tjeerd 2023 dessin de presse

L’émancipation en matière de défense et d’énergie au cœur de l’année qui commence

La guerre en Ukraine et la crise énergétique qui en découle ont bouleversé l'équilibre des forces sur le Vieux Continent. Les relations avec les Etats-Unis et la Russie, notamment en matière de défense et d'énergie, ont également changé. Cette nouvelle donne oblige l'Europe à s'adapter dans l'urgence, et dans la mesure du possible, sans être prise en otage par les mouvements populistes.

Publié le 27 décembre 2022

Cette année a été marquée par la cinquième crise de ce XXe siècle encore jeune. Après les attaques terroristes du 11-septembre, la crise économique mondiale de 2008, la “crise des réfugiés” et la pandémie de Covid-19, l'année 2022, elle, s’est vue marquée par l'invasion russe de l'Ukraine. L’attaque a donné l'occasion aux responsables politiques de déclarer la fin de la pandémie, malgré la persistance d'un nombre élevé de cas, mais les a aussi confrontés à de nouveaux défis dans des domaines qu'ils avaient tenté d'ignorer – ou du moins de dépolitiser – pendant des décennies, notamment les domaines étroitement interconnectés de la défense et de l'énergie.

Bien que la défense et l'énergie soient intimement liées à la question de la souveraineté nationale, elles restent fondamentalement internationales dans le contexte européen. Et aujourd’hui, elles confrontent les Européens à une réalité très douloureuse : même si l'Union européenne est la troisième puissance économique mondiale, elle est fortement dépendante des Etats-Unis pour la défense et de la Russie pour l'énergie. La guerre a obligé l'Europe à s'attaquer enfin à ces vulnérabilités fondamentales, qui ne représentent pas seulement des défis pour les pays individuels mais aussi pour l'UE elle-même.

Jusqu'à présent, la plupart des pays du monde sont passés en mode gestion de crise. Alors que l'UE a instauré des sanctions économiques contre la Russie et les acolytes de Vladimir Poutine – une grande partie du reste du monde, en particulier dans ce qu'on appelle le “Sud” – s'est davantage jointe en paroles qu'en actes. En conséquence, ces premières sanctions n'ont pas eu les résultats escomptés – ce à quoi celles de décembre espèrent remédier. Quel que soit le résultat, la défense et l'énergie seront en tête de l'agenda européen en 2023. Il est toutefois crucial que ces défis soient relevés sans céder à la tentation de l’illibéralisme. 

Plus autonome en matière de défense

L'invasion russe de l'Ukraine a montré que l'Europe reste totalement dépendante des Etats-Unis pour sa protection. En termes de soutien militaire à l'Ukraine, la participation des pays européens est presque insignifiante : non seulement les Etats-Unis ont promis environ cinq fois plus de transferts d'armes à l'Ukraine que tous les pays européens réunis, mais le Royaume-Uni a aussi offert à lui seul plus que tous ces derniers ! 


Le meilleur du journalisme européen dans votre boîte mail chaque jeudi

Bien que le président Joe Biden ait augmenté la présence déjà massive des troupes américaines en Europe, la dépendance en continu vis-à-vis des Etats-Unis est une stratégie (trop) risquée pour l'Europe. Donald Trump a fait exception à la règle en critiquant violemment l'OTAN et les engagements financiers tièdes de ses membres européens, mais sans surprise tant ces sentiments sont profonds au sein du Parti républicain.

En accord avec le faible soutien de son électorat – seule la moitié des républicains pensent que les Etats-Unis devraient soutenir l'Ukraine “aussi longtemps qu'il le faudra” – divers dirigeants républicains ont critiqué les programmes américains d'aide à l'Ukraine. Et maintenant que le parti contrôle à nouveau la Chambre des représentants, il y a de fortes chances qu'il s'oppose encore plus activement et efficacement à celle qu'il accuse d'être une politique du “chèque en blanc” privilégiée par Biden vis-à-vis de l'Ukraine. 

Cependant, il est crucial que les Européens comprennent que la “fatigue de l'Europe” est un problème partagé par tout le spectre politique américain. Joe Biden est un politicien d'une époque révolue, un vétéran de la Guerre froide qui a investi des décennies de sa carrière dans la construction et le renforcement des relations transatlantiques.

Le Parti démocrate actuel est beaucoup moins europhile et représente un électorat multiculturel dont les liens sont davantage noués avec l'Amérique latine et à l'Asie qu'avec le Vieux Continent. C’est d’ailleurs, depuis plusieurs années, la Chine qui est considérée comme la “principale menace” pour les Etats-Unis – et c'est l'une des rares positions partagées à gauche comme à droite dans le pays.

La campagne anti-chinoise de Biden a été encore plus agressive que celle de Trump en 2020 et son administration a clairement indiqué qu'elle considérait la Chine comme “le seul concurrent” pour le leadership mondial. Et la faible performance militaire russe en Ukraine n'a fait que confirmer le statut secondaire de Moscou aux yeux de Washington.


Bien que la guerre en Ukraine ait mis en évidence les dangers qu’impliquent une dépendance vis-à-vis des régimes illibéraux, l'UE semble ne pas avoir encore tiré cette leçon


Tout cela signifie que l'Europe doit développer ses propres capacités militaires au plus vite – imaginez seulement la guerre en Ukraine sous une deuxième administration Trump ! Si les gouvernements européens reconnaissent de plus en plus cette urgence, la plupart des mesures proposées sont, au mieux, modestes. Ainsi, la plupart des pays se contentent de s'engager à respecter (enfin) la règle de l'OTAN consistant à consacrer au moins 2 % du PIB à la défense.

La promesse du chancelier allemand Olaf Scholz d'inscrire un fonds de défense de 100 milliards d'euros dans la Constitution représente un engagement important – bien que cela n'équivaut qu’à un huitième du budget de défense des Etats-Unis environ. Mais l'Allemagne sera confrontée à d'immenses défis de mise en œuvre, en particulier à court terme. La Commission européenne reconnaît ouvertement ces "déficits industriels et de capacité" en matière de défense, mais les mesures qu'elle propose pour y remédier ne font que confirmer plus encore l'absence totale d'un système de défense européen. 

Dépendance énergétique

La situation n'est guère meilleure en termes de politique énergétique. La dépendance de l'Europe à l'égard du gaz russe découle d’une combinaison complexe de motivations, des plus nobles – l'argument écologiste visant à se débarrasser du charbon et de l'énergie nucléaire – aux plus banales – la facilité de transport. Bien que les arguments de l'Ostpolitik [la politique d'ouverture vers l’Est] des années 1990 aient perdu une grande partie de leur autorité sous le règne de Poutine, un ensemble d'intérêts économiques et politiques court-termistes mais importants a empêché une refonte plus fondamentale de la politique énergétique de l'Europe. Même la reconnaissance des conséquences désastreuses de cette dépendance sur le climat n'y a rien changé. 

Mais là où le changement climatique a échoué, la guerre d'Ukraine a réussi : alors qu'environ un tiers du gaz russe destiné à l'Europe transite par l'Ukraine, l'invasion russe a obligé tous les pays européens à revoir leur politique énergétique. Certes, les scénarios les plus dramatiques ne se sont pas réalisés jusqu'à présent – à savoir l'implosion de la production économique et un “hiver du mécontentement” – mais la réforme de la politique énergétique restera une priorité en 2023. 

En théorie, la gravité des crises offre la possibilité de repenser et de remanier en profondeur des politiques et des pratiques de longue date. En pratique, leur urgence – réelle ou imaginée – provoque souvent un patchwork incohérent de politiques précipitées, opportunistes et dépourvues d'une vision claire et originale des problématiques. Jusqu'à présent, c'est le cas de la politique énergétique de l'Europe – ou plutôt, d’ailleurs, des politiques énergétiques.

La guerre en Ukraine a conduit à un “pivot vers l'énergie éolienne et solaire”, mais les craintes d’une récession ont jusqu'à présent limité les investissements dans le renouvelable. De plus, en raison de décennies de sous-investissement dans les énergies vertes, l'augmentation de la production ne peut qu’à peine commencer à compenser la perte du gaz russe. En conséquence, la plupart des dirigeants européens cherchent des solutions rapides, c'est-à-dire des combustibles fossiles provenant d'autres fournisseurs.

La tentation illibérale 

L'invasion russe de l'Ukraine a reporté l'attention vers la défense et l'énergie et l'a quelque peu éloignée de la question de l'illibéralisme, un désintérêt aussi expliqué par le fait que Poutine est surtout critiqué pour sa politique étrangère, et non pour son régime politique. Et pourtant, l'Europe est devenue (encore) plus vulnérable à l'illibéralisme en 2022. Bien que sans grand rapport avec la guerre en Ukraine, l'Italie a vu émerger le premier gouvernement de droite radicale de l'Europe occidentale d'après-guerre, tandis que les Démocrates de Suède sont devenus un soutien essentiel au nouveau gouvernement de droite installé à Stockholm.

Contre tous mes espoirs, Viktor Orbán a su manier la guerre d'Ukraine, grâce à son contrôle infaillible des médias, pour remporter de manière convaincante des élections libres mais injustes en Hongrie et ainsi étendre son règne autoritaire. Cela dit, sa protection fidèle des intérêts russes l'a encore marginalisé en Europe, allant jusqu'à tendre les relations avec le parti Droit et Justice (PiS) en Pologne.

Bien que la guerre en Ukraine ait mis en évidence les dangers qu’impliquent une dépendance vis-à-vis des régimes illibéraux, l'UE semble ne pas avoir encore tiré cette leçon : en termes de politique énergétique, la Russie est le plus souvent remplacée par d'autres autocraties, dont certaines certaines peuvent revendiquer un bilan similaire – voire pire – en matière de droits humains, comme l'Azerbaïdjan et divers Etats du Golfe. La crainte de l'influence russe domine désormais les relations de l'UE avec les Balkans occidentaux et pourrait conduire à un soutien encore moins réfléchi des dirigeants autoritaires de la région.

Et tandis que la Hongrie est de plus en plus ostracisée pour sa position pro-Poutine, la Pologne est célébrée pour son opposition ouverte au chef de guerre russe. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen était, dans l'ensemble, prête à débloquer des milliards d'euros du fonds de relance post-pandémie de l'UE à l’attention du pays, mais un tollé politique a (pour l’instant) reporté cette décision. Et compte tenu de l'ambition de la Pologne de devenir une “superpuissance militaire”, la tentation d’ignorer la descente du pays vers une démocratie illibérale, risque de se faire encore plus présente en 2023, au nom d'un front anti-Poutine fort et uni.

Pendant des années, l'UE a laissé les profits économiques prendre le pas sur la démocratie libérale en Hongrie. L'une des principales raisons de l'absence de sanctions contre Orbán était la loyauté de ses votes au sein de l'Union européenne, et notamment au sein du Parti populaire européen (PPE, droite).

Aujourd'hui, la Hongrie s’est changée en “autocratie électorale” et Orbán est devenu un obstacle majeur dans le bras de fer contre la Russie – voilà qui devrait être une leçon importante pour l'UE. Le gouvernement PiS polonais est peut-être un allié dans la guerre en Ukraine pour l’instant, mais il reste un parti démocratique illibéral, fondamentalement opposé aux institutions et aux valeurs fondamentales de l'UE. Les compromis faits aujourd’hui reviendront hanter l'UE demain.

Vous appréciez notre travail ?

Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !

Média, entreprise ou organisation: découvrez notre offre de services éditoriaux sur-mesure et de traduction multilingue.

Soutenez un journalisme européen sans frontières

Faites un don pour renforcer notre indépendance

Articles connectes