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Boutcha, je me souviendrai de ce nom

Lorsque l’écrivain polonais Leszek Jażdżewski a entendu parler de l'invasion de l'Ukraine, il s'est senti malade d'impuissance. Alors que nombre de ses compatriotes renouvelaient leurs passeports pour quitter le pays en cas d'urgence, il s’est rendu à la gare à la rencontre des réfugiés ukrainiens qui débarquaient, parlant le russe qu’il avait appris à l'école. "Une langue brisée pour un pays brisé", dit-il avec une ironie amère.

Publié le 11 août 2022 à 15:00

La guerre a commencé un jeudi. On voyait un peu partout de longues files d'attente devant les pâtisseries. C'était le dernier jeudi avant le mercredi des Cendres, où il est obligatoire de se repaître de beignets et d'ailes d'ange [une pâtisserie sucrée traditionnelle]. Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle le Jeudi gras. En marchant dans la rue, je cherchais des signes.

Je scrutais les visages. Savaient-ils ? S'en souciaient-ils ? C'était difficile à dire. La plupart des personnes semblaient comme d’habitude, fatiguées, distraites, lasses. Certains de ceux qui faisaient la queue consultaient leur téléphone. Celles et ceux qui dégustaient des beignets, au moins, devaient donc savoir.

"Prends garde. Le poète se souvient. Tu peux le tuer - un nouveau naîtra. Les actes et les paroles ne s'effacent pas." – ainsi écrivait Czeslaw Milosz, déjà en exil, en 1950.

Je ne pouvais pas supporter ça. Faire quelque chose d’aussi ordinaire, d’aussi agréable, le jour où cette guerre était déclenchée. Le problème avec les jours historiques, c'est qu'ils sont comme tous les autres. Mais une petite partie d'une journée autrement ordinaire restera dans les mémoires pendant des années. Que portait Staline lors du sommet de Yalta ? Avec quels mots Chamberlain a-t-il entretenu les foules enjouées lorsqu'il a débarqué à Londres après avoir quitté Munich ? Dans quelle ville l'archiduc François-Ferdinand était-il en visite en fin de matinée le 28 juin 1914 ? C'était un dimanche, au fait.

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Je me promenais dans les rues de ma ville natale en ce jour historique et je me sentais horriblement mal. Václav Havel a écrit sur le "pouvoir des sans-pouvoir". Je n'en ressentais aucun. J'étais physiquement malade d'impuissance. Collé à mon iPhone et me détestant pour cela. Soudain, j'ai été frappé par une révélation : des fleurs. Je peux acheter des fleurs. Et les déposer au consulat honoraire ukrainien. Par coïncidence, c'était juste à un pâté de maisons. La chance sourit aux braves. Je me sentais à nouveau concentré. Je pourrais peut-être prendre du jaune et du bleu, ce serait encore mieux.

Le consulat ukrainien se situe dans la rue principale, en plein centre de la ville. À ma grande surprise, il n'y avait pas de manifestants, pas de file pour les passeports ou autres papiers, ni de drapeaux. Il y avait une caméra de télévision avec deux journalistes mais qui sont vite partis, n'ayant rien à filmer ni à raconter. Quand je suis revenu avec des fleurs, il n'y avait pas âme qui vive devant le consulat. C'était un soulagement. Je me suis senti tout à la fois gêné et résolu de faire quelque chose.

Chez le fleuriste, les fleurs jaunes ne posaient pas de problème, mais il n'y en avait pas de bleues, pas même des fausses. Elles ne devaient pas être de saison. Pas en février. Mais ils m'ont donné un petit oiseau bleu comme décoration. C'était très joli à voir et fixer ces premières fleurs au mur à côté de la plaque de laiton sur laquelle était écrit le mot "ukrainien" m’aidait déjà à me sentir mieux.


La langue brisée d'un pays brisé. Une nouvelle langue, celle de la solidarité, du destin parallèle qui leur a été imposé, est en train de se former


Cela n'a pas duré longtemps. Après deux longues journées, une nuit, à 3 heures du matin, j'ai commencé à écrire à mes amis ukrainiens de Kiev. Certains de ces échanges par chat dataient de l'époque où Facebook commençait tout juste à être en vogue en dehors des Etats-Unis. Je relis ce que nous nous écrivions, des choses disparues depuis longtemps, des questions urgentes oubliées. Ces jeunes gens, je les reconnaissais à peine, comme des ancêtres auxquels nous ressemblons de loin. Les 12 dernières années ont disparu, remplacées par les réalités de ce qui se passe en ce moment.

Sur Internet, je voyais des flèches rouges entourer la capitale ukrainienne et je voulais absolument que mes amis s'enfuient, avant qu'il ne soit trop tard et que les Russes ne leur fassent le coup d'Alep. Cette ville syrienne ressemblait à Varsovie en 1944, brûlée et rasée.

Comment vous débrouillez-vous et quand quittez-vous la ville ? – c'est tout ce que je voulais savoir. Les filles – des femmes adultes maintenant, avec des enfants, qui restaient des filles sur ma messagerie – étaient catégoriques : “Je ne vais nulle part. Nous allons nous battre et gagner. La ville tiendra bon”.

Ils doivent être nourris de toute cette propagande, me suis-je dit. Je ne connaissais que trop bien la manière dont le gouvernement polonais avait lavé le cerveau de ses citoyens avant 1939. La guerre sera terminée dans deux semaines, se sont-ils vantés. Et elle le fut.

Il ne faut pas être trop honnête avec les gens en état de siège. Du moins, pensais-je qu'il ne fallait pas. Ce sont de mauvaises manières. Et c’est mauvais pour le moral. “Quand vous aurez décidé de partir, nous vous ferons sortir”. Comment, précisément, je n'en avais pas la moindre idée.

J'ai essayé de rester optimiste dans ces circonstances. Ils devaient reprendre leurs esprits à un moment donné. C'était le mieux que je pouvais espérer.

Avec mon russe de lycée, je me suis forcé à regarder les programmes de propagande du Kremlin et j'ai essayé de lire les nouvelles ukrainiennes. Sur Twitter, je suivais tous les comptes avec "intel", "war" ou "strategy", me sentant presque comme un pro, obtenant la plupart des nouvelles avant les fils d’infos du Guardian ou du Financial Times.

Dès cinq heures du matin, de longues files d'attente se formaient devant les bureaux des passeports. Ce n’étaient pas des Ukrainiens, mais des Polonais. À quatre mois de l'été, jeunes et vieux ont soudain décidé qu'ils avaient absolument besoin d'un passeport.

–  "Notre tante nous pousse à renouveler nos passeports, pour que nous puissions venir aux Etats-Unis au cas où quelque chose arriverait", dit quelqu'un.

– "Je connais un pont sur l'Oder, en Allemagne. C'est un pont ferroviaire, donc on peut traverser la rivière à pied, sans problème." J'ai entendu ça dans un café.

– "Vous savez qu'il y avait des centaines d'appartements à vendre à Alicante jusqu'à récemment. Des gens de la classe moyenne supérieure de Pologne les achetaient. Maintenant, ils ont tous disparu", m'a expliqué un ami.

– “Mon oncle a acheté une maison en Espagne, juste au cas où, pour qu'il n'ait pas à payer de loyer s'il arrive quelque chose", m'a dit récemment un autre ami.

Des personnes à l'étranger dont je n'avais pas eu de nouvelles depuis des années me contactaient pour savoir comment nous allions. Nous allions bien. Enfin, pas tant que ça. Le passeport de notre fils venait à expiration dans moins d'un mois. Les réfugiés arrivent souvent sans aucun document, mais c'est un maigre réconfort. Faire la queue pendant des heures pour l'obtenir était humiliant. Je ne voulais pas offrir une victoire facile aux agresseurs. Si vous voulez nous effrayer, M. Poutine, vous devrez faire plus d'efforts me disais-je.

En quelques jours, les premiers réfugiés de guerre traversaient déjà la frontière. Pour la première fois depuis la guerre, j'ai pris le train. Je les ai vus, arrivant à la gare. Un, deux sacs maximum ; tout ce qu'ils pouvaient porter. Rien que des femmes et des enfants. Certains d'entre eux attendaient que quelqu'un vienne les chercher. 

Les Polonais étaient visiblement stressés, mais accueillants. Comment parler à des gens qui ont tout laissé derrière eux, y compris leurs proches ? Mon russe cabossé semble convenir pour l'occasion. La langue brisée d'un pays brisé. Une nouvelle langue, celle de la solidarité, du destin parallèle qui leur a été imposé, est en train de se former.

Comme toujours, les voies changent à la dernière minute. Un grand groupe de quatre femmes et plusieurs enfants essaient de trouver un train pour Zgorzelec, dans la partie la plus occidentale de la Pologne, à la frontière allemande. Ils doivent changer de quai. Je porte leurs sacs, et rate mon train. Je n'ai pas d'argent liquide, leur train part dans 2 minutes, je me précipite vers le magasin de la gare pour leur acheter de la nourriture ou des boissons. Trop tard.


Les femmes se serrent dans leurs bras, elles ne peuvent contenir leurs larmes. Elles se sentent anxieuses et soulagées en même temps. Je leur demande : "D'où venez-vous, exactement ?” "Une petite ville, près de Kiev, elle est constamment sous le feu maintenant. Elle s'appelle Boutcha". Boutcha. Je me souviendrai de ce nom.

En partenariat avec S. Fischer Stiftung

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