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Sommes-nous prêts pour la prochaine pandémie ? Des chercheurs remettent en question la stratégie à court terme de l’Europe

D’après plusieurs éminents chercheurs, l’incapacité de l’Union européenne à s’être préparée à la pandémie de Covid-19 est due au manque de financement de la recherche. L’Europe a ainsi été forcée de dépenser des milliards d’euros pour combattre la crise sanitaire, après n’avoir dépensé que quelques millions pour tenter de l’empêcher.

Publié le 25 janvier 2024

De nouveaux projets de recherche financés par l’UE visant à protéger les Européens contre d’éventuelles futures pandémies viennent d’être approuvés par la Commission européenne (CE). Mais le chemin vers le renforcement de la résilience de l’UE face aux menaces sanitaires transfrontalières est encore long et difficile.

Le système fragmenté et sous-financé construit autour de la toute nouvelle Autorité de réponse aux urgences sanitaires (HERA), qui fait partie du paquet “Union de la santé”, suggère que l’UE n’a pas tiré les deux leçons clés de la crise du Covid : une planification à long terme et des investissements plus importants.

Les voix des scientifiques de toute l’Europe semblent être une fois de plus tombées dans l’oreille d’un sourd, comme c’était le cas avant la tragédie. Un autre pourrait bien être au coin de la rue.

“Le monde n’est pas prêt pour la prochaine pandémie. Si un nouveau virus voyait le jour, il nous faudrait au moins un an pour développer les premiers vaccins. Il nous faut développer des médicaments à spectre plus large”, expliquait Johan Neyts, professeur en virologie à l’université de Louvain en Belgique, à l’occasion du 8e symposium international sur la virologie moderne, en septembre 2019 à Wuhan, en Chine. Ce n’est que quelques mois plus tard, dans la ville même où s’était tenu cet événement, que la prophétie du docteur se réalisait, avec cette crise planétaire nous ayant tous touchés.“Si un ennemi vous attaque, il vaut mieux que vos armes soient prêtes avant le combat. Il vous faut les construire avant que la guerre éclate”, a commenté Neyts. “À la place, avec le SARS-CoV-2 (le virus responsable du Covid-19), nous avons attendu d’être attaqués avant de commencer à construire nos armes.”

C’est vrai : l’Union européenne a dépensé des milliards d’euros dans sa lutte contre le Covid-19, mais seulement quelques millions pour tenter d’empêcher son arrivée, précisément parce que la recherche n’était pas suffisamment financée. D’après les chercheurs, de nombreuses vies auraient pu être épargnées et des pertes économiques auraient pu être évitées si Bruxelles avait continué d’investir dans les plans de développement de médicaments mis en œuvre après la première épidémie de SRAS en 2003. Si nos politiques basées sur l’urgence et le court terme persistent, les citoyens européens ne seront pas protégés contre les menaces épidémiques à venir.

Une politique à courte vue ne favorise pas la recherche à long terme

Au cours de la période entre les deux épidémies, non seulement en Europe mais partout dans le monde, les Etats ont investi l'argent des contribuables dans plusieurs projets de recherche sur le SRAS, notamment sur les médicaments et les vaccins, qui n'ont finalement jamais abouti en raison de coupes budgétaires. Lorsque la pandémie a éclaté et que les fonds publics sont redevenus disponibles, certains de ces projets prometteurs ont repris et leurs inhibiteurs se sont révélés efficaces contre le Covid, démontrant que de gros efforts de recherche auraient pu faire la différence.

“L’UE préfère toujours financer les conséquences, plutôt que la préparation aux pandémies et je pense que c'est une erreur, surtout lorsqu'il s'agit de développer des antiviraux à large spectre qui pourraient être fabriqués à l'avance et utilisés dès le début de toute épidémie”, a déclaré Bruno Canard, directeur au CNRS et spécialiste de la structure du virus et conception de médicaments à l'Université de Marseille.

Les chiffres semblent confirmer cette conclusion. En 2023, le budget d'HERA s'élève à 1 267,6 millions, y compris les contributions de différents programmes : 389 millions d'Horizon Europe 2023-24, 636 millions du Mécanisme de protection civile de l'UE (UCPM/rescEU) et 242,75 millions d'EU4Health qui, avec 5,1 milliards sur la période 2021-2027, il deviendra le plus grand programme de santé de l’UE jamais réalisé en termes monétaires (cinq fois plus que tous les programmes de santé précédents menés depuis 2003).Seul un tiers du budget d'HERA, soit 474,6 millions d'euros, a été consacré à la lutte contre les maladies infectieuses grâce à la surveillance des agents pathogènes, aux contre-mesures pharmaceutiques et à l'amélioration des systèmes de santé. Face à cela, guère plus de 50 millions d’euros ont été alloués à la recherche et au développement de médicaments. Ce chiffre représente moins de 2 % de ce que la Commission à elle seule a payé aux “Big Pharma” pour couvrir une partie du coût de développement des vaccins contre le Covid, qui s'élève à 2,9 milliards d'euros (dont 350 millions d'euros pour la phase de recherche). Et c’est dix fois moins que les 525 millions dépensés par l’Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses, qui fait partie des National Institutes of Health (NIH), pour son programme Antiviral Drug Discovery Centers, consacré uniquement aux antiviraux pandémiques.

“Investir dans des médicaments capables de neutraliser des maladies potentiellement infectieuses revient à souscrire à une assurance premium : choisir entre le degré de risque auquel nous sommes prêts à nous exposer en laissant faire puis constater ce qu’il passe ou essayer d’être préparés”, a déclaré Eric J. Snijder, responsable de la recherche en virologie moléculaire au centre médical de l'université de Leiden.

L’UE a payé cher son manque de préparation au SARS-2 : un total de presque 429 000 morts et un déclin de 6,5% du PIB en 2020, durant la première année de pandémie, mais également 2 018 milliards d’euros mobilisés dans le plan de relance européen afin de reconstruire nos économies, ravagées par les confinements. On pourrait donc supposer que 30 milliards d’euros, le montant dépensé par les 27 États membres pour obtenir les doses de vaccin, auraient été une somme équitable à payer d’avance sous la forme de développement ou d’achat de médicaments.

“On ne peut pas reprocher aux laboratoires pharmaceutiques de ne pas avoir développé de médicaments contre les coronavirus : il n’existait à l’époque pas de marché, puisque le SARS-Cov-1 avait disparu en seulement quelques mois”, explique Neyts. “Je pense qu’il faut blâmer les pays riches. Ils n’ont pas fait ce qu’il fallait pour créer les incitations nécessaires pour que les entreprises développent des médicaments pouvant être stockés.”

"Pour pouvoir être stocké en prévision de futures épidémies, un médicament doit faire l'objet d'études cliniques démontrant qu'il est sûr (Phase 1) et qu'il est actif (Phase 2) contre au moins un virus de la même famille, par exemple un autre coronavirus", a déclaré Snijder. “Seules les grandes entreprises ont la capacité et le financement nécessaires pour mener de telles études cliniques, elles doivent donc être impliquées.

“Le problème, c’est que la pandémie la plus ennuyeuse est celle que nous aurions pu éviter, puisque personne n’en aurait parlé, et les responsables politiques n’auraient ainsi tiré aucun mérite en la combattant. Les gouvernements n’aiment pas investir d’importants fonds publics dans la prévention, sans garantie totale de succès”, a continué’ Snijder, “Les politiciens ne se projettent souvent que sur trois ou cinq ans, le temps de leur mandat, alors qu’un plan de développement de médicaments à long terme se prévoit sur dix ou vingt ans.

Il nous est impossible d’obtenir des résultats tangibles de projets que l’UE finance habituellement sur cinq ans. Seulement, l’anticipation scientifique, qui prend du temps, est moins visible aux yeux du contribuable que la réaction à un événement”.Canard est sur la même longueur d’onde : “Nous ne pouvons pas obtenir de résultats tangibles à long terme avec des projets que l'UE finance habituellement sur une période allant jusqu'à 5 ans, mais je comprends que l'anticipation scientifique, qui prend du temps, est perçue comme moins visible pour les contribuables que la réaction.


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Des efforts prometteurs qui auraient pu atténuer la pandémie

D’après les éminents chercheurs que nous avons interrogés, les 18 années qui séparaient le SARS-1 du SARS-2 auraient suffi à créer de nombreux prototypes d’inhibiteurs de qualité. Avec le Paxlovid, Pfizer a prouvé qu’avec suffisamment d’investissements, cela était possible en seulement deux ans. De nombreux autres scientifiques seraient d’accord pour affirmer que nous aurions pu avoir une chance de contenir le SARS-2 à échelle locale en distribuant ces médicaments à Wuhan, et que bien que nous n’avons pas de garantie que le virus ne se serait pas propagé au reste du monde, cela nous aurait donné plus de temps pour développer un vaccin.

Snjider, Canard and Neyts, ainsi que Rolf Hilgenfeld, chef de l’équipe coronavirus à l’institut de médecine moléculaire de l’université de Lübeck, sont des pionniers-clés du réseau transeuropéen de scientifiques ayant collaboré sur les coronavirus depuis la première épidémie de SARS. Ils ont tous pris part à trois projets prometteurs et cofinancés par l’UE à hauteur de 30 millions d’euros dans le cadre des 6e et 7e Programmes-cadre, qui auraient pu ouvrir la voie à l’élaboration d’une réponse efficace contre le Covid. Chacun de ces projets était la suite logique du précédent : SARS-DTV (2004-2007), Vizier (2004-2009) et Silver (2010-2015). 

“Le principe fondamental commun aux trois projets est qu’en temps de paix, il est impossible de prédire quel pathogène se développera, mais qu’il est possible d’anticiper qu’il appartiendra à l’une des familles de virus déjà identifiée comme ayant un potentiel épidémique ou pandémique, comme les coronavirus (qui sont également responsables de la grippe chez l’homme), pour lesquels nous avons reçu deux alertes : le SARS-Cov-1 en 2003 et le MERS en 2012”, a détaillé Neyts.

“Ainsi, l’objectif était de développer un large éventail d’antiviraux puissants pour chacune de ces familles, après avoir étudié leur structure biologique et trouvé leurs points faibles, ce qui, j’en suis sûr, était et est toujours possible.”“Tout d’abord, avec Vizier, les scientifiques ont défini les molécules cibles du virus, puis ont avec Silver cherché à établir des inhibiteurs capables d’atteindre spécifiquement ces cibles”, a expliqué Hilgenfeld. 

Le gros avantage avec les antiviraux, c’est qu’ils inhibent les enzymes du virus et d’autres éléments clés, qui ne mutent pas aussi rapidement que la protéine Spike ciblée par les vaccins et doivent ainsi continuellement être réajustés au virus. Il suffit de constater le temps qu’il a fallu pour s’adapter à Omicron”, a déclaré  Snjider.

La probabilité qu’un antiviral efficace contre le SARS-Cov-1 ait également fonctionné sur le SARS-Cov-2 était très élevée”, a dit Canard, “en ayant au moins eu la possibilité de tester la sûreté de nos molécules pour le SARS-Cov-1 durant la première phase des essais cliniques, nous aurions pu passer, dès l’apparition du SARS-Cov-2, à la deuxième phase et non repartir de zéro. Nous aurions alors pu disposer d'inhibiteurs six mois seulement après le codage de la séquence virale”.

Le rêve commun de Neyts, Snijder, Hilgenfeld et Canard n’a pas fait long feu. D’autres crises ont éclaté, comme Ebola en 2014 et Zika en 2015, et l’UE a arrêté de financer les recherches sur les coronavirus pour répondre à ces nouvelles menaces. Le site de la Commission européenne affirme fièrement que, entre 2007 et 2014, plus de quatre milliards d’euros ont été investis, dont 650 millions dans la recherche et l’innovation en matière de vaccins. Pourtant, cet argent n’a pas permis d’éviter la catastrophe.

“Pour être efficaces, les budgets doivent être pérennisés : les appels d’offres publics doivent assurer la continuité des efforts de recherche en finançant des projets capables d’évoluer vers d’autres, comme avec Vizier et Silver”, a dit Canard.. “Seulement, une fois que la période de financement de Silver s’est achevée, la CE nous a expliqué qu’il n’était pas nécessaire que nous continuions. Beaucoup de lobbying scientifique existe, au niveau national et européen, et visiblement, la biologie structurelle des antiviraux n’a pas gagné la course.”

“Nous avons recommandé de manière officieuse un plan Silver 2 à la Commission européenne, qui n’a pas accepté”, a dit Hilgenfeld. “Je pense que si nous avions obtenu l’argent pour poursuivre le projet, nous aurions été bien mieux préparés au Covid.”“À ce moment-là, il n'y avait plus d'appel d'offres qui aurait pu correspondre à notre domaine de recherche, mais je comprends qu'il existe également d'autres intérêts ; il est inévitable que chaque nouvelle crise repoussera toujours le financement de la crise précédente”, a déclaré Snijder. “C’est comme si les dirigeants politiques avaient mauvaise conscience ; ils réalisent qu’ils n’ont pas suffisamment investi pour endiguer une certaine maladie, donc ils débloquent de grosses sommes d’argent pendant quelques années, puis cela s’arrête et d’autres crises nous frappent”.

Le réveil de l’UE post-Covid

Face à l’escalade de la crise en 2020, la Commission a accordé un financement d’urgence de 23 millions d’euros à plusieurs projets de réponse au Covid. Deux ciblant les vaccins et sept axés sur les médicaments.

“Tous ces projets sont financés pour deux ou trois ans et doivent ensuite trouver un moyen de poursuivre, ce qui sera compliqué”, a déclaré Snijder qui, avec Neyts, Canard et Hilgenfeld, était coordinateur de l’un de ces projets financés par l’UE et intitulé Score, se basant sur l’expérience acquise avec ses collègues lors de recherches antérieures à l’apparition du SARS-2.

Il participe également avec Neyts, Snijder, Canard et Hilgenfeld à Care, un consortium plus large dont le but est de découvrir des antiviraux du Covid, soutenu par l’http://www.imi.europa.eu/. Cette dernière est un partenariat public-privé entre l’UE (par l’intermédiaire d’Horizons 2022) et la Fédération européenne des associations et industries pharmaceutiques (EFPIA).

Score et Care incluent tous deux la plupart des groupes ayant précédemment fait partie de Silver et nous avons depuis lors continué à collaborer sur certaines questions, même s'il est plus difficile de continuer sans financement extérieur”, a déclare Snjider. “Je voudrais éviter que cela ne se reproduise en trouvant de nouvelles ressources pour les objectifs que nous nous sommes fixés et même pour les élargir au-delà des seuls coronavirus, en revenant au concept Silver”.

Les inhibiteurs développés par Score sont basés sur ceux identifiés au cours des deux dernières décennies et en particulier dans les études sur les coronavirus SARS-1 et MERS et sur les connaissances générales acquises sur les coronavirus au cours de cette période, qui ont été essentielles pour définir des cibles médicamenteuses virales appropriées. “Cela prouve que l’investissement dans la recherche élémentaire finit par porter ses fruits, mais il est facile de l’oublier puisque les programmes de l’UE sont tous trop souvent axés sur des produits à court terme plutôt que sur des investissements dans la recherche à long terme”, a déclaré Snijder.

“Lorsque le SARS-2 a démarré, tout le monde se disait ‘Zut, nous n’avons tiré aucune leçon du SARS-1’. Désormais, la question est de savoir si nous allons vraiment apprendre de nos erreurs avec le SARS-2 et élaborer une stratégie de prévention pour le SARS-3 ainsi que d’autres familles de virus”, s’est interrogé Snijder. “Maintenant que la panique est passée, nous pouvons réagir, plus détendus, en nous disant : ‘ok, c’est terminé. On va attendre de voir si la prochaine crise nous attend au coin de la rue’. Ou bien nous pouvons nous attendre à ce qu’elle se produise à nouveau, et user de tous les moyens en notre possession, avec une feuille de route claire et détaillée, et un financement dédié à la production et aux essais cliniques nécessaires, ainsi qu’à des médicaments prêts à être déployés en cas de besoin. La prochaine étape consiste alors à étendre cette démarche au-delà des coronavirus”.

C’est précisément dans cette direction qu’a récemment statué l’UE. Le rapport final de l’atelier organisé par la direction générale de la CE pour la recherche, le développement et HERA reconnaît que “la mise au point de médicaments antiviraux à large spectre pour les principales familles de virus préoccupantes n’est plus hors de notre portée, et il ne fait aucun doute que leur disponibilité fera la différence durant la prochaine pandémie”.

Ce document souligne également que nous avons besoin d’efforts soutenus de la part de l’industrie en l'absence d’un marché garanti, ainsi que de clarifications sur les voies réglementaires et d’une approbation rapide des protocoles d’essais cliniques multinationaux, tout comme de l’action conjointe entre la CE et l’Agence européenne des médicaments (EMA) concernant les produits thérapeutiques contre le Covid-19 lancée en janvier 2022.

Des consortiums de chercheurs ont répondu au premier appel à propositions, ouvert en janvier 2023. Snjider, Neyts et leurs collègues se sont précipités pour respecter la date limite d'avril 2023 en soumettant leur nouveau projet collaboratif, appelé PanViPrep. Il a été financé et leur candidature réussie leur donne la possibilité de poursuivre leur travail.

Conformément aux objectifs qui ont inspiré Vizier et Silver, la Commission donnera la priorité aux projets ayant pour cœur les composés antiviraux à large spectre, comprenant la réaffectation des médicaments déjà approuvés ou en cours d’élaboration qui ciblent les virus à haut potentiel épidémique.Les maladies répertoriées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Autorité européenne de préparation et de réaction aux urgences sanitaires (HERA) sont sous le feu des projecteurs. En décembre dernier, les deux organisations ont cosigné un nouveau partenariat pour un financement de 15 millions d’euros dans le cadre du programme l’UE pour la santé 2021-2027, afin de renforcer les capacités à niveaux national, régional et mondial dans le but d’être mieux préparés et de pouvoir répondre aux urgences sanitaires.

Durabilité incertaine pour la recherche et la production pharmaceutiques

Notre nouveau projet PanViPrep utilisera la boîte à outils développée par Score, Vizier et Silver pour poursuivre nos recherches afin d'identifier des composés ciblant à la fois les coronavirus et d'autres familles de virus présentant un potentiel épidémique et pandémique, et pour amener certains de ces composés à un stade préclinique avancé”, a déclaré Neyts. "Nous espérons que si nous obtenons des résultats prometteurs au cours de la période de financement de quatre ans, la Commission fournira un financement de suivi pour faire passer ces molécules aux essais cliniques."

"Le rôle des antiviraux, qui pourraient réellement constituer la première ligne de défense, semble encore sous-estimé", a déclaré Snjider. "Historiquement, les protéines structurelles du virus, ciblées par les vaccins, ont été priorisées par les organismes de financement par rapport aux enzymes viraux [protéines non structurelles qui sont souvent absentes dans la particule virale et n'apparaissent que dans la cellule infectée], qui sont plutôt ciblés par les antiviraux, ce qui signifie que les cibles des médicaments antiviraux sont moins étudiées et comprises.” 

En effet, le système de subvention actuel de l’UE pourrait mettre en péril la viabilité à long terme des projets récompensés."Horizon Europe est limité dans le temps et dans le financement et ne peut donc pas garantir la durabilité des projets financés après la période de financement ; les projets sont encouragés à explorer les moyens d'assurer leur durabilité tout au long de leur durée de vie", a reconnu un porte-parole de la Commission européenne. "Les préparatifs de la deuxième partie d'Horizon Europe (2025-2027) sont en cours en coordination avec les Etats membres, mais à ce stade il ne nous est pas possible de nous prononcer sur ce point."

L’appel d’offres actuel de l’Union européenne sur lequel l'équipe PanViPrep s'est appuyée soutient uniquement les travaux précliniques, les études de validation de principe et les premiers stades de tests de sécurité et d’efficacité. De cette manière, l’UE ne finance pas les essais en phase IIb ou III, qui sont pourtant des étapes cruciales permettant de déterminer le potentiel succès d’une thérapie antivirale.

“Ces phases, les plus coûteuses lors du développement et de l’approbation d’un traitement, sont rarement incluses dans les appels à propositions, car les normes actuelles veulent qu’elles soient réalisées par l’industrie”, a déclaré Ed Schmidt, chef de projet principal de préparation aux pandémies au centre médical de l'université de Leiden, qui travaille avec Snijder sur un certain nombre de projets transfrontaliers, “bien que la phase 2 puisse facilement être réalisée dans le cadre d’une subvention par l’Union. Son coût est relativement faible : environ un million d’euros”.

"SCORE a pris fin en septembre 2022, donc même si notre nouvelle proposition de projet aboutissait, nous avions un déficit de financement d'au moins un an", a expliqué Snjider. "Et après avoir obtenu un financement supplémentaire, nous devons confier nos composés à une société pharmaceutique qui, si elle est intéressée, investira dans des développements et des tests plus poussés, car aucune université ne peut se permettre de faire ce genre de choses.”

Jusqu’à présent, l’UE n’a financé que la phase IIb des essais cliniques des vaccins Covid déjà approuvés par l’EMA via le programme Vaccelerate.

Pour aider les entreprises qui ont des difficultés à accéder à des financements publics et privés suffisants pour la recherche et le développement (R&D), la Commission a annoncé la création de HERA Invest en juillet 2023. Cette initiative, financée par le programme EU4Health, ajoute 100 millions d'euros au programme InvestEU (soutenu par la Banque européenne d'investissement). Par ailleurs, 80 millions d’euros ont été débloqués pour soutenir des vaccins anti-Covid particulièrement prometteurs. Ces montants, comme ceux investis via Horizon Europe, ne représentent encore qu'une portion relativement faible du coût total de mise sur le marché d'un nouveau produit, estimé à plus de 2 milliards d'euros en 2013.Outre la recherche et le développement, un autre goulot d’étranglement est constitué par la capacité de production pour faire face aux menaces futures. Jusqu'à présent, HERA a réservé des capacités de production de vaccins via le réseau d'installations industrielles FAB, avec des contrats signés en juin 2023 pour un coût de 160 millions d'euros en 2023.

Cet effort est jugé insuffisant par McKinsey. Dans une étude financée par la Commission européenne et publiée en mars 2023, le cabinet de conseil recommande des investissements annuels plus élevés dans la réservation de ressources, avec une fourchette de 560 millions d'euros pour les vaccins et 100 millions d'euros pour les antiviraux. Malgré la suggestion selon laquelle les vaccins devraient être prioritaires, l'étude souligne que “les antiviraux à large spectre, définis comme des antiviraux qui inhibent la réplication de virus appartenant à une ou plusieurs familles virales, représentent l'un des domaines d'innovation thérapeutique les plus importants d'un point de vue de l’anticipation et de la réponse aux pandémies”. Contrairement à la plupart des antiviraux approuvés, qui sont spécifiques à un virus, des antiviraux à large spectre peuvent être développés avant l’émergence de virus spécifiques, y compris de nouvelles souches ou variantes virales.

Outre les problèmes liés aux tests et à la fabrication, l’UE n’a pas mis en place un mécanisme commun pour le stockage obligatoire des médicaments. "Nous finançons l'acquisition, la gestion et l'hébergement des stocks proposés par les Etats membres, mais nous ne fournissons pas d'autres incitations financières", a déclaré un porte-parole de la Commission européenne. En 2023, 636 millions d’euros seront consacrés au stockage via l’UCPM/rescEU.

L'approche de l'UE en matière de recherche, de fabrication et de stockage semble toujours axée sur le marché. La révision de la législation pharmaceutique, proposée par la Commission en avril 2023, vise à garantir la fourniture de médicaments sûrs et abordables en soutenant les efforts d'innovation de l'industrie pharmaceutique européenne. "Notre proposition encourage les investissements dans les domaines où les besoins médicaux ne sont pas satisfaits et dans les médicaments orphelins, grâce à des récompenses en matière d'accès au marché et à des programmes de revenus garantis", a ainsi confirmé le porte-parole de la Commission européenne.

Anciens projets financés par l'UE sur les antiviraux à large spectre

Génomique structurale comparative des enzymes virales impliquées dans la réplication (VIZIER)
Ce projet visait à identifier de nouvelles cibles médicamenteuses potentielles contre les virus à ARN par le biais d'une caractérisation structurelle complète de la machinerie de réplication des virus à ARN, y compris les coronavirus. Les machineries de réplication sont les composants viraux les plus conservés et les plus essentiels, et constituent donc des cibles attrayantes pour les thérapies antivirales. Les enzymes/protéines centrales de la machinerie de réplication ont été caractérisées et comparées pour concevoir des stratégies d'inhibition du virus. Plus de 2000 séquences génomiques ont été résolues, des centaines de protéines recombinantes pertinentes ont été synthétisées et plus de 80 structures cristallines de domaines d'enzymes de réplication virale, c'est-à-dire des cibles potentielles de médicaments antiviraux, ont été découvertes. VIZIER a donc servi de plateforme idéale pour un programme de découverte de médicaments antiviraux.

Inhibiteurs de petites molécules contre les virus à ARN émergents et négligés (SILVER)
Le projet s'est concentré sur certains virus à ARN médicalement importants pour lesquels la mise au point de médicaments est considérée comme essentielle, notamment les coronavirus. Il a mené à bien une initiative de recherche majeure sur le criblage d'inhibiteurs moléculaires. SILVER a reconnu que le programme de découverte ne pouvait pas, de manière réaliste, dépasser le stade de la preuve de concept en démontrant que les inhibiteurs viraux identifiés étaient efficaces dans les tests in vitro, qu'ils n'induisaient pas facilement de résistance génétique et qu'ils étaient efficaces dans les modèles de laboratoire in vivo. Ainsi, tout inhibiteur efficace et non toxique répondant aux critères de la PoC devrait être breveté puis concédé sous licence à des sociétés pharmaceutiques ou à d'autres sociétés concernées disposant de fonds suffisants pour les faire passer par les essais cliniques et les mettre sur le marché.

Projet Swift Coronavirus Therapeutics Response (SCORE)
Ce projet, qui s'appuie sur l'expérience acquise avec VIZIER et SILVER, vise à lutter contre le SRAS-CoV-2, qui se propage rapidement. Son objectif était de comprendre et d'inhiber la réplication du coronavirus en utilisant cinq approches indépendantes : Médicaments approuvés par la FDA, ciblage de la synthèse de l'ARN viral, inhibition des protéases du coronavirus, blocage de l'entrée du virus, découverte et développement de nouveaux antiviraux à l'aide d'une approche de chimie médicinale. Le projet a fourni des informations détaillées sur l'efficacité de 9500 médicaments considérés pour la réaffectation des médicaments, la caractérisation approfondie de la structure et de la fonction du complexe ARN polymérase du coronavirus, la caractérisation approfondie de la structure et de la fonction de la protéase principale du SRAS-CoV-2, la caractérisation des propriétés inhibitrices et de l'activité antivirale des inhibiteurs α-cétoamides existants et nouveaux de la protéase principale du coronavirus, la conception et l'activité antivirale inhibant la protéine Spike du SRAS-CoV-2.
Qui sont les chercheurs qui participent aux projets financés par l'UE ?

Rolf Hilgenfeld, chercheur à l'université de Lübeck en Allemagne, a commencé à travailler sur les coronavirus en 1998, bien avant la première épidémie de SRAS. Il a essayé de développer des inhibiteurs contre les coronavirus (SARS-CoV-1, MERS-CoV et SARS-CoV-2) en participant à tous les grands projets financés par l'UE. Ses premières recherches sur les coronavirus ont été financées par la Fondation allemande pour la recherche, mais n'ont pas été soutenues par le conseil scientifique de l'Institut de biotechnologie de Iéna où il travaillait à l'époque. Au début de son projet de découverte d'inhibiteurs, son groupe de recherche a synthétisé un inhibiteur potentiel du virus du SRAS et l'a comparé à tous les inhibiteurs de protéases à cystéine disponibles à l'époque. Il a remarqué une similitude avec un inhibiteur contre le rhume que Pfizer était en train de mettre au point. Des éléments structurels de ce composé ont été utilisés près de vingt ans plus tard dans le Paxlovid de Pfizer, qui est maintenant recommandé pour le traitement des cas légers et modérément sévères de COVID-19. Hilgenfeld a poursuivi le développement de ses composés et a récemment réussi à accorder une licence à une société de biotechnologie pour son inhibiteur de coronavirus à large spectre, atteignant ainsi l'objectif qu'il s'était fixé depuis longtemps.

Frank Grosveld, chercheur au département de biologie cellulaire du centre MC Erasus aux Pays-Bas, a participé à l'Initiative d'anticipation et de préparation aux zoonoses (ZAPI), soutenue par l'Initiative en matière de médicaments innovants (IMI) financée par l'UE. Le projet, démarré en 2015 et terminé en 2021, visait à mettre en place des plateformes prêtes à mettre en production des vaccins et des anticorps monoclonaux pour contrer les coronavirus à l'origine de trois maladies zoonotiques survenues par le passé : MERS-CoV, virus de Schmallenberg et fièvre de la vallée du Rift. L'équipe de Grosveld et son collaborateur (l'équipe de Bosch, Université d'Utrecht) ont mis au point une série d'anticorps qui se lieraient aux trois virus car ils partagent la même protéine Spike. En 2018, il a mis ses anticorps à réaction croisée au congélateur pour les conserver. Après l'épidémie de SRAS-CoV-2 en Chine, en janvier 2020, l'anticorps 47d11 a d'abord été testé sur des animaux, puis sur des cellules humaines, et les résultats des recherches ont prouvé qu'il était capable de bloquer le COVID-19. En 2018, Grosveld et Bosch ont discuté avec des sociétés pharmaceutiques pour qu'elles prennent les anticorps ZAPI en vue d'un développement ultérieur. Mais aucune n'était intéressée et Grosveld n'a pas pu lancer la production des anticorps 47d11 avant la pandémie. Plus récemment, ils ont développé un anticorps anti-SARS-CoV-2 plus puissant, le 87G7, dans le cadre d'un nouveau projet européen appelé Monoclonal antibodies against COVID-19 (MANCO), qui s'est achevé en mai et qui s'appuie sur la technologie générée par ZAPI. Cet anticorps bloque la plupart des souches virales.
Cette enquête a été réalisée avec le soutien de European Excellence Exchange in Journalism (E³J) et de Free Press Unlimited



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