Des juments et des poulains broutent dans un pâturage d'une ferme d'élevage de sang dans le nord de l'Islande, le 6 août 2022. | Photo : Animal Welfare Foundation/Tierschutzbund Zürich

Des “fermes à sang” islandaises au jambon de Parme, itinéraire d’une hormone controversée

En Europe, une méthode d’extraction extrêmement violente continue d'être utilisée pour produire l’eCG, une hormone utilisée dans les fermes pour augmenter la fertilité du bétail. L'Islande est au centre de ce réseau, qui s'étend aux fermes de toute l’Europe. En Italie, des produits comme le jambon de Parme dépendent aujourd’hui de cette technique controversée.

Publié le 15 juillet 2024
Des juments et des poulains broutent dans un pâturage d'une ferme d'élevage de sang dans le nord de l'Islande, le 6 août 2022. | Photo : Animal Welfare Foundation/Tierschutzbund Zürich

Avec un coût d’environ un million de dollars pour 100 grammes, la poudre fabriquée à partir de l’eCG, une hormone présente dans le sang des juments, est l'une des plus chères de la planète. Elle est achetée par des sociétés pharmaceutiques dans toute l’Europe pour produire divers médicaments vétérinaires administrés – notamment dans les élevages de porcs – pour stimuler la fertilité du bétail. 

Qu'est-ce que l’eCG ? 

Anciennement désignée par l’acronyme PMSG (pour (“Pregnant Mare Serum Gonadotropin” en anglais, gonadotrophine sérique de la jument gestante), la gonadotrophine chorionique équine (eCG) est une hormone obtenue à partir de juments en gestation qui est ensuite utilisée pour induire l'ovulation chez d’autres animaux, qu'il s'agisse de bovins, d'ovins, de caprins ou de porcins.  La majeure partie de la distribution en Europe de cette hormone est aujourd'hui assurée par la production islandaise, dans ce que l'on appelle communément des "fermes à sang". 

En Europe, une méthode d’extraction extrêmement violente continue d'être utilisée pour produire l’eCG, une hormone utilisée dans les fermes pour augmenter la fertilité du bétail. L'Islande est au centre de ce réseau, qui s'étend aux fermes de toute l’Europe. En Italie, des produits comme le jambon de Parme dépendent aujourd’hui de cette technique controversée.
Une jument à qui l'on a prélevé 5 litres de sang, entravée par une sangle dorsale et la tête attachée, dans une ferme du sud de l'Islande, le 15 septembre 2021. | Photo: Animal Welfare Foundation/Tierschutzbund Zürich

Par le passé, la plupart des entreprises pharmaceutiques basées en Europe utilisaient de l’eCG provenant d'élevages situés en Uruguay et en Argentine. À partir de 2015, deux organisations, Animal Welfare Foundation (AWF) en Allemagne et son partenaire Tierschutzbund Zurich (TSB) en Suisse, ont révélé les conditions atroces dans ces "fermes à sang", suscitant un grand intérêt médiatique. À la suite de ce scandale, quatre des cinq sociétés pharmaceutiques qui achetaient de l’eCG en Europe ont cessé de s'approvisionner dans des fermes d'Amérique du Sud. Depuis, cette activité s'est déplacée vers l'Islande. 

Une autre enquête menée par TSB et AWF entre 2019 et 2021 a révélé l'existence de 119 exploitations de ce type sur l'île. Ici, pendant les mois d'été, jusqu'à cinq litres de sang par bête sont prélevés chaque semaine sur des juments enceintes. Les éleveurs maltraitent souvent les animaux : "Les juments sont frappées avec des bâtons et placées dans de minuscules enclos, tandis que les canules sont insérées de manière non professionnelle, ce qui provoque douleur, stress, peur et panique", explique Sonny Richichi, président de l'association italienne Horses Protection Onlus.

Les juments ne produisent de l’eCG que lorsqu'elles sont enceintes, c'est pourquoi elles sont régulièrement soumises à des avortements forcés : cette pratique permet aux éleveurs d'extraire le maximum d'hormone. Certaines juments sont également laissées à l'abandon pour cause de malnutrition. Si la jument parvient malgré tout à survivre (environ 30 % meurent) et à mener à bien sa grossesse, le poulain mâle qui naît est envoyé à l'abattoir, tandis que les femelles sont élevées pour être exploitées de la même manière que leurs mères. 

Que fait l'Europe ?

En 2021, le Parlement européen a demandé à la Commission d'interdire l'importation d’eCG, l'une des trois hormones appartenant aux familles dites des gonadotrophines. 

L'Agence européenne des médicaments (EMA) encourage quant à elle les alternatives à l'utilisation d'animaux pour tester les médicaments, qu'ils soient à usage humain ou vétérinaire. Conformément à la directive européenne relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques (2010/63), les expériences sur les animaux doivent être remplacées par des méthodes non-animales dans la mesure du possible.

A mare being kicked in the face by the farmer on a blood farm in Southern Iceland, 20th August 2023 (Photo: Animal Welfare Foundation / Tierschutzbund Zürich)
Une jument est frappée au visage par un fermier d'une ferme d'élevage de sang dans le sud de l'Islande, le 20 août 2023. | Photo: Animal Welfare Foundation/Tierschutzbund Zürich)

Selon le ministère allemand de l'Agriculture, 36 alternatives synthétiques aux produits pharmaceutiques contenant de l’eCG sont aujourd’hui disponibles sur le marché de ce pays. 

L'AWF a donc fait valoir qu'il n'était pas nécessaire d'extraire le sang des juments pour en produire. 

En mai 2023, l'Autorité de surveillance de l'Association européenne de libre-échange (AELE) a envoyé une lettre officielle au gouvernement islandais, lui demandant d'appliquer correctement la directive 2010/63 susmentionnée à l'activité de prélèvement de sang sur les juments. Au mois de septembre suivant, le gouvernement islandais a admis que la pratique des prélèvements de sang sur les juments était contraire à la directive. En novembre de la même année, il a donc abrogé la réglementation nationale de 2022 sur les prélèvements de sang, qui, comme l'affirmait l'AELE dans sa lettre envoyée en mai, avait "accru l'incertitude juridique concernant les prélèvements de sang sur les juments enceintes et n'a pas garanti l'efficacité de la directive 2010/63".

Depuis le 1er novembre 2023, la directive 2010/63 s'applique donc à la collecte de sang.

"La reconnaissance qu'un pays a violé la directive 2010/63 ouvre la voie à une interdiction de la production, de l'importation et de l'utilisation des PMSG dans l'ensemble de l'UE.", explique la Fédération internationale des associations de chevaux islandais (FEIF) dans un communiqué. “Cela pourrait conduire à des mesures similaires dans le monde entier.”

À l’avenir, le gouvernement islandais décidera d'autoriser ou non l'extraction de l’eCG. Pour parvenir à cette décision, il devra examiner la possibilité d'utiliser une méthode scientifiquement efficace n'impliquant pas l'utilisation d'animaux vivants.

Il a jusqu'à 2025 pour prendre une décision. 

À la suite de ce retrait, le groupe islandais Isteka, que la Commission européenne qualifiait en avril de "leader du marché européen de la gonadotrophine en poudre", a déclaré qu'il continuerait à extraire le sang dans les fermes islandaises.

Les "fermes à sang" sont une industrie mondiale très rentable. L’eCG extraite par Isteka part principalement vers l'Europe et les Etats-Unis, où les multinationales pharmaceutiques l'utilisent pour créer des médicaments destinés aux élevages intensifs de moutons, de vaches et surtout de porcs, et ce dans le monde entier. 

Les ventes des entreprises pharmaceutiques sont des secrets jalousement gardés. On sait toutefois qu'en 2022, dernière année pour laquelle ces données sont disponibles,  Isteka a enregistré un chiffre d'affaires de 11,4 millions d'euros.

Du jambon de Parme aux hormones

Cette hormone est utilisée dans la grande majorité des élevages intensifs porcins d’Italie pour synchroniser la fertilité des truies et ainsi économiser temps et argent. 

Cette enquête montre que l’eCG fait partie intégrante de la chaîne de production des produits porcins, y compris celle du jambon de Parme, un produit italien "exemplaire" que le Consortium du jambon de Parme, une organisation représentant les quelque 130 producteurs de jambon certifiés, présente comme un produit "bon, sain et authentique" sans conservateurs ni additifs. 

Les résultats de l'enquête ont suscité une controverse au Royaume-Uni, le principal marché d'exportation du jambon de Parme avant le Brexit. Certaines associations britanniques de protection des animaux ont demandé aux supermarchés de retirer de leurs chaînes d'approvisionnement les produits utilisant cette hormone. 

“Tous les détaillants et entreprises alimentaires britanniques devraient s'engager à ne s'approvisionner qu'auprès de fournisseurs appliquant des normes plus strictes en matière de bien-être animal [...] qui n'ont pas recours à cette pratique, qui cause d'immenses souffrances", déclare Sarah Ison, responsable mondiale de la recherche à Compassion in World Farming (CIWF).

Sabrina Gurtner, chef de projet pour les enquêtes sur l’hormone incriminée menées par TSB et AWF, approuve : "Les supermarchés devraient interdire l'utilisation de l’eCG dans leurs chaînes d'approvisionnement en viande [...] Si leurs fournisseurs refusent de cesser d'utiliser l’eCG, la conséquence devrait être une interdiction des importations".

Et comment se positionne l’Italie ?

Le gouvernement italien n'a pas souhaité répondre aux questions des parlementaires et des journalistes sur l'utilisation de l’hormone en question. 

Dans une question parlementaire bipartite posée en avril 2021 ( avant cette enquête), les députés Michela Vittoria Brambilla (Forza Italia, centre-droit), Patrizia Prestipino (Parti démocrate, centre-gauche) et Manfredi Potenti (Lega, extrême droite) ont demandé si le ministère de la Santé était au courant des alternatives disponibles sur le marché. “Nous attendons toujours une réponse", déplore Prestipino en novembre 2023. 

Le ministère de la Santé n'a pas non plus répondu à nos demandes, malgré une demande d’accès aux données au regard de la loi sur la liberté de l'information (Freedom Of Information Act, FOIA) que nous avons soumise afin d'obtenir une liste actualisée des médicaments contenant de la PMSG autorisés en Italie. 

Cependant, deux manuels vétérinaires officiels en ligne – tenus par le ministère de la Santé et l'Association nationale des entreprises de santé (Associazione nazionale imprese salute, AISA), une organisation représentant les entreprises pharmaceutiques actives en Italie – montrent que six des médicaments contenant de l’eCG sont autorisés à la vente. Lors de la consultation de novembre 2023, deux d'entre eux – PG600 et Folligon, fabriqués par MSD en Allemagne (filiale de l'américain Merck) – étaient disponibles à l'achat. 

Quatre autres médicaments – Fixplan (produit par la société argentine Syntex), Gestavet et Oviser (tous deux produits par la société espagnole Hipra) et Fertipig (par la société française Ceva Santé Animale) – n'étaient pas disponibles à l'époque.

Au cours de l'enquête, nous avons obtenu une liste de plus de 4 000 exploitations agricoles du nord et du centre de l'Italie qui approvisionnent les producteurs de jambon de Parme. Sur cet échantillon d'environ 100 agriculteurs contactés, seuls 5 % ont accepté de répondre à nos questions. Parmi eux, tous ont déclaré avoir utilisé le PG600, et l'un d'entre eux affirmant avoir utilisé quatre des médicaments énumérés.

"Le Consortium du jambon de Parme réunit et représente uniquement les producteurs de jambon de Parme, c'est-à-dire 133 entreprises [...] qui achètent la matière première (la cuisse de porc fraîche) pour la transformer" explique un porte-parole, sans commenter l'utilisation d’hormone équine dans les exploitations agricoles. "Le Consortium ne représente pas et ne compte pas, parmi ses membres, d'exploitations agricoles", précise-t-il.

Le cas du jambon de Parme n'est qu'un exemple d'une industrie fortement dépendante de ces produits

Utilisés en Italie depuis les années 1960, les médicaments contenant de l’eCG sont désormais présents dans la grande majorité des quelque 16 000 élevages intensifs porcins exploitant des truies présents en Italie (sur un total d'environ 25 000 élevages intensifs de porcs, selon les données du ministère de la Santé italien), explique le dirigeant d'une importante association vétérinaire nationale sous couvert de l'anonymat. 

Une déclaration confirmée par deux autres médecins vétérinaires que nous avons contactés.

Selon Gurtner, de l'AWF, l'utilisation de l'hormone est également une pratique courante en Allemagne, en Espagne et en Pologne.

Mais le prestige du géant italien du jambon et sa réputation mondiale de qualité (un tiers des 7,9 millions de jambons produits en 2022 ont été vendus à l'étranger) pourraient alerter le public et les consommateurs aux réalités gênantes de l’eCG. 

"Il est trompeur que ce produit soi-disant haut de gamme soit associé à un bien-être qui ne l'est pas tant que cela", estime Sarah Iso, de Compassion in World Farming, à propos du jambon de Parme. "Je pense que les gens seraient choqués s'ils savaient ce qui arrive réellement aux animaux, et qu'ils pourraient boycotter les produits.”

Certains grands supermarchés britanniques affirment qu'il n'y a pas de lien entre le jambon de Parme et l’eCG, tandis que d'autres ont promis d'approfondir leur enquête. "Nous prenons le bien-être des animaux très au sérieux", promet Marks & Spencer, la célèbre multinationale britannique connue pour la qualité de ses produits alimentaires. "Nous examinons cette question avec nos fournisseurs.”

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