Chisinau, June 2026. In front o the government's building. | Photo: ©GpA Chișinău, juin 2026. Devant le bâtiment du gouvernement. | Photo : ©GpA

Adhésion à l’UE : la Moldavie passe à la vitesse supérieure

Alors que Bruxelles s'apprête à ouvrir le premier volet des négociations d'adhésion, celles-ci apparaissent comme l’occasion pour accélérer les réformes en cours, conjurer l’influence de Moscou et, à terme, résoudre l’épineuse question du territoire séparatiste de Transnistrie.

Publié le 18 juin 2026
Chisinau, June 2026. In front o the government's building. | Photo: ©GpA Chișinău, juin 2026. Devant le bâtiment du gouvernement. | Photo : ©GpA

Il y a quelques années, la Moldavie était largement considérée comme l’un des Etats les plus vulnérables d’Europe : dépendante de l’énergie russe, en proie à la corruption et prisonnière de l’ombre de l’influence du Kremlin.

Aujourd’hui, le pays s’apprête à franchir ce qui pourrait être l’étape la plus importante vers l’intégration européenne depuis son indépendance. Suite à l’approbation, le 3 juin, par l’ensemble des 27 Etats membres de l’UE, des préparatifs visant à ouvrir le premier volet des négociations d’adhésion avec la Moldavie et l’Ukraine, la Commission européenne a proposé officiellement le 16 juin le lancement des négociations. Les dirigeants européens devaient alors entériner cette décision deux jours plus tard, lors d’un Conseil européen, à Bruxelles.

Pour la présidente Maia Sandu, ce moment représente bien plus qu’une simple étape technique : “Il y a quelques années, peu de gens croyaient en nous”, a-t-elle affirmé devant des investisseurs réunis à Chișinău début juin. “On nous disait que nous étions trop petits, trop fragiles et trop proches de la guerre [en Ukraine]. On nous disait que notre choix européen ne résisterait pas à la pression. Il a résisté parce que nous l’avons défendu.

L’ouverture du premier volet – qui porte sur l’Etat de droit, les institutions démocratiques et les droits fondamentaux – marque le début officiel d’un processus qui pourrait à terme conduire la Moldavie à l’adhésion à l’UE. Bien que cette dernière ne soit pas pour demain, Bruxelles considère de plus en plus le pays comme l’une des réussites du processus d’élargissement.

La Moldavie est le pays le plus performant dans la préparation à l’adhésion à l’UE”, a ainsi assuré la commissaire à l’élargissement, Marta Kos, lors d’une visite à Chișinău. “La Moldavie a réalisé le plus grand bond en avant de tous les pays candidats dans le rapport sur l’élargissement de l’année dernière.”


“Il y a quelques années, peu de gens croyaient en nous. On nous disait que nous étions trop petits, trop fragiles et trop proches de la guerre [en Ukraine]. On nous disait que notre choix européen ne résisterait pas à la pression. Il a résisté parce que nous l’avons défendu” – Maia Sandu


Les chiffres lui donnent raison. En octobre 2024, la Commission européenne a proposé un plan de croissance pour la Moldavie d’une valeur pouvant atteindre 1,9 milliard d’euros pour la période 2025-2027, le plus important programme de soutien financier de l’UE de l’histoire du pays.

Marta Kos a souligné les résultats obtenus par le pays en matière de mise en œuvre : “Personne d’autre n’a accompli ce que la Moldavie a accompli”, lance-t-elle, mettant en avant un taux de mise en œuvre de 93% pour les réformes liées au plan de croissance. Selon la commissaire, ces résultats ont permis de débloquer plus de 600 millions d’euros d’investissements déjà en cours.

La commissaire européenne a également présenté un calendrier qui, tout en restant vague, reste particulièrement ambitieux : “La Commission européenne estime également que la Moldavie et l’Ukraine ouvriront tous les chapitres, et j’espère que cela se produira avant les vacances d’été.” Si le rythme actuel se maintient, selon Kos, Chișinău pourrait achever la partie technique de ses négociations avant la fin du mandat de la Commission actuelle, qui s’achève en novembre 2029.

Selon une source gouvernementale, elles pourraient même être conclues d’ici la fin de 2028. Les principaux défis, selon cette même source, concernent les chapitres les plus coûteux en termes d’investissement, tels que ceux liés à la mise en œuvre du Pacte vert et à l’interconnexion avec le réseau transeuropéen de transport, qui relie les routes, les chemins de fer, les aéroports et les infrastructures hydrauliques de l’UE.

Les réformes, un projet géopolitique

Les ambitions européennes de la Moldavie ont toujours été étroitement liées à la géopolitique. Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en 2022, l'adhésion est devenue non seulement un projet économique et politique, mais aussi une stratégie de sécurité, dans un contexte où la Russie est désormais considérée comme une menace directe pour le pays, comme l'indique une source au ministère de la Défense moldave.

Près de 50 drones russes sont tombés sur le territoire du pays depuis 2022, bien que les autorités locales n’aient pas pu déterminer s’il s’agissait d’un accident – le dernier en date ayant eu lieu le 13 mai, à la veille d’une importante réunion des ministres du Conseil de l’Europe à Chișinău.

Lorsqu'il n'est pas possible d'exercer une pression militaire, a fait valoir Sandu, Moscou utilise d'autres moyens : “Là où les drones russes n'ont pas accès, la Russie recourra à d'autres types d'actions hybrides pour interférer avec les démocraties du continent et tenter de les déstabiliser.

L'ingérence russe est constante”, ajoute-t-elle lorsqu'on l'interroge sur les attaques hybrides et l'ingérence électorale. “Cela se produit avant les élections, pendant les élections et après les élections.” Selon la présidente moldave, le pays est confronté à une combinaison de cyberattaques, de manipulation de l’Eglise orthodoxe, d’argent sale, de campagnes de désinformation et d’ingérence politique visant à déstabiliser les institutions démocratiques moldaves et à ralentir son cheminement vers l’Europe.

Les minorités russophones et bulgares de la région de Gagaouzie, dans le sud du pays, sont particulièrement réceptives à la propagande russe, note une source gouvernementale, notamment aux discours selon lesquels la Moldavie serait entraînée dans la guerre en Ukraine.

Les observateurs internationaux ont confirmé pour leur part que l’élection présidentielle et le référendum sur l’UE de 2024 ainsi que les élections législatives de 2025, s'étaient déroulés dans un contexte d’ingérence hybride intense. Malgré cette pression, les Moldaves ont voté pour inscrire l’adhésion à l’UE dans la Constitution et ont réélu Sandu fin 2024.

Marta Kos a présenté l’expérience de la Moldavie comme de plus en plus pertinente pour l’Union européenne elle-même. “Nous savons de quoi la Russie est capable”, a-t-elle assuré. “Lorsque nous parlons du processus d’adhésion de la Moldavie, la dimension géopolitique prend de plus en plus d’importance.”

Loin d’être simplement un bénéficiaire de l’aide européenne, le pays est de plus en plus considérée à Bruxelles comme un contributeur à la résilience du continent. “La Moldavie contribue déjà à notre sécurité européenne”, a ajouté Kos, soulignant que les enseignements tirés des efforts de la Moldavie pour contrer les ingérences étrangères sont désormais partagés avec d’autres pays candidats.

Chișinău, 4 June. Maia Sandu (right) and Marta Kos' press conference in the presidential palace. | Photo: ©GpA
Chișinău, le 4 juin. Conférence de presse de Maia Sandu (à droite) et Marta Kos au palais présidentiel. | Photo : ©GpA

La Commission européenne prévoit ainsi d’inclure la Moldavie dans sa nouvelle initiative “Democracy Shield” ( "Bouclier démocratique") conçue pour renforcer la résilience démocratique tant au sein des Etats membres que dans les pays candidats.

En attendant, l’adhésion à l’OTAN n’est pas à l’ordre du jour. Mais la Moldavie a porté son budget de défense à 0,6 % du PIB, avec un objectif de 1 % d’ici 2030, principalement pour moderniser son équipement datant de l’ère soviétique, conformément aux normes de l’Alliance atlantique.

Energie : de la vulnérabilité à la force

C'est peut-être dans le secteur de l'énergie que la transformation de la Moldavie est la plus visible. Pendant des décennies, le gaz russe et l'électricité produite dans la région séparatiste pro-russe de Transnistrie ont donné à Moscou un puissant moyen de pression sur Chișinău. Les gouvernements successifs ont eu du mal à réduire cette dépendance.

Maia Sandu a affirmé que l'administration actuelle a accompli ce que les gouvernements précédents avaient évité de faire : “Il y a quatre ans, la Moldavie dépendait entièrement d'un seul fournisseur pour son gaz et son électricité”, s'est-elle souvenue. “Cette dépendance a été utilisée contre nous, et nous y avons mis fin.”

Avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la Moldavie importait ainsi la quasi-totalité de son gaz naturel de Russie, et le gaz fourni gratuitement par Moscou à la Transnistrie produisait environ 75 % de l’électricité du pays. Depuis, le pays a diversifié ses approvisionnements en gaz, étendu ses interconnexions avec la Roumanie et accéléré ses investissements dans les énergies renouvelables.

Il a déconnecté son réseau de celui datant de l’ère soviétique et s’est synchronisé avec le réseau européen. “Nous avons fait passer la part des énergies renouvelables de 3 % à 25 % de nos besoins nationaux en électricité”, a par ailleurs ajouté Sandu. En avril 2025, l’énergie renouvelable produite localement a couvert un record de 36 % de la consommation totale.

Nous avons transformé notre vulnérabilité énergétique en atout”, résumait la présidente. “Je pense qu’aucun autre pays, dans un passé récent, n’a connu un changement aussi significatif en matière de diversification et de sécurité énergétique.

La transition énergétique est devenue l’un des exemples les plus cités par Bruxelles pour illustrer la capacité de réforme de la Moldavie. “Je ne peux imaginer la sécurité en Europe sans une collaboration étroite et solide avec la Moldavie”, a précisé Kos. “Je ne parle pas seulement de politique militaire, mais aussi de sécurité énergétique.”

L’argument économique en faveur de l’Europe

Outre la sécurité, les responsables moldaves présentent de plus en plus l'intégration à l'UE comme une opportunité économique. Le gouvernement espère que les négociations d'adhésion renforceront la confiance des investisseurs et accéléreront les investissements étrangers avant même que l'adhésion ne devienne réalité.

La place de la Moldavie au sein de l'Union européenne bénéficie du soutien des 27 Etats membres”, a déclaré Sandu à l'attention des chefs d'entreprise. “Lorsque vous investissez en Moldavie, vous investissez dans un pays dont l'avenir est ancré en Europe.


“La Moldavie a réalisé le plus grand bond en avant de tous les pays candidats dans le rapport sur l’élargissement de l’année dernière” – Marta Kos


La Moldavie figure parmi les principaux bénéficiaires de l’aide bilatérale de l’UE ces dernières années, et son accord d’association – qui comprend une zone de libre-échange – a déjà rapproché son cadre réglementaire des normes du marché unique.

Les investissements européens en Moldavie ont augmenté de près de 30 % au cours des quatre dernières années, selon Sandu. Le plan de croissance pour la Moldavie soutenu par l’UE, d’une valeur de près de deux milliards d’euros, devrait financer des projets dans les domaines des infrastructures, de l’énergie et de l’industrie.

Sandu désigne le secteur technologique comme un atout particulier, notant que l’innovation et les services numériques génèrent déjà environ un milliard d’euros par an pour l’économie moldave. Elle a mentionné également la position géographique du pays comme un avantage émergent : “Une fois que la reconstruction de l’Ukraine aura commencé, la Moldavie deviendra une plaque tournante naturelle pour la logistique, les services, l’industrie manufacturière et l’énergie.”

Quid de la Transnistrie ?

La question non résolue de la Transnistrie continue de peser sur l’avenir européen de la Moldavie.

Cette région séparatiste, qui borde l’Ukraine et est contrôlée par une administration pro-russe depuis le début des années 1990, couvre environ 11 % du territoire moldave et reste hors du contrôle effectif de Chișinău.

La Russie y maintient environ 1 200 soldats, dont Moscou affirme qu’ils sont nécessaires pour préserver la paix et la stabilité le long du fleuve Dniestr, qui la sépare du reste de la Moldavie.

Hormis 70 à 100 officiers russes, la plupart de ces soldats sont des recrues locales qui possèdent la nationalité moldave et jouissent des mêmes droits que les autres citoyens de ce pays. Du côté moldave, environ 300 soldats sont déployés dans la zone de sécurité, une bande tampon démilitarisée le long du Dniestr destinée à empêcher l’escalade des tensions.

Pourtant, les responsables moldaves affirment de plus en plus que l’intégration européenne offre le meilleur cadre pour la réintégration éventuelle de la Transnistrie. Sandu n’aborde pas directement les futures dispositions constitutionnelles lors de ses récents discours, mais elle rappelle à plusieurs reprises que l’intégration européenne devait profiter à tous les Moldaves.

La stratégie du gouvernement repose de plus en plus sur la convergence économique plutôt que sur la confrontation politique. En s’intégrant aux marchés européens, en améliorant les infrastructures et en rehaussant le niveau de vie, Chișinău espère à terme rendre le resserrement des liens avec le reste de la Moldavie plus attrayant pour les habitants de la région séparatiste.

Dans le même temps, la fin du transit du gaz russe via l’Ukraine et l’érosion progressive de l’influence de Moscou ont affaibli certains des fondements économiques qui sous-tendent le modèle transnistrien : 71 % des exportations de la région sont déjà destinées à l’UE (la part de la Moldavie dans les exportations vers l’Union est de 68 %), indiquait une source gouvernementale, notant ainsi que “dans une certaine mesure, la Transnistrie est mieux intégrée que la Moldavie elle-même”.

Pour de nombreux responsables à Chișinău, le temps ne joue donc plus nécessairement en faveur de la Russie.

Le chemin qu’il reste à parcourir

Malgré l’optimisme qui règne à Bruxelles et à Chișinău, des défis importants subsistent. Selon Marta Kos, l’ouverture des chapitres de négociation n’était qu’un début. La réforme judiciaire est incomplète, la corruption reste un sujet majeur et les avantages économiques de l’adhésion ne se font pas encore pleinement sentir pour de nombreux citoyens.

Le processus d’adhésion ne se résume pas à des négociations techniques”, a--elle ainsi tempéré. “Poursuivez les réformes, travaillez sur les critères intermédiaires relatifs à l’Etat de droit et engagez le dialogue avec les Etats membres”, a-t-elle lancé aux autorités de Chișinău.

La procédure à suivre est claire mais n’est pas anodine. Le processus nécessite le passage par le Comité des représentants permanents et l’approbation de tous les Etats membres. Kos notait que la levée du blocage hongrois, suite à un changement de gouvernement à Budapest et à un accord bilatéral entre la Hongrie et l’Ukraine sur les droits des minorités, a éliminé le principal obstacle politique.

Chișinău, 4 June. Maia Sandu (right) and Marta Kos' press conference in the presidential palace. | Photo: ©GpA
Chișinău, le 4 juin. Conférence de presse de Maia Sandu (à droite) et Marta Kos au palais présidentiel. | Photo : ©GpA

Les prochaines élections locales, en 2027, constitueront un test du soutien de l’opinion publique à la voie européenne, tandis que les opérations d’influence russes devraient se poursuivre.

Malgré tout, Bruxelles et Chișinău évoquent le rapprochement comme étant inévitable et inéluctable : “Nous avons choisi l’Europe”, a rappelé Sandu. “Très clairement, contre toute attente et malgré la pression.

Si le premier volet des négociations s’ouvre comme prévu ce mois-ci, ce choix s’ancrera plus profondément tant dans les institutions moldaves qu’européennes – une base qui, quelles que soient les pressions à venir, sera plus difficile à défaire.

🤝 Cet article est réalisé dans le cadre du projet collaboratif PULSE Europe. Katarina Moravecz (HVG, Hongrie) et Desislava Stefanova (Mediapool, Bulgarie) y ont contribué.

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