investigation Actualité La vaccination des sans-papiers en Irlande

En Irlande, des politiques de vaccination toujours floues pour les sans-papiers

Même si l’Irlande a obtenu des résultats plutôt satisfaisants en ce qui concerne les conditions d’accès aux vaccins et la protection de la vie privée des plus marginalisés, ses politiques relatives à la vaccination des sans-papiers restent confuses.

Publié le 15 février 2022 à 09:53

Alexandre Henrique de Paula, un sans-papier de Clonsilla ne s’est pas renseigné pour savoir comment il pouvait se faire vacciner contre le Covid-19 :“Je suis toujours en train d’apprendre l’anglais, j’ai simplement demandé aux personnes qui m’entouraient”. C’est-à-dire sa sœur et ses amis, précise-t-il. Lorsque le moment est venu pour lui de se faire vacciner, sa sœur Renata a pris un rendez-vous pour lui. C’était simple, selon de Paula. Mais s’il avait consulté les annonces du gouvernement irlandais relatives à la vaccination, il aurait eu du mal à déterminer si elles s’appliquaient aux sans-papiers résidant en Irlande comme lui.

D’une manière générale, l’Irlande a obtenu un score plutôt satisfaisant pour des critères tels que les conditions requises en matière d’identification et de résidence, les conditions d’accès à la vaccination pour les segments marginalisés de la population et les garanties concernant la protection de la vie privée, si l’on en croit les résultats du tableau comparatif des politiques adoptées par les pays de l’UE établi par Lighthouse Reports, un média d’investigation à but non lucratif travaillant avec les principaux médias européens. 

Toutefois, comme dans de nombreux autres pays européens, les politiques de l’Irlande en matière de vaccination des sans-papiers restent obscures, d’après les documents officiels disponibles.

Dans un récent communiqué de presse, le ministère de la Justice a estimé le nombre de sans-papiers en Irlande à environ 17 000. Tout comme les politiques elles-mêmes, la part de cette population ayant réussi à se faire vacciner reste un mystère.

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Encourager le recours à la vaccination

Neil Bruton participe à l’élaboration des campagnes du Migrants Rights Center Ireland (MRCI). Selon lui, de nombreux sans-papiers ont pu avoir accès à la vaccination, si l’on en croit les actions menées par le MRCI tout au long de la pandémie.

Lors de l’explosion de la crise sanitaire, le système de santé publique irlandais, le Health Service Executive (HSE) a mis en place des blocages d’information pour empêcher tout échange de données avec les services d’immigration, dans l’optique d’encourager les sans-papiers à se faire vacciner. De fait, l'Irlande figurait parmi les rares pays du tableau comparatif à garantir la stricte transmission des données aux autorités sanitaires.

Pour Bruton, ce système de “pare-feu d’information” a permis d’apaiser les craintes liées à l’accès à la vaccination et aux aides à l’emploi : “Nous pensons également qu’il faudrait mettre en place ces pare-feu pour protéger d’autres types de données, par exemple dans le cadre de la dénonciation d’un crime.

Pas besoin de s’inscrire

Au moment de prendre rendez-vous en ligne pour se faire vacciner, il est demandé de renseigner un numéro de sécurité sociale, ce qui n’est pas toujours possible pour les sans-papiers. Il existe toutefois des moyens de contourner cet obstacle, selon Bruton. Les personnes en situation irrégulière peuvent prendre rendez-vous par téléphone sans renseigner de numéro de sécurité sociale plutôt que de le faire en ligne, ajoute-t-il. Le MRCI a ainsi aidé de nombreux sans-papiers, puisqu’un grand nombre d’entre eux ne connaissaient pas cette méthode ou n’étaient pas en mesure de l’appliquer seuls.

D’après un porte-parole du ministère de la Santé, il n’est pas nécessaire de fournir un numéro de sécurité sociale pour se faire vacciner. Toutefois, le nombre de personnes ayant pris rendez-vous par téléphone n’a pas été comptabilisé. Alexandre de Paula a quant à lui présenté une lettre du ministère de la Justice précisant que sa demande de régularisation était en cours de traitement, afin d’expliquer la raison pour laquelle il ne possédait pas de numéro de sécurité sociale.

Une stratégie de communication peu efficace

Les sans-papiers peuvent donc tout de même avoir accès à la vaccination, notamment grâce au système de pare-feu et aux solutions trouvées pour contourner le problème du numéro de sécurité sociale. Seulement, ces informations sont susceptibles d’avoir été diffusées via des canaux ne ciblant pas suffisamment les populations concernées.

La politique nationale de vaccination du gouvernement irlandais ne mentionne jamais explicitement les sans-papiers ou d’autres segments marginalisés de la population tels que les sans-abris ou les personnes détenues. À la place, le gouvernement utilise des formules plus générales telles que “tous les résidents”.

L’enquête de Lighthouse Reports a cherché à savoir si employer des formules telles que “toute personne se trouvant sur le territoire ou indépendamment de son statut migratoire” dans les déclarations gouvernementales incitait davantage les personnes en situation irrégulière à se faire vacciner. L’Irlande n’a pas utilisé ce genre de formulation dans ses annonces, mais a pourtant obtenu un score nettement supérieur à la moyenne des 18 pays européens étudiés en ce qui concerne la façon dont les autorités publiques s’adressent aux sans-papiers dans leurs déclarations officielles. L’évaluation de l’Irlande mentionnait notamment la déclaration du ministre de la Santé Stephen Donnelly : “Il est important d’encourager et de faciliter l’accès des sans-papiers à la vaccination contre la Covid-19.”

Mais de Paula, tout comme un autre sans-papier brésilien – qui a tenu à rester anonyme, le gouvernement ne connaissant pas son statut – affirment qu’ils ne se reconnaissent pas dans les annonces du gouvernement. Pourtant, comme Neil Bruton l’explique : “Il est capital qu’une personne se dise, ‘Là, c’est de moi dont on parle.’, plutôt que ‘Oh, cela ne me concerne pas.’, pour qu’elle puisse se sentir en confiance.”

Sollicité via une demande relative à la loi sur la liberté d’information, un porte-parole du ministère de la Santé a déclaré qu’il n’avait pas trouvé la moindre directive interne, politique du HSE ou communication interne portant précisément sur la vaccination des sans-papiers.


“Il est capital qu’une personne se dise, ‘Là, c’est de moi dont on parle‘, plutôt que ‘Oh, cela ne me concerne pas.’, pour qu’elle puisse se sentir en confiance.”

Neil Bruton, Migrants Rights Center Ireland

Pour Bruton, il est inutile d’écarter le mot “sans-papiers” des discussions portant sur les mesures prises dans le cadre de la santé et de la lutte contre la pandémie. “Nous aimerions voir circuler dans les médias des annonces spécialement destinées aux sans-papiers et formulées dans un langage clair.”

À la question portant sur le choix du HSE d’exclure le mot “sans-papiers” de la politique nationale de vaccination, celui-ci a rétorqué que les questions relatives aux campagnes de communication du gouvernement irlandais n’étaient pas de son ressort.

Communiquer dans toutes les langues

Au vu de l’analyse menée par Lighthouse Reports, l’Irlande se trouve bien au-dessus de la moyenne des pays européens en termes de politiques destinées aux minorités : par exemple, les informations communiquées au sujet de la vaccination par le HSE étaient disponibles en 27 langues, tant en ligne qu’en format papier ou vidéo.

Grâce à ses vidéos, Graham Clifford, le PDG de Translate Ireland – un système de partage d’informations officielles en plusieurs langues – a participé activement à la diffusion de ces informations. C’est chez lui qu’il a eu l’idée de lancer ce projet, “par pure nécessité” : peu après le début de la crise sanitaire, lui et sa femme, une médecin généraliste, se sont rendus compte que la barrière de la langue empêchait les demandeurs d’asile qu’ils connaissaient d’accéder aux informations concernant la pandémie. “J’ai donc demandé au HSE, ‘Mais qu’est-ce que vous faites ? Qu’avez-vous prévu comme plan de communication ?’ Évidemment, rien n’était prévu”, explique-t-il.

Lorsqu'un cluster s’est déclaré dans une usine de viande proche de chez eux, près de 200 travailleurs, dont un grand nombre de jeunes Brésiliens, ont été testés positifs au Covid-19 en l’espace d’une seule journée. “Le HSE a fait appel à nous pour savoir quelle démarche adopter. À ce moment-là, on avait déjà publié quelques vidéos”, indique Clifford. Le HSE lui a par la suite demandé d’élargir son panel de vidéos à d’autres langues. “On se tue à filmer les vidéos, à les monter, à les envoyer au HSE, qui peut mettre un moment avant de les publier sur son site Web. Elles restent sur le site, mais elles ne sont pas partagées.” Le HSE, pourtant, précise que Youtube, la radio, la presse et d’autres canaux d’information se chargent de relayer ces vidéos. 

Quelles garanties pour l’après-Covid-19 ?

Pour Neil Bruton, la pandémie a ouvert la voie à un débat public sur les besoins des personnes vulnérables, comme les sans-papiers, et force est d’admettre que le gouvernement s’est montré attentif : “Enfin, dans la pratique, c’était plutôt périlleux, mais au moins un pare-feu a été instauré entre le ministère de la protection sociale et les services de l’immigration.”

Les sans-papiers ont également pu toucher l’indemnité de chômage prévue en cas de pandémie (Pandemic Unemployment Payment, PUP), ajoute-t-il. Quant à la question de savoir si les pare-feu d’information seraient maintenus pour les soins de santé après la pandémie, le porte-parole du HSE ne s’est pas exprimé clairement.

👉 Article original à retrouver sur Dublin Inquirer


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