Nils Ušakovs et son chat Kuzia. Juin 2013.

Nils Ušakovs, le Russe que Riga préfère

Jeune, hyperactif et presque consensuel : le maire de la capitale lettone incarne la complexité des rapports entre la majorité et lettonne et la forte minorité russe du pays.

Publié le 18 décembre 2013 à 13:18
Nils Ušakovs et son chat Kuzia. Juin 2013.

Un agent du Kremlin. Un mini-Poutine. Le maire russophone de Riga, Nils Ušakovs, a tout entendu. Les épithètes continuent de fleurir, mais glissent sur lui : “Je fais simplement mon travail”, commente le populaire homme politique, en haussant les épaules.

En Lettonie, le Centre de la concorde, considéré comme un parti pro-russe, est un paradoxe ambulant. Il y a deux ans, il a remporté les législatives, mais a dû demeurer dans l’opposition, car les partis “lettons” ont fait alliance contre lui. Dans un seul but : ne pas laisser les Russes accéder au pouvoir. Au début de l’été 2013, le Centre de la concorde, conduit par Nils Ušakovs, a remporté la majorité lors des élections municipales.

Cette fois, rien ne les a empêchés de prendre la direction de Riga. “Certes, parmi ceux qui ont voté pour nous, il y a 65 % de russophones”, reconnaît Nils Ušakovs, ne cherchant en rien à masquer l’image de parti représentant les russophones. Mais ce politicien de 37 ans s’empresse de préciser que 35 % des votants étaient des Lettons et que cela reflète la composition ethnique de Riga. 42% des habitants y parlent letton, le reste d’entre eux le russe.

Nils Ušakovs, élu pour la première fois il y a quatre ans pour diriger la capitale lettonne, devenait ainsi le plus jeune maire du pays. On peut penser qu’on a affaire à un jeune entrepreneur très sérieux. Evidemment, il s’agit d’une image soigneusement travaillée et qui fait sa réputation : un professionnel, pouvant parler des heures durant de projets sociaux et de son souci des habitants, en subjuguant ses interlocuteurs. Mais voilà que le téléphone sonne. Nils Ušakovs s’excuse, il doit donner une interview pour la radio. Le ton change du tout au tout, il se met à critiquer sévèrement le parti letton Unité.

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Nils Ušakovs est partout : dans la presse, à la télévision, sur Internet et les réseaux sociaux. Il apparaît comme un homme politique soucieux, sportif, intellectuel. Sévère et directif. Seuls les chats adoucissent cette image et le voilà aussi ami des animaux. Pas étonnant, donc, que ses deux chats, Kuzia et Muris, aient un compte Twitter qui relate leurs paresseuses journées.

Il faut inaugurer un nouveau site ? Nils Ušakovs, qui a coupé plus d’un ruban, n’est toujours pas lassé. Riga fait l’acquisition d’une nouvelle machine pour faire fondre la neige ? Nils Ušakovs s’assoit obligatoirement le premier à son volant. Lors d’une soirée du Centre de la concorde, il se montre vêtu de façon plutôt sportive afin de paraître plus proche du simple citoyen. A l’occasion du 8 mars, il distribue des milliers de roses aux femmes travaillant au conseil municipal de Riga. Et bien sûr, si un nouveau problème surgit, Nils Ušakovs s’en charge personnellement, sans oublier de prévenir les médias entre-temps.

Néanmoins, cet ancien journaliste n’est pas seulement devenu l’homme politique le plus populaire de la ville, mais un réel facteur d’union à Riga. Apatride, comme on nomme les russophones qui n’ont pas obtenu la citoyenneté lettonne après l’indépendance du pays [en 1991], il a été naturalisé letton à 23 ans. Il aime souligner ce fait dans sa biographie. “Mon père aussi était apatride, ma mère n’a toujours pas la citoyenneté lettonne, cette question a quelque chose de très personnel pour moi”, a-t-il écrit à ce sujet.

Ce n’est un secret pour personne, Nils Ušakovs se rend régulièrement à Moscou et fréquente les élites économique et politique russes. Il y a quelques années, sa correspondance avec Alexandre Hapilov, employé de l’ambassade de Russie et soupçonné d’espionnage, a été révélée. Le Centre de la concorde ne cache pas non plus entretenir des liens étroits avec Russie unie, le parti au pouvoir en Russie.

“Qui d’autres devrions-nous fréquenter ? Il n’y a pas d’alternatives en Russie”, rétorque Nils Ušakovs en énumérant les avantages d’une coopération avec la Russie. “Ma tâche est de faire la publicité de Riga et de créer un climat politique favorable, puisque les touristes viennent, l’argent des entrepreneurs russes afflue, et tout cela est utile à la ville.”
D’où viennent alors les plaintes de certains Lettons à l’égard de ce politique russophone ? Evidemment, la “loyauté”. Ce terme revient fréquemment dans les discussions avec les Lettons ethniques. Ils ne font pas confiance aux hommes politiques russes, un point c’est tout.

Le maire, parlant lui-même parfaitement letton, reconnaît que la langue lettonne est obligatoire pour les russophones. Pourquoi fallait-il alors un référendum pour légaliser le russe comme seconde langue d’Etat ? Il s’agissait d’une sorte de revanche, dit-il, sur les élections de 2009, quand les partis “lettons” se sont mis d’accord pour ne pas laisser le pouvoir au Centre de la concorde qui avait remporté la majorité.

Nils Ušakovs serait enclin à considérer de la sorte les passions déclenchées par l’histoire et les reliques soviétiques. En ce moment, le grand sujet de discussion à Riga concerne le déplacement d’un monument symbolisant les soldats soviétiques “libérateurs”, tout comme cela a été fait à Tallinn, en Estonie, en 2007. A son avis, ce monument ne symbolise que la victoire sur le nazisme et rien de plus.

Il est 19 heures. La mairie de Riga est quasiment vide. Un autre rendez-vous professionnel attend encore le maire. Ses détracteurs soupçonneront un nouveau rendez-vous de l’agent du Kremlin avec ses maîtres de Moscou. Mais il semble que ces soupçons soient de moins en moins nécessaires. Nils Ušakovs est un homme politique dont le nom n’a jamais été associé à aucun scandale. Du moins pour le moment.

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