Décryptage Les Européens et le Covid-19 | Roumanie et Moldavie

Les Roumains se rendent aux urnes dans un climat tendu par la pandémie

Le 6 décembre, le Parti national libéral au pouvoir à Bucarest pourrait perdre les élections législatives en raison de sa mauvaise gestion du confinement et de la pandémie. Un scénario qui rappelle la récente déconvenue du président de la Moldavie voisine, Igor Dodon, rapporte Madalin Necsutu depuis Bucarest pour Voxeurop.

Publié le 2 décembre 2020 à 17:32

La pandémie de COVID-19 a porté Laura au bord de la faillite. Cette jeune femme de 37 ans dirige une école de calcul mental pour enfants à Ploiești, située à 60 kilomètres de Bucarest. “Lorsque le pays a été touché par la pandémie, nous avons traversé une période d’incertitude très stressante. Nous avons dû trouver très rapidement des solutions pour poursuivre nos activités en ligne, utiliser les réseaux sociaux, et communiquer rapidement et efficacement avec les parents”, nous confie-t-elle.

Avec près d’un demi-million de personnes contaminées et environ 11 000 décès depuis le mois de mars, la Roumanie est dans une situation délicate. Du fait du confinement national imposé par le gouvernement roumain, Laura a été contrainte de fermer son école entre mi-mars et août. Dès la fermeture, le nombre d’enfants inscrits a diminué de moitié, de nombreux parents n’étant pas intéressés par des cours en ligne.

Laura a certes reçu des aides d’Etat afin de conserver ses salariés, mais elles ne lui ont pas permis de couvrir l’ensemble de ses dépenses sur cette période – loyer, équipement et support technique pour passer au mode numérique.

Ma principale préoccupation quotidienne était de savoir si j’arriverai au moins à terminer le mois avec zéro recettes”. Elle a donc dû faire preuve d’initiative et réduire des dépenses là où c’était possible – elle ne pouvait pas, par exemple, ne pas honorer des contrats déjà signés. “Malheureusement, cette période difficile n’est toujours pas derrière nous. Chaque jour je lis les actualités pour savoir si nous allons devoir fermer à nouveau. C’est une situation extrêmement stressante : la crainte de tout perdre me paralyse”, conclut-elle.

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Laura est déçue par le gouvernement de centre-droit. Selon elle, les autorités ont davantage agi comme un gouvernement de gauche et n’ont pratiquement pas soutenu les entrepreneurs, qui sont pourtant ceux qui maintiennent l’économie à flot. Actuellement, les écoles roumaines sont fermées et les élèves ont classe en ligne. En revanche, les centres extrascolaires et les centres éducatifs demeurent ouverts.

Conforme aux lignes directrices de l’UE

La gestion de la pandémie par Bucarest a été globalement conforme aux lignes directrices édictées par l’UE. Le gouvernement libéral dirigé par Ludovic Orban a toutefois été placé dans une situation de plus en plus difficile à mesure que les élections législatives de décembre se rapprochaient. Alors qu’en février 2020, soit avant que la pandémie ne touche l’Europe, les sondages créditaient le Parti national libéral (PNL) de 47 % des intentions de vote, ce chiffre est tombé à 33 % deux mois plus tard.

De son côté, le principal concurrent du PNL, le Parti social-démocrate (PSD) a gagné 4 points, passant de 20,6 à 24,8 % des intentions de vote sur la même période.

Déçus par l’action de leurs dirigeants, semblant davantage se soucier de leurs résultats électoraux que de la santé de la population, les citoyens roumains pourraient bien exprimer leur colère dans les urnes.

Le PNL a remporté les élections locales organisées au mois de juin dernier avec 29,78 % des voix devant le PSD (23,16 %) et l'Union Sauvez la Roumanie (USR, 8,89 %), mais seuls 46,02 % des électeurs (sur un total d’environ 18,3 millions d’inscrits) s’étaient déplacés.

S’il est difficile de prévoir quels seront les résultats des élections législatives qui se tiendront le 6 décembre prochain, le PNL devra faire face aux conséquences de mesures de restriction fort impopulaires et en même temps à la grogne des entrepreneurs qui ont dû mettre la clef sous la porte.

Le niveau d’exaspération de la population est très élevé en cette fin d’année 2020. Chacun attend de pouvoir reprendre une vie normale et de retrouver sa routine quotidienne” note le politologue Mihai Isac. Selon lui, l’impact économique et psychologique de la pandémie pourrait affecter les résultats du scrutin.

D’après Deutsche Welle, les enquêtes d’opinions commandées par les principales formations politiques du pays indiquent que le PNL pourrait obtenir entre 25 et 28 % des voix, suivi de près par le PSD (21-24 %) et l’USR-PLUS [alliance entre l’USR et le Parti de la liberté, de l'unité et de la solidarité] (20-23 %). En d’autres termes, sa gestion de la pandémie a coûté au parti au pouvoir près de la moitié de son électorat.

La confiance dans les autorités s’est également érodée sous l’effet de soupçons de corruption et d’un véritable manque de communication”, insiste M. Isac. À ceci s’ajoute encore la chute de popularité due à l’incendie qui a ravagé le service dédié au COVID-19 à l’hôpital de Piatra Neamț, ville de l’est du pays, causant la mort de douze patients. Un événement tragique, qui scandalise d’autant plus la population qu’il rappelle un incident similaire survenu cinq ans plus tôt. En octobre 2015, 65 personnes avaient perdu la vie dans un incendie survenu dans une boîte de nuit de la capitale. Le slogan “La corruption tue !” était alors dirigé contre l’ensemble de la classe politique ayant gouverné le pays depuis la Révolution de 1989.

Il ne fait aucun doute que le drame Piatra Neamț aggravera le mécontentement causé par le manque de communication autour de la fermeture des écoles et des commerces.

Le risque d’un scénario moldave

De l’autre côté de la frontière, en Moldavie, la gestion de la crise par les autorités n’a guère été meilleure. Et cela, en plus de forts soupçons de corruption, a indéniablement joué un rôle dans la défaite aux élections présidentielles du Président sortant, le prorusse Igor Dodon. Sa concurrente, la candidate de l’opposition pro-européenne, Maia Sandu, a remporté le scrutin du 15 novembre avec une large avance, obtenant 57,63 % des voix (contre 42,37 % pour Dodon).

La pandémie a été gérée de façon populiste par les autorités moldaves”, assène Ion Tabarta, analyste politique pour l’ONG moldave IDIS “Viitorul”. Selon lui, “La crise sanitaire n’a pas été prise en main par des professionnels du secteur mais par des politiciens en pleine campagne électorale. Aujourd’hui les résultats sont patents : la proportion de tests positifs atteint presque les 50 %”.

Igor Dodon voulait afficher sa maîtrise de la situation, et assurer la population du caractère saisonnier de l’épidémie. “Il croyait pouvoir tirer un bénéfice politique de sa gestion de la crise. Quand il s’est aperçu cet automne que sa stratégie était perdante, il a tenté de se désolidariser du gouvernement et des autorités sanitaires, mais il était déjà trop tard” ajoute Ion Tabarta.

Le 29 novembre, la Moldavie comptait plus de 102 894 cas positifs, et le nombre de décès s’élèvait à 2 200. Mi-septembre, le taux d’incidence du COVID-19 par million d’habitants de la Moldavie était le 5ème plus élevé en Europe.

La situation en Moldavie est bien pire que dans d’autres pays. Les autorités n’ont pas pris les mesures nécessaires à temps, et au lieu de réfléchir à ce qu’elles auraient dû faire, elles ont préféré se chercher des excuses”, regrette Ala Nemerenco, experte pour l’OMS et ancienne ministre de la Santé. Elle souligne que le nombre de cas positifs continue d’augmenter en Moldavie, ce qui a des effets délétères sur la vie politique.

Igor Dodon en a fait les frais. Si le gouvernement dirigé par Ion Chicu, mis en place par Dodon même, avait pris les bonnes décisions, les résultats électoraux auraient pu être différents. De nombreuses choses ont été reprochées à Igor Dodon – et en particulier sa gestion de la crise sanitaire”, conclut-elle.

En association avec la Fondation Heinrich Böll – Paris

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