Idées APRÈS LA CRISE DU COVID-19

Quelle Europe voulons-nous, après le coronavirus ?

L’épidémie actuelle entraîne un resserrement politique, un ralentissement économique et des perturbations sociales, mais elle pourrait aussi être l’occasion d’un changement radical vers une Europe plus juste, plus démocratique et plus ouverte, déclare Timothy Garton Ash.

Publié le 26 mai 2020 à 12:00

La crise du coronavirus semble encourager les individus à croire qu’un changement profond est possible. Selon un récent sondage d’opinion créé par mon équipe de chercheurs à l’Université d’Oxford, un nombre impressionnant d’Européens (71 %) est aujourd’hui favorable à l’instauration d’un revenu minimum universel. Au Royaume-Uni, le chiffre est de 68 %. Moins encourageant, du moins pour ceux qui ont foi en la démocratie libérale, ce chiffre qui surprend : pas moins de 53 % des jeunes Européens font davantage confiance aux États autoritaires qu’aux démocraties pour freiner la crise climatique.

Notre sondage a été mené par eupinions en mars dernier, tandis que la grande majorité de l’Europe se confinait pour lutter contre le virus, mais les questions posées avaient été rédigées bien avant. Il serait fascinant de demander aujourd’hui aux Européens quel système politique a, selon eux, le mieux combattu cette pandémie, pendant que la plus grande puissance démocratique et la plus grande dictature du monde, les États-Unis et la Chine, se balancent des accusations virales.

Ces deux résultats du sondage, à la fois contrastés mais tout aussi frappants l’un que l’autre, montrent l’ampleur de l’enjeu qui nous attend lorsque nous sortirons de l’urgence sanitaire immédiate et que nous devrons faire face à la pandémie économique qui en résultera, ainsi qu’à ses conséquences politiques. Quel genre d’événement historique connaîtront l’Europe et le monde ? Il pourrait nous conduire vers la plus belle des époques. Il pourrait nous conduire vers la pire des époques.

Récemment encore, la proposition d’un revenu minimum universel était souvent rejetée car considérée comme excentrique et utopique. Mais de nombreux pays développés ont instauré, durant leur période de confinement, une mesure qui s’en rapproche. Pas pour tout le monde, bien sûr, mais en tout cas pour de larges pans de population. Selon le ministre de l’économie espagnol, le revenu minimum universel pourrait bien s’inscrire à long terme dans le système économique du pays. À présent, pas un jour ne passe sans que je lise un nouvel article suggérant que le temps est venu d’instaurer un revenu minimum universel, ou l’une de ses variantes.

Il représenterait l’un des ingrédients d’un avenir potentiel dans lequel nous réussissons à convertir l’une des plus grandes crises du monde de l’après-guerre mondiale en l’une de ses plus grandes chances. Nous répondons à l’inégalité croissante, à la fois économique et culturelle, qui fragilise même les fondations des démocraties libérales les plus ancrées, comme celles du Royaume-Uni et des États-Unis. Pendant le confinement, nous avons appris à travailler de manière différente, le plus souvent depuis chez soi et en évitant les déplacements inutiles : nous adoptons ce nouveau modèle de vie. Nous avons apprécié l’air plus pur et le ciel plus dégagé, le chant des oiseaux qui n’était pas couvert par le bruit de la circulation, et les changements progressifs de la nature que nous étions trop occupés auparavant pour remarquer. En sachant cela, nous prenons des mesures radicales sérieuses et nécessaires à la fois pour répondre au changement climatique et pour nous assurer une meilleure qualité de vie.

Après nous êtres postés au balcon ou sur nos toits, à travers toute l’Europe, pour applaudir les médecins, les infirmiers et infirmières, le personnel soignant et les autres travailleurs essentiels qui ont risqué leurs vies pour sauver la nôtre, nous ne les oublions pas une fois le danger sanitaire écarté. Non seulement ils accèdent à une meilleure situation sociale et économique  – le slogan britannique de l’après-guerre « Des maisons pour les héros » (Homes fit for heroes) nous vient à l’esprit – mais on pense aussi à ce que les Polonais appellent malicieusement la « redistribution du respect ». En opérant cette redistribution nécessaire, nous privons également les populistes nationalistes de leur attrait électoral.

En même temps, nous sommes conscients qu’une planète sur laquelle plane de vraies menaces telles que ce virus ou le changement climatique demande plus de coopération internationale, pas moins. Et l’Union européenne, qui, plus tôt cette semaine, a organisé une réunion internationale pour lever des fonds afin de lutter contre le Covid-19, devient un acteur dynamique de premier plan dans l’action collective mondiale.

C’est le rêve. Suivi par un cauchemar. Cette époque a beau ressembler à celle de l’après-guerre, on se croirait plus dans les années qui ont suivi la première guerre mondiale que dans celles qui ont connu la reconstruction libérale et sociale-démocrate d’après 1945. Les impulsions nationalistes que nous retrouvons chez Donald Trump et Xi Jinping sont encore plus prononcées. Avec des politiques telles que celle du chacun pour soi, la récession post-Covid se transforme en une grande dépression. Au lieu de s’estomper, les inégalités se creusent, à l’intérieur de nos sociétés mais aussi entre les pays.

Au nord de l’Europe, les pays riches tels que l’Allemagne et les Pays-Bas ne font tout simplement pas assez preuve de solidarité avec les économies usées des membres de la zone euro du sud de l’Europe. À la place, ils déclarent la suspension de l’aide aux États membres, justifiée par la crise, afin de transférer l’argent public vers leurs industries essentielles. Le gouffre entre les États du nord et du sud de la zone euro se creuse encore plus. Dans quelques années, un populiste comme Matteo Salvini, ou pire encore (oui, c’est possible), prend le pouvoir en Italie où la dette publique est de 160 % du PIB et met tout le malheur des pays sur le dos du manque de solidarité dans le nord de l’Europe.

Pendant ce temps, dans la moitié Est du continent, la Hongrie est toujours une dictature car les pouvoirs d’urgence provisoires de Viktor Orbán sont mystérieusement devenus permanents. La Pologne, où le parti au pouvoir insiste maintenant de façon grotesque pour mener des élections présidentielles entièrement par bulletin postal, qui ne peuvent être ni libres, ni équitables, suit le chemin de la Hongrie. L’Union européenne, qui a cessé d’être une communauté composée de démocraties, est déchirée selon deux axes, nord-sud et est-ouest, s’affaiblit et se désintègre progressivement. Livrés à eux-mêmes, les États membres de l’Union ne parviennent pas à faire miroiter des perspectives d’emploi, une sécurité sociale et un avenir écologiquement durable acceptables pour leurs jeunes citoyens. Par conséquent, comme sombrement présagé dans notre sondage, ils se tournent vers des solutions autoritaires. L’Europe ressemble de moins en moins aux États-Unis et de plus en plus à la Chine.

En 2030, nous ne vivrons ni cet enfer, ni ce paradis, mais probablement une version de l’enfer habituel de notre condition humaine. Mais de quelle variante nous rapprocherons-nous le plus ? Cela dépend de nous : des Américains, des Chinois, des Russes, des Indiens, et des Brésiliens, bien sûr, mais en Europe, ça dépend de nous, les Européens – y compris les Britanniques, qui, même après le Brexit, sont toujours Européens, que cela leur plaise ou non. C’est pourquoi, sur le site Internet de l’Université d’Oxford qui présente les résultats de notre sondage, nous avons mis en place un système d’auto-interview pour que vous partagiez avec nous, si vous avez 10 minutes à nous consacrer, vos meilleurs et vos pires moments européens, et ceux qui vous ont été formateurs, ainsi que vos espoirs pour l’Europe de 2030. Jusqu’ici, la chute du mur de Berlin est l’événement formateur le plus souvent mentionné et le Brexit remporte la palme du pire moment. Mais il est possible que le coronavirus les batte. Venez nous raconter tout ça sur europeanmoments.com.

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