“Chronostalgie”, ou la bataille de l’Europe sur la mémoire

Le passé est devenu un autre champ de bataille, comme en témoignent les tentatives de certains Etats de réécrire l’Histoire pour justifier aujourd’hui leurs agressions. L’Europe doit reconnaître et désamorcer les maux qui la rongent, en mettant en avant la mémoire et la culture. Comme l’explique le célèbre écrivain bulgare Guéorgui Gospodinov, les mots n’arrêtent pas les chars, mais ils peuvent aider ceux qui se laissent duper par les infox ou la propagande.

Publié le 13 avril 2023

La première chose que je me suis dite, le matin du 24 février, lorsque j’ai appris que la Russie avait envahi l’Ukraine, c’était que Vladimir Poutine venait de nous déclarer la guerre à tous – à l’Europe – et que nous étions en fait très proche du conflit, à portée de frappe nucléaire, même. J’ai alors pensé à ma fille, qui dormait dans la pièce d’à côté.

Chaque guerre est une machine à remonter le temps et un accident temporel. Tout à coup, le passé a refait surface et me sont revenues les instructions qu’on nous martelait à l’école sur la marche à suivre en cas d’attaque nucléaire. Aucune d’entre elles ne m’était bien utile : je n’avais pas de masque à gaz à mettre en moins de 17 secondes et je ne connaissais pas l’emplacement de l’abri atomique le plus proche (d’ailleurs, j’ai plus tard appris qu’ils étaient depuis longtemps fermés). Et tous les conseils qu’on avait pu nous prodiguer, tels que ne pas se tenir près d’une fenêtre afin de ne pas être écharpé par l’explosion ou encore ne pas regarder directement le champignon pour préserver sa vue, m’ont semblé complètement absurdes. 

Cerise sur le gâteau, l’attaque elle-même ne viendrait pas du même endroit ; alors que par le passé nous attendions qu'elle vienne de l’Ouest, elle viendrait aujourd’hui de l’Est, directement depuis notre grand frère d’antan – assez pour troubler quiconque quant aux possibles lieux où se mettre à l’abri. J’ai réfléchi à tout ça, jeté un coup d’œil rapide à la maison, avant de décider que la salle de bain était la mieux placée pour devenir abri de fortune – après tout, elle n’avait pas de fenêtre. Sans que l’on ne s’échange un mot, ma femme a proposé d’inspecter la cave puis d’y descendre des bouteilles d’eau. Le plus compliqué a été d'expliquer la situation à ma fille.

Mais c’est exactement ce que j’ai ressenti : l’impression d’une brusque plongée dans le passé, et de la fin de notre vie ordinaire. Il y a un moment où le quotidien se transforme, devient l’Histoire, devient la guerre. J’espérais secrètement que notre génération y échapperait. J’ai naturellement imaginé les enfants d’une famille ukrainienne, réveillés un matin pour aller à l’école : ils râlent, veulent rester au lit et avalent leurs tartines de confiture devant la télévision et, tout à coup, celle-ci annonce que la guerre vient d’éclater. J’ai imaginé le grand bouleversement qui a suivi, tout s'effondre, comme quelques jours plus tard seulement les immeubles, les cuisines dans lesquelles les tartines avaient été abandonnées s’effondraient à leur tour…


Il y a un moment où le quotidien se transforme, devient l’Histoire, devient la guerre. J’espérais secrètement que notre génération y échapperait


Il y a quatre ans, j’ai écrit un livre dans lequel le sentiment d’“absence d’avenir” est si vif que chaque nation d’Europe veut organiser son propre référendum sur le passé. Jusque-là, les référendums ont été réservés au futur et doivent définir comment les choses se passeront à l’avenir. Mais vient ce moment où tout horizon disparaît et où nous ne pouvons plus que regarder en arrière, en direction du passé. Qu’implique un tel référendum ? La possibilité de choisir la décennie la plus heureuse de l’histoire du XXe siècle de chaque pays. Car l’absence d’avenir révèle toujours d’immenses réserves de nostalgie. Ainsi vient le moment pour le passé d’inonder le continent. 

À quelle décennie du XXe siècle des pays comme l’Allemagne, la France ou la Suède décident-ils de revenir ? Et qu’en est-il des nations périphériques comme la Bulgarie, la Roumanie ? Le choix est parfois plus difficile pour les pays ayant connu plusieurs décennies de bonheur, comparé à ceux n’en ayant connu aucune. L’Allemagne opte pour la toute fin des années 1980, une année 1989 prise dans un mouvement perpétuel dans lequel le mur ne cesse jamais de s’effondrer. L’Italie retourne quant à elle aux années 1960. Mais pour la Bulgarie, bien sûr, c’est plus délicat. C’est comme si la carte de l’Europe n’était plus géographique mais temporelle, chaque pays se renfermant dans son propre passé heureux. Pour un très court instant.

Je pense que ce modèle agit comme une métaphore : nous pouvons faire l’expérience de ce puissant retour en arrière de nos jours également. Le temps a remplacé l’espace, le monde a été morcelé ; plus ou moins exploré et familier, il est devenu trop étroit pour nos âmes, pour paraphraser le poète. Ne nous reste que cet immense océan de temps – en fait, un océan de passé. 

“Chronostalgie”

L’idée même de nostalgie a changé. Elle ne se focalise plus sur un lieu spécifique ou un foyer dont on se languit, comme le suggère l’étymologie du mot, “nostos” en grec ancien, “retour”. La nostalgie concerne désormais une autre temporalité. Et comme ce temps a remplacé l’espace, peut-être nous faut-il employer un terme nouveau. “Chronostalgie, par exemple.

Et de cette manière, nos guerres sont devenues des guerres pour le passé.


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À la sortie du roman, quelqu’un dans l’assemblée d’une lecture publique m’a demandé : “OK, mais que choisirait la Russie”? Je n’étais pas sûr, mais j’aimais à penser que ce serait l’époque de Mikhaïl Gorbatchev, de la perestroïka. Mais la réponse m’est venue le 24 février 2022. Et c’est l’une des réponses les plus difficiles à comprendre. Parce qu’avec ce référendum sur le passé, c’est à la Seconde guerre mondiale que la Russie choisirait de revenir.

Ces années-là sont les dernières où elle a appartenu à la légende. La Russie s’est complue dans la reconnaissance que lui a accordée l'espace d'un instant un monde capable d’oublier les cruautés de l’Union soviétique, de Staline, des goulags, de l’Holodomor. La dernière fois que le pays aura été le vainqueur. Et peu importe que de l’autre côté de la balance il y ait les victimes, les orphelins, les veuves : il y a des nations, des systèmes dans lesquels la souffrance individuelle ne compte pas.

Le roman se termine par une grandiose restitution historique répliquant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, mais, un coup de feu accidentel transforme la reconstitution en Troisième guerre mondiale. Même le moment devait être identique : 4h47 du matin. Bon, d’accord, la guerre lancée par Poutine a quant à elle commencé à 4h50.

Ainsi nous faisons aujourd’hui l’expérience d’une bataille pour le passé, pour son redécoupage. Le passé comme alibi, le passé comme une ressource. Pour ma génération et celle de mes parents, l'avenir – l'avenir communiste – n’était aussi qu’un alibi pour nous permettre de justifier, d’expliquer les épreuves du présent. De nos jours, maintenant que le “futur” en tant que matière première s’est tari, populistes et nationalistes promettent le “passé”. On comprend mieux pourquoi Poutine a choisi cette période, le début des années 1940. Mais des époques et des enclaves temporelles différentes peuvent-elles cohabiter sur un même continent ? Non. Et pas seulement car le bonheur de l’un ne peut se construire sur le malheur de l’autre, mais parce que le passé n’est pas un projet individuel. On ne peut y vivre seul.


Nous faisons aujourd’hui l’expérience d’une bataille pour le passé, pour son redécoupage. Le passé comme alibi, le passé comme une ressource


La tristesse et l’isolement actuels de la Russie l’ont fait embrasser à nouveau les temps “heureux” de l’Union soviétique. Mais tout y est vide et déserté ; aucun de ses alliés ou de ceux contre qui elle s’est battue, de ceux qu’elle a tués n’y est présent. Il faut alors s’inventer un nouvel ennemi, une nouvelle menace. Le seul moyen est d’emporter dans le passé son plus proche voisin, puis les autres, et enfin l’Europe, et pourquoi pas le monde entier, au final ? Avec cette guerre, Poutine déclare : “Battons-nous sur mon territoire – enfin, dans ma temporalité, dans les années 1940”. Il est pareil à l’Invité de pierre de Don Juan, dont il ne faut serrer la main sous peine d’être emporté dans l’au-delà. Ces dernières décennies, de nombreux pays européens, dont la Bulgarie, n’ont pas réussi à le comprendre, et ont serré cette main qui leur était tendue.

Ce que Poutine veut désormais, ce n’est pas gagner cette guerre, mais la rendre chronique, nous obliger à vivre dans ce régime. Son objectif est de bombarder et de raser complètement et méthodiquement le présent (et le futur) ainsi que toutes les infrastructures et la vie quotidienne qui le constituent, de manière à en faire disparaître toute trace d’eau, de chaleur ou de lumière. Détruire la vie quotidienne, son existence, et de littéralement an-ni-hi-ler l’Ukraine en tant que nation. “Les Soviets plus l'électrification”, voilà comment Lénine décrivait le paradis que devait être le communisme. Aujourd’hui, Poutine a mis à jour cette maxime : si vous ne voulez pas les Soviets, vous serez privés d'électricité. Dieu merci, les Ukrainiens ont su montrer qu’ils savaient faire sans les uns et l'autre.

Devoir de mémoire

Un projet agressif visant à faire revivre le passé, en particulier s’il n’a jamais été digéré, s’il est tombé dans l’oubli ou s’il a été réécrit, est le terreau idéal à l’avènement du populisme et du nationalisme. On l’a vu avec Donald Trump, et on le constate aujourd’hui de manière encore plus sinistre avec Poutine.

L’Europe est le continent où subsistent le plus de traces du passé, et dont la mémoire est étudiée depuis le plus longtemps. La culture, dont elle est si fière, est intrinsèquement liée au traitement de la mémoire, et notamment de la mémoire de notre propre culpabilité ; “mémoire de l’infamie”, comme l’écrirait Borges.

Des premières peintures murales dans les cavernes, en passant par l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, Les Travaux et les Jours d’Hésiode (qui compile et préserve l’Histoire à travers des hexamètres faciles à retenir) de Cortès, aux témoignage sur le nazisme et de la Seconde guerre mondiale : mémoire et culture sont des éléments clés du système immunitaire de l’Europe. Ce que celle-ci doit faire, c’est reconnaître et endiguer les virus qui l'affectent : cécité collective, perte de raison, folie nationaliste, émergence de nouveaux dictateurs.

La guerre en Ukraine a éclaté au moment où les derniers témoins vivants de la Seconde guerre mondiale, qui en véhiculaient la mémoire, se sont éteints. Nous nous tenons au bord de ce précipice générationnel, alors que les derniers à avoir vu cette guerre, qu’ils aient été déportés dans les camps ou qu’ils aient combattu dans les tranchées, quittent ce monde. J’espère que nous ne nous dirigeons pas vers une étrange forme d’Alzheimer collectif.

La mémoire est malléable : pour cela, elle doit être travaillée tous les jours. Nos histoires doivent être racontées sans cesse afin qu’elles ne soient pas oubliées. C’est sitôt la flamme de la mémoire éteinte que les monstres du passé reviennent nous hanter. Moins il y a de mémoire, plus il y a de place pour la nostalgie. Alors nous nous souvenons, pour que le passé continue d’appartenir au passé.

Cependant, j’aimerais ici prendre un léger détour : il n’est plus seulement question de mémoire, mais de ce dont on choisit de se souvenir, et de la manière dont nous nous en souvenons. Car Poutine, lui aussi, ne jure que par la mémoire. Une mémoire fraîchement traitée qui s'adapte à chaque situation. En deux dimensions, comme le décor d’une pièce de théâtre. Adaptable à l’envi : dites-moi la mémoire qu’il vous faut, je vous la livrerai. Après la Seconde guerre mondiale, et contrairement à l’Allemagne pour ne citer qu’elle, la Russie n’a jamais effectué son devoir de mémoire. Cet exercice douloureux, qui touche pourtant toutes les couches de la société, et pénètre nos institutions, nos écoles, nos livres d’histoire. 


La culture, dont l’Europe est si fière, est intrinsèquement liée au traitement de la mémoire, et notamment de la mémoire de notre propre culpabilité ; “mémoire de l’infamie”, comme l’écrirait Borges


Certes, les gagnants de l’Histoire ne sont jamais jugés, mais il demeure des choses qui auraient pu être critiquées, condamnées. L’absence d’un tel devoir de mémoire – de remords concernant les agissements russes à l’égard des populations des nations conquises, sur les officiers qui n'hésitaient souvent pas à envoyer leurs soldats à la mort, sur la paranoïa qui a conduit les prisonniers de guerre russes des camps d’Hitler à ceux de Sibérie – et la liste continue – continue de justifier le statut de victime par excellence que cultive la Russie. Un statut, mais aussi un alibi pour de nouveaux sacrifices que le pays estime mériter.

L’une des choses les plus terrifiantes que l’on voit apparaître ces derniers temps est l’effacement de la frontière entre le vrai et le faux. Les tentatives de nous amener dans un monde où plus rien n’a d’importance, dans lequel tout est permis, où chaque mensonge peut se constituer vérité, et où chaque théorie du complot peut l’emporter sur la raison. C’est un faux qui non seulement réécrit le passé, mais qui prédétermine également notre futur ; autrement dit, un monde fondé sur la réécriture du passé afin de justifier les agressions et les infamies d’aujourd’hui.

C'est ici qu'entrent en jeu l’analyse et les débats, c'est par eux qu'il faut commencer. Les éléments de langage ne sont désormais plus les mêmes, et il nous faut le comprendre. La façon dont nous racontons les histoires est différente et ne repose plus sur les chiffres, les paragraphes, les projets, mais elle passe désormais directement à travers les individus et leurs peurs, leur solitude, leur confusion, leurs espoirs.

La Bulgarie, prise entre deux feux

Et où se situe la Bulgarie dans tout ça ? Aux frontières de la guerre, si tant est que cette guerre a encore une première ligne et une périphérie. En ce qui concerne la géographie, nous sommes très proches, entre seulement 500 et 700 km de distance – à vol d’oiseau, Odessa est à 721 km d’ici. Mais si on utilise le passé comme système de mesure, nous sommes bien plus proches. Comme le dit le proverbe russe, “la poule n’est pas un oiseau et la Bulgarie n’est pas à l’étranger”, au point qu’en 1962, le pays a honteusement tenté de renoncer à sa souveraineté en devenant la 16e république d’URSS. C’est tout naturellement que le lien entre la Bulgarie et la Russie imposé par l’histoire a habilement été utilisé par la propagande. 

Durant toute mon enfance et ma jeunesse, j’ai appris à l’école que la Russie était comme un grand frère pour nous, et qu’il nous était impossible de faire sans – comme tous les grands frères, elle pouvait nous défendre des caïds du quartier qui nous harcelaient. Je connais encore par cœur cette citation du héros du procès de Leipzig et premier dictateur communiste de Bulgarie Gueorgui Dimitrov (qui était d’ailleurs aussi citoyen soviétique) : “Notre amitié avec l’Union soviétique est aussi vitale et nécessaire que le soleil et l’air le sont pour tout être vivant”.


La façon dont nous racontons les histoires est différente et ne repose plus sur les chiffres, les paragraphes, les projets, mais elle passe désormais directement à travers les individus et leurs peurs, leur solitude, leur confusion, leurs espoirs


Bien sûr, tous ceux de ma génération rêvaient secrètement d’autres pays, des terres étrangères et désirées à l'Ouest de la Bulgarie. En cela voilà déjà une petite victoire – l’URSS n’est jamais devenue destination de rêve, malgré la propagande. Elle est restée au contraire une terre de fascination, avec des conséquences sur la situation actuelle.

Ici, la propagande pro-russe tourne aisément, et ce à plusieurs niveaux. Elle est derrière notre sentiment de gratitude envers notre par deux fois libérateur (mais également par deux fois asservisseur), en passant par notre adoration de la culture russe (comme si Poutine et Tchékhov étaient frères jumeaux), et par les déclarations des politiciens de premier plan qui refusent de prendre clairement le parti des victimes. Tout ceci ne peut que diviser la société.

D’après un sondage de l’Eurobaromètre datant de mai 2022, sur l’ensemble des pays membres de l’UE, les Bulgares sont en ce qui concerne la guerre ceux dont l’avis se rapproche le plus de celui de la Russie. Une forte hausse de la propagande russe a pu être observée dans le pays, qui est d’ailleurs classé dernier en matière d’éducation aux médias, affiche le taux de vaccination le plus faible d’Europe, et compte le taux de mortalité par habitant dû au Covid-19 le plus élevé du continent. Tous ces éléments sont évidemment liés. Cette connexion a été subitement mise à nu lorsque la guerre a commencé : les plus opposés au vaccin se sont révélés être les soutiens les plus fervents de Poutine.

Facebook continue d’être le réseau social le plus influent du pays : 90 % des échanges sur Internet y ont lieu. Seulement, la propagande a également gangrené les médias officiels et “sérieux”. Nombre d’entre eux créent du contenu basé sur des posts sur Facebook, qu’ils republient sans aucune critique ou commentaire. En outre, Facebook s’avère être un véritable laboratoire des discours de haine, qui se diffusent sans peine dans les médias officiels. Récemment, un soutien du parti nationaliste Vuzrazhdane (Renaissance), invité d’un programme de télévision pourtant sérieux, a déclaré que la seule critique qu’il avait à l’attention de Poutine était que sa tentative de blitzkrieg en Ukraine avait été un échec.

La société est férocement divisée. Je n’ai pas souvenir que la Bulgarie ait vécu de telle polarisation, aggravée qui plus est par les réseaux sociaux et certaines personnalités publiques, et ce depuis des décennies. Cela va peut-être paraître sévère, mais il me faut l’avouer : j’ai parfois l’impression que nous vivons les premières heures d’une guerre civile silencieuse.

S’ouvrir à la périphérie

Cette partie de l’Europe n’a pas été au cœur de l’Histoire depuis 1989. Mais, à travers la littérature, cette partie de l’Europe n’a jamais cessé de se raconter et de mettre en garde contre ce qui est arrivé par le passé et pourrait survenir à nouveau. Je pense que ces récits n’ont pas été suffisamment entendus. Là, on sent clairement que l’histoire n’est pas encore terminée. Nous le savons et pouvons alors désormais le formuler ainsi : tant qu’une seule des blessures de l’histoire de notre continent ne sera pas cicatrisée, le continent entier continuera de saigner. Personne, aussi loin à l'ouest qu'il ou elle puisse être, ne pourra dormir sur ses deux oreilles. Nous avons pris conscience que le centre de l’Europe n’est pas un point fixe, épinglé entre Berlin et Paris. Le centre d'Europe est un point sensible toujours mouvant, là où ça fait mal, là où ça saigne : il est aujourd’hui à l’Est, dans la fière Ukraine.

Dans l’un des plus beaux essais sur l’Europe, Un Occident kidnappé, écrit durant la guerre froide, en 1983, l'écrivain Tchèque Milan Kundera commence son récit par le dernier télégramme, désespéré, qu'a envoyé le directeur de l’Agence de presse hongroise en 1956, alors que l'immeuble était sous le feu de l’artillerie. Le message disait : “Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe”. Il voulait communiquer quelque chose durant ces instants décisifs : l’invasion de la Hongrie par l’armée russe était une invasion de l’Europe. N’attendez pas, réagissez. L’Europe (ou l’Occident à l'époque) a-t-elle compris le message ? L’Occident le comprend-il mieux désormais, confronté à l’invasion de l’Ukraine ?

Dieu merci, oui. Cette fois, nous savons pour qui sonne le glas. Les Européens l’ont tout de suite compris. L’essai de Kundera se termine avec cette conclusion amère : après la Seconde guerre mondiale, l’Occident s’est détourné de l’Europe Centrale, restée sous influence de l'URSS, en ne la dépeignant qu’en simple satellite de l’empire soviétique, dépourvue d’une identité propre. Cette inertie – si j’ose dire – s’est dans une certaine mesure poursuivie après 1989. La guerre en Ukraine a véritablement ramené l’Europe Centrale et orientale en Europe.

Existe-t-il un aspect dans lequel la périphérie surpasse le centre ? Sans doute une sensibilité plus accrue à ce qui se prépare. La capacité à sentir dans l’air le parfum du danger. L’ex-Europe de l’Est a appris à sentir celui-ci avec sa peau. C’est pourquoi j’ose dire ceci : ne sous-estimez pas les livres, les essais ou les poèmes provenant de ce coin d’Europe. Décryptez les symboles qui s’y trouvent.

Les mots n’arrêtent pas les chars, n’abattent pas les drones. Mais ils peuvent (le peuvent-ils vraiment ?) stopper, retarder, ou au moins faire hésiter ceux qui sont dans lesdits chars et mènent une guerre contre des innocents. Au moins pour un instant. Les mots peuvent venir en aide à ceux bernés par les infox et la propagande. Le fait que les horreurs de la Seconde guerre mondiale ne se soient pas répétées avant le 24 février 2022 peut être imputé, au moins en partie, au travail de mémoire des témoins, des écrivains et des philosophes.

Cette guerre ne s’achèvera pas avec la dernière balle tirée. Elle a commencé bien avant le premier coup de feu, et terminera vraisemblablement longtemps après le dernier. C’est le nouveau front d’une vieille propagande, aujourd'hui plus forte que jamais. Et c’est là que réside le rôle du média lent mais durable qu’est la littérature : nous enseigner, au minimum, la résistance et l’empathie, nous donner les outils pour discerner le vrai du faux. Eloigner les histoires de chacun de l’épicentre de la douleur, construire une mémoire qui ne sera pas violée, et lorsque c’est nécessaire, nous consoler.

Aucune propagande ne doit être plus forte que la mémoire d’un petit garçon fuyant la guerre avec, sur son bras, un numéro de téléphone griffonné à la hâte.

Ce texte est la transcription du discours tenu lors de l'événement Debates on Europe à Sofia, le 26 février 2023. © Debates on Europe 2023
En partenariat avec Debates on Europe

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