Idées L'Europe après le Covid-19

Les élites nous ont trahis : il est temps de fonder une République européenne

Après le passage de la pandémie, les citoyens européens devront saisir leur chance pour construire une démocratie égalitaire dans laquelle tous les individus ont accès aux mêmes protections.

Publié le 8 juin 2020 à 08:30
VIDAL/EFE/Newscom – Maxppp  | Julien Benda, deuxième à partir de la gauche, lors d'un meeting antifasciste en Espagne, en 1937.

En 1933, l’année de la prise du pouvoir par les Nazis, l’écrivain Julien Benda (deuxième à partir de la gauche dans cette photo de 1937) rédigeait son Discours à la nation européenne, incitant les Européens à se rassembler autour de leurs valeurs universalistes communes et contre les monstres grandissants du nationalisme. Alors que l’Europe avançait en direction du meurtre de son âme et de sa population, beaucoup osaient rêver à l’impossible.

Benda n’était pas le seul. Le Manifeste de Ventotene, l’un des textes fondateurs du fédéralisme européen, fut rédigé en 1941. Et c’est avec un continent en ruines pour toile de fond que Churchill créa l’expression « États-Unis d’Europe » en 1946. La renaissance de l’Europe aurait été impensable si la flamme de l’unité européenne n’avait pas été entretenue pendant la période la plus sombre que le continent ait connue.

Alors que le défi posé par le Covid-19 a été comparé à une guerre, nous sommes heureusement bien loin du scénario meurtrier de ces années-là. Et pourtant, la crise actuelle éloigne les Européens les uns des autres au lieu de les rassembler. L’animosité et les divisions s’intensifient, que ce soit entre l’est et l’ouest en ce qui concerne la démocratie et l’État de droit, ou entre le nord et le sud sur la solidarité économique.

L’Europe a été pensée pour traverser les crises. Les urgences, disait-on, devaient permettre aux représentants politiques visionnaires de vaincre la résistance nationale et d’amener le continent vers une « union plus solidaire », comme ses fondateurs l’avaient rêvée. Mais l’Europe se retrouve maintenant impliquée dans plus d’une décennie de crises financières, politiques et humanitaires qui ont pour conséquence son incessante et encore plus inquiétante désagrégation.

L’effondrement de l’Union européenne a été prédit il y a des années. Mais l’Europe n’a pas besoin de s’effondrer pour disparaître. L’Europe s’éteindra lorsqu’elle se contentera de hausser les épaules face aux politiques nationalistes. La désagrégation n’est pas un événement ponctuel, mais plutôt un processus marqué par des liens qui se desserrent, une perte de confiance progressive, et un retour de la nationalisation en politique. L’Europe ne prendra pas fin dans un fracas, mais plutôt dans un gémissement.

Chers citoyens : nos élites nationales nous ont déçus et nous devons sauver de leur emprise l’idéal d’une Europe unie. Le 9 mai, journée de l’Europe, l’Union européenne avait prévu de lancer sa conférence sur l’avenir de l’Europe et d’ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’intégration, après le Brexit. Ces plans ont été retardés. Et c’est peut-être mieux ainsi. La structure de la conférence promettait un nouveau spectacle de discussions descendantes dénuées de vision ou d’ambition.

Nous comptons sur vous, sur nous tous pour prendre les devants et entretenir la flamme en ces temps de crise. Au lieu d’une autre conférence institutionnelle insignifiante, nous appelons à l’instauration d’un congrès citoyen européen sur l’avenir de l’Europe qui formerait la base d’une assemblée constituante moderne. Un tel congrès se présenterait sous la forme d’une organisation hybride : quelque chose entre un mouvement social, un acteur politique et une plateforme délibérante, qui représenterait un point de ralliement pour tous ceux qui refusent de suivre le chemin de la désagrégation.

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Le siècle dernier, ce sont des congrès de ce type qui ont ordonné l’affranchissement de millions de personnes en Afrique du Sud et en Inde. Nous, citoyens affranchis d’Europe, devons à présent oser exiger et mettre en place l’impossible : une République européenne dans laquelle tous les citoyens seraient égaux, indépendamment de leur nationalité. Une république où il ne serait pas question que certains puissent recevoir des aides généreuses et un accès à des soins exceptionnels alors que d’autres sont laissés dans la misère avec des hôpitaux complètement saturés.

Une république européenne égalitaire peut-elle exister sur un continent aussi hétéroclite ? En effet, qu’est-ce qui définit une nation ? Une nation, ce n’est pas une ethnicité, ni une langue, ni une culture ou une identité. Une nation, c’est une loi qui établit un groupe d’individus égaux qui jouissent de droits communs. Comme l’a écrit le sociologue français Marcel Mauss il y a un siècle, une nation est un groupe d’individus collectivement conscients de leur interdépendance économique et sociale qui décident de convertir cette interdépendance en un contrôle collectif de l’État et du système économique.

Un numéro de sécu européen

N’est-ce pas exactement le point où l’Europe se trouve actuellement ? En tant que citoyens européens, sommes-nous prêts à franchir le pas vers une telle institutionnalisation de la solidarité, pour qu’un Bulgare et un Finlandais, un Allemand et un Italien puissent bénéficier des mêmes protections sociales, d’un même soutien économique et puissent payer les mêmes impôts ? Sommes-nous disposés à créer, pour la toute première fois, une nouvelle démocratie égalitaire alors que les défis du monde frappent à nos portes ? Sommes-nous prêts à le faire, malgré, et si nécessaire, contre nos gouvernements nationaux ?

Nous avons besoin d’un numéro de sécurité sociale européen, d’une protection sociale européenne commune qui garantisse la dignité et la sécurité des individus, indépendamment de leur nationalité. La menace du chômage ne devrait pas effrayer davantage les Espagnols que les Néerlandais. Les Grecs ne devraient pas avoir plus peur que les Allemands de se faire hospitaliser. « Liberté, égalité, fraternité », telle était la devise de la Révolution française, l’héritage culturel et politique de tous les Européens, et elle ne faisait pas mention de la sécurité.

Nous avons besoin d’un programme impressionnant de bouleversements écologiques et économiques. Nous ne pouvons pas laisser certains pays se noyer dans la dette et tolérer que notre union soit considérée comme un comité d’usuriers, pendant que notre environnement se dégrade. De la même manière que le New Deal de Roosevelt a permis la création d’institutions fédérales modernes aux États-Unis, un vrai pacte vert pour l’Europe, comptant de solides ressources fédérales, pourrait à la fois résorber la récession économique causée par le Covid-19, transformer notre modèle de production toxique et créer les institutions nécessaires à une vraie union économique.

Nous avons besoin d’un système de taxes commun et modernisé, aussi bien pour nos entreprises que pour nous, citoyens européens. Les nations européennes modernes ont été bâties en centralisant le pouvoir de taxation sur la base du régime féodal. Aujourd’hui, le processus inverse est en cours, puisque les États européens sont montés les uns contre les autres à cause des entreprises multinationales qui évitent de payer leurs impôts. Un impôt européen commun sur les grandes richesses, une redistribution des profits de l’automatisation et une taxe commune sur les bénéfices des multinationales pourraient permettre de mettre en place une nouvelle taxation globale à partir de rien, valorisant des ressources aujourd’hui inaccessibles.

Ne laissez personne vous persuader que rien de tout cela n’est concevable. Car notre continent a maintes et maintes fois prouvé que le pouvoir des citoyens était de réaliser l’impossible. Le 20 juin 1789, en France, les représentants du tiers état se sont proclamés Assemblée Nationale et se sont engagés à ne pas la dissoudre tant qu’une Constitution n’était pas rédigée. Cela a entraîné la révolution et la naissance de la République française moderne. Aujourd’hui, l’Europe a besoin de son propre serment du Jeu de paume, une seconde révolution pacifique, après celle de 1989, et la naissance de sa propre république.

Comme Julien Benda aimait dire, les empereurs ne peuvent pas donner naissance à l’Europe, seuls les citoyens en sont capables.

L’article original dans The Guardian.

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