Il est encore difficile de prévoir si l’Allemagne développera un jour une relation similaire à celle de la Finlande, des pays baltes ou de l’Ukraine vis-à-vis de sa propre défense. Mais le sujet dépasse désormais le cadre des salles de conférence et des débats politiques. Même dans le contexte des critiques à l’encontre du nouveau modèle de service militaire, on ne se contente plus de se demander quelle est la puissance de l’armée, mais dans quelle mesure la société est prête.
Le tournant évoqué par l’ancien chancelier fédéral Olaf Scholz n’est donc pas encore achevé. Mais il a commencé. Et comme le note Roland Bösker, il ne s’agit “pas d’une décision, mais d’un processus en cours”.
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👉 L'article original sur Jádu.
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