Enquête Les jeunes européens et la pandémie | Allemagne

En Allemagne, le Covid a plongé les apprentis “au milieu de la tempête”

En 2020, des dizaines de milliers de places d'apprentissage, l’un des piliers de la formation des jeunes en Allemagne, sont restées vacantes, le virus empêchant les entreprises et les apprentis de se rencontrer. Là où cela a été possible, les apprentis assument des responsabilités qu’ils n’auraient pas eues en temps normal. Néanmoins, certains s'inquiètent pour leur pays, à quelques mois des élections fédérales.

Publié le 12 mai 2021 à 16:43

Enfant, Oliver Sachsze rêvait de devenir architecte. Lorsqu'il a obtenu son brevet (Realschulabschluss) il y a quatre ans, il voulait devenir vendeur, puis professeur de danse. Trouver sa voie n'est pas facile, même dans des circonstances normales et la pandémie ne facilite pas les choses aux jeunes apprentis. L'année dernière, l'orientation professionnelle, les stages et les salons de l'emploi n’ayant pas eu lieu en présentiel, les entreprises et les stagiaires n'ont pas pu faire connaissance en personne. 


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Jusqu'en février 2021, 387 471 places de formation ont été enregistrées en Allemagne par l'Agence fédérale pour l'emploi, soit environ 8 % de moins que l'année précédente. Dans le même ps, on comptait 12 % de candidats en moins qu'en 2019, et quelque 60 000 places de formation sont restées vacantes. Afin de contrer cette tendance, les agences pour l'emploi, ainsi que les chambres de commerce et d’industrie, proposent des formats d'orientation professionnelle virtuels tels que le speed-dating en ligne.  

“Faire tourner la boutique”

Oliver Sachsze a trouvé sa formation avant la crise, par l'intermédiaire de l'agence pour l'emploi chez Büroland à Chemnitz, en Saxe, une entreprise de 23 personnes qui vend du mobilier de bureau de qualité. “Nous transformons les bureaux d'hier en univers de travail de demain" lit-on  sur son site. Un slogan qui sonne aujourd’hui comme une intuition des plus visionnaires. Lorsqu'Oliver Sachsze y a commencé son apprentissage en 2019, Corona n’était encore qu’une “marque de bière" et il a été formé principalement à la vente de mobilier de bureau pour les grands bâtiments administratifs, les magasins ou pour les salles de conférence. 

À cette époque, personne n'avait imaginé le bureau de demain entre ses quatre murs. Mais l'entreprise a vite su s’adapter en vendant désormais des bureaux réglables en hauteur et des chaises de bureau ergonomiques aux télétravailleurs. "Pour éviter les douleurs cervicales", explique ce jeune homme de 20 ans qui n’a pas perdu son humour et qui vit lui-même encore chez ses parents, dans des meubles Ikea. Il aurait voulu emménager dans un “superbe logement mansardé” juste après avoir commencé sa formation, mais vu le contexte, il préfère ne pas vivre seul. 

Martin Barthels. Photo : Iris Hoffmann| Arbeitsagentur Sachsen

Cependant, il n'a jamais eu peur de ne pas pouvoir continuer son apprentissage. Alors que ses formateurs ont été mis au chômage partiel, peu après le début de la pandémie, lui et trois autres apprentis ont "fait tourner la boutique", à plein temps, 40 heures par semaine, sans amputation de salaire. Un simple calcul, selon Oliver : "Nous gardons les apprentis comme main-d'œuvre bon marché et le reste de l'entreprise, nous la sauverons autrement. Dit comme cela, c’est peut être un peu moche, mais je n’en veux pas du tout à mon patron, car, de toute façon je ne pouvais rien faire à la maison et j'étais content d’aller travailler pour rester actif et voir du monde", explique Oliver. Lorsque les premières aides à l'entreprise ont afflué dans le cadre du programme fédéral ”Ausbildungsplätze sichern” visant à garantir des places de formation, une prime Corona de 300 euros a été versée à tout le monde, y compris aux apprentis. Les chances qu'Oliver soit embauché par l'entreprise après avoir terminé sa formation sont également très bonnes. “Pas besoin de s’inquiéter pour moi”, conclut-t-il. 

D’autres horizons et plus de responsabilité 

Dans l'hôtellerie et la restauration, la situation est souvent bien plus difficile. Beaucoup de formations ont été annulées et beaucoup de jeunes ont dû changer de voie. La situation à l'hôtel TORTUE, en plein centre de Hambourg, était également critique lorsqu’en mars 2020, les clients n’étaient plus au rendez-vous. Réservations, restauration, événements, tout s’était arrêté brusquement et l’hôtel a dû fermer sans pour autant mettre ses apprentis à la porte. Les inventaires, les travaux d'entretien et de nettoyage ont permis de passer le temps jusqu'à la réouverture de l'hôtel en été. "Il y avait beaucoup de nettoyage à faire et ce n'était pas toujours facile", explique Paul Höfkes, apprenti cuisinier en 2e année. Lorsqu’au début du mois de novembre l'hôtel a dû fermer à nouveau, les apprentis cuisiniers ont pris en charge la restauration du personnel. "Je n'aurais pas eu autant de responsabilités dans des conditions normales, c'était super", se souvient Paul.

Outre les modules de formation en vente, marketing et en communication, des stages en cuisine telle la préparation du risotto ou des cocktails se tenaient sur Zoom à partir du début de l'année, les apprentis récupérant au préalable les ingrédients nécessaires auprès de l'hôtel. Tous ont dû participer aux formations en cuisine, quelle que soit leur profession de formation. "Je n'aurais jamais eu le temps d’y participer si l’hôtel avait fonctionné normalement", se réjouit Renée Adam, qui terminera son apprentissage de technicienne en hôtellerie cette année. "Nous voulions élargir leur horizon car cela profite à tout le monde", explique Isabel Raschke, responsable des RH.

Malgré tous ces efforts, les apprentis ont été momentanément mis au chômage partiel pendant la fermeture de l’hôtel tout en gardant leur salaire normal. Certains hôtels ne versaient à leurs apprentis que 60 % de leur salaire pendant les trois premiers mois de chômage partiel, puis 70 % et 80 % de manière échelonnée, comme c’est le cas pour tous les autres employés en chômage partiel. "Nous ne voulions pas faire pareil car le coût de la vie à Hambourg est très élevé", explique Isabel Raschke, qui peut à présent souffler un peu car, depuis la réouverture de l'hôtel aux clients professionnels en avril, environ 95 % des apprentis peuvent à nouveau travailler à plein temps. 

Au milieu de la tempête

Martin Barthels, 21 ans, qui achèvera cet été sa formation d'assistant spécialisé dans les services du marché du travail à l'Agence pour l'emploi de Saxe, a également dû s'accommoder de cette nouvelle situation. Lorsqu'il a commencé sa formation, il a notamment appris à calculer les allocations chômage et les allocations familiales. En mars 2020, l'allocation de chômage partiel est soudain devenu LE sujet brûlant, un sujet dont même ses formateurs ne s'occupaient guère auparavant. Alors que 900 entreprises avaient demandé le recours au du chômage partiel en Saxe sur l'ensemble de l'année 2019, elles étaient 1 000 rien qu’en mars 2021. 

Pour faire face à cette demande, des apprentis ont également été déployés, bien que cela ne soit pas inscrit à leur programme. Après deux semaines de stage intensif, c'était parti. "À l'époque, personne ne savait ce qui allait se passer et l'ambiance était lourde. Nous étions au milieu de la tempête, mais je me sentais bien", se souvient Martin Barthels. Ce n'est pas une mince affaire que de redonner du courage par téléphone à tant de personnes en détresse existentielle. Martin n'a cependant pas eu besoin de l'aide du service de psychologie du travail que l'agence pour l'emploi de Saxe propose à ses employés et à ses apprentis depuis le début de la crise. Il n'a pas non plus peur de perdre lui-même son travail. Au contraire, les allocations de chômage et de chômage partiel continueront à être beaucoup demandées dans le contexte actuel.

"L’ambiance est en train de basculer "

En avril 2020, plus de 13 000 personnes avaient perdu leur emploi en Saxe. En avril 2021, le taux de chômage s’élevait à 6,3%, légèrement au-dessus de la moyenne nationale de 6%. Martin Barthels s’en inquiète, également dans la perspective des prochaines élections fédérales, prévues pour septembre. "Beaucoup de vies ont été brisées et je crains un glissement vers la droite". Lors des élections régionales de 2019 en Saxe, l'Alternative für Deutschland (AfD, extrême droite) est arrivée en tête avec 27,5 % des voix, principalement au détriment de l’extrême gauche (Die Linke) et des Chrétiens-démocrates (CDU). "La CDU continuera à perdre des voix", pense Oliver Sachsze. "Beaucoup de gens ne comprennent pas les décisions prises pendant cette pandémie, je suis sûr que cela mènera au clash. L'ambiance dans notre pays est en train de basculer, mais tout bouleversement peut avoir du bon. Personne chez l'AfD n’est capable de devenir chancelier, j'ai malgré tout confiance dans notre démocratie."

En association avec la Fondation Heinrich Böll – Paris

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