Actualité Migration et asile en Europe du sud-est

Rien n’est plus permanent que les camps de réfugiés temporaires

L’intégration réussie des réfugiés et des migrants dans la société qui les accueille est au cœur de la stratégie migratoire européenne — du moins sur le papier. En réalité, leurs conditions de vie actuelles montrent qu’on est bien loin d’atteindre cet objectif.

Publié le 19 mai 2021 à 13:20

Parwana Amiri, une jeune fille afghane de 17 ans, va à l’école pour la première fois depuis qu’elle a fui son pays d’origine à la mi-avril. La dernière fois qu’elle est allée à l’école, c’était il y a 2 ans — un temps long pour quelqu’un de son âge, mais suffisamment long pour qu’elle ait oublié ce à quoi elle a dû faire face. Sur sa page Facebook, elle a écrit : “(je me souviens) de mon dernier jour à l’école en Afghanistan. Je n’ai même pas pu dire au revoir à mes camarades de classe. Nous avons dû traverser le désert et voyager en mer. La dernière fois que j’ai vu un bâtiment scolaire, c’était en Turquie, mais je n’y suis jamais entrée.

Parwana est l’une des milliers d’enfants en Europe privés d’accès à l’éducation parce qu’ils vivent dans des camps de réfugiés. Ce n’est pas un hasard : 6 ans après l’arrivée massive de réfugiés en Europe, les camps de réfugiés entravent plutôt que facilitent l’intégration sociale. “Ils ne devraient pas être punis, en particulier les enfants, parce qu’ils ont fui la guerre”, a déclaré un porte-parole de Médecins sans frontières à Lesbos au MIIR quelques jours après les incendies dévastateurs du camp de Moria en septembre dernier. Les conclusions du Médiateur, publiées en mars, confirment les énormes lacunes concernant l’intégration scolaire des enfants qui vivent dans les centres d’accueil et d’identification (CRR) en Grèce. Cela était en grande partie dû à la gestion et à l’organisation des camps et à la façon dont ceux-ci sont coupés de la société.

Vie monotone

Les jeunes boivent pour oublier leurs chagrins. Beaucoup d’entre eux sont devenus alcooliques. La vie, ici, est la même tous les jours”, dit Parwana au MIIR, en décrivant son quotidien dans le camp de réfugiés de Ritsona. Cependant, ce dernier semble être plus supportable que d’autres installations, notamment le camp de Kara Tepe à Lesbos, qui a été érigé à la hâte en septembre pour remplacer Moria.

Moria était le plus grand camp d’Europe, il abritait des milliers de personnes et était connu dans le monde entier pour ses conditions de vie sordides. Il était prévu pour accueillir seulement 3 000 personnes, mais il en a finalement hébergé 20 000. Dans les jours qui ont précédé l’incendie dévastateur, 13 000 personnes au total vivaient près des oliviers autour de la partie principale du camp que les habitants appelaient la “ jungle ”. Au lendemain de la catastrophe, un professionnel de Médecins sans frontières a partagé ses expériences avec le MIIR : “De nombreux enfants ont envisagé de se suicider pour mettre fin à leur misère. Au cours de toutes mes années en tant que médecin, je n’ai jamais vu une telle situation.

Nouveaux camps, mêmes problèmes

Le nouveau camp de Kara Tepe, malgré quelques améliorations apportées ces derniers mois, semble suivre les traces de son prédécesseur. C’est pour cela qu’il se nomme “Moria 2.0 ”. Le 21 février, une femme enceinte a mis le feu à sa tente dans le but de se brûler vive. D’après l’évaluation du HCR, c’était le résultat d’une détresse considérable après avoir appris que sa demande de transfert dans un autre camp avait été rejetée. Il y a un mois, les rapports de contamination au plomb sur le site ont provoqué un autre tollé contre le gouvernement de la part des organisations qui y travaillaient.

Le dicton grec “Rien n’est plus permanent que le temporaire” semble curieusement approprié ici pour décrire la façon dont la question des réfugiés est gérée en Grèce.

En Europe, les camps n’ont pas commencé à apparaître pendant la crise migratoire de 2015-2016. Le camp de Lampedusa en Italie (qui est encore un hotspot), la “jungle” à Calais et le camp du Grande-Synthe à Dunkerque (aujourd’hui disparu) étaient tous connus pour leurs conditions épouvantables et leur environnement dangereux. Le manque d’action de la part des autorités responsables et la mauvaise organisation de la population de réfugiés et de migrants sont malheureusement très courants.

Cartographier les camps qui existent actuellement en Europe et étudier les données sur leur capacité d’hébergement par rapport au nombre réel de résidents, la durée de leur séjour et leurs conditions de vie, peuvent nous aider à évaluer si les politiques européennes en matière de migration ont été mises en œuvre ainsi que la manière dont les ressources ont été utilisées.

En chiffres

Les informations pertinentes telles que les procédures d’asile, les flux migratoires, les arrivées, les nationalités, etc. se trouvent principalement dans les rapports mensuels d’organisations internationales telles que le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). En Europe, cependant, ce type d’informations n’est pas facilement disponible. Le MIIR a contacté le bureau de presse de la Commission européenne responsable de la politique de l’UE en matière de migration (qui est la DG Accueil ou la direction générale de la migration et des affaires intérieures de la Commission) pour demander la liste des camps dans l’Union européenne, en particulier ceux qui sont financés ou cofinancés par l’UE. Nous avons été informés qu’aucune information de ce type n’était disponible et avons été priés de contacter le ministère compétent de chaque État membre.

En Grèce, le ministère des migrations et de l’asile n’a publié que des informations très générales, limitées aux noms et à l’emplacement des camps dans le pays. Cependant, nous avons réussi à obtenir des informations sur les camps et les centres de détention gérés par des ONG. Comme des pièces de puzzle, nous avons enfin pu rassembler les bribes d’informations recueillies auprès de différentes sources.

Les informations sur le nombre et l’emplacement des camps de réfugiés en Grèce, à Chypre et en Italie nous ont aidés à établir une cartographie complète des camps à travers l’Europe.

Les camps grecs

Selon les dernières données disponibles du ministère grec de l’Immigration et de l’asile, il existe 32 centres d’hébergement pour réfugiés et 6 centres d’accueil et d’identification (RIC) en Grèce.

Les données obtenues par le MIIR montrent qu’en février 2021, 13 590 personnes au total séjournaient dans les centres d’hébergement du pays, dont 5 situés sur les îles de la mer Égée orientale. Cependant, la population de réfugiés et de migrants vivant sur les îles grecques est plus importante, plusieurs centaines de personnes vivent dans d’autres types de logement ne relevant pas directement de la compétence du ministère, comme le camp de réfugiés de Kara Tepe à Lesbos.

L’évacuation du camp de Kara Tepe a commencé le samedi 24 avril. Cinquante-quatre résidents sur 600, parmi les groupes vulnérables, ont été transférés vers le camp voisin. Leur déménagement révélait l’intention des autorités grecques, qui était de créer une seule grande structure sur l’île de Lesbos. Fin mars, à Mytilène, la commissaire européenne aux affaires intérieures, Ilva Johansson, a annoncé l’allocation de 276 millions d’euros pour la création de nouveaux camps de migrants sur les îles. L’ONG a considéré l’évacuation comme un échec en raison des conditions déplorables du camp. “C’est cruel et absurde. Au lieu de mettre les gens en sécurité, l’Europe et la Grèce font exactement le contraire”, a dénoncé Médecins sans frontières dans un récent post sur Twitter.

Aujourd’hui, on estime qu’environ 14 100 réfugiés et demandeurs d’asile vivent sur les îles. 74 % d’entre eux sont dans des camps de centres d’accueil et d’identification (RIC) (HCR, 18 avril 2021). Cela marque une baisse de 26 % depuis décembre 2020, ce qui est conforme aux annonces répétées du gouvernement de décongestionner les îles. Selon un rapport du HCR, il y avait 19 100 personnes sur les îles ce mois-ci et 100 600 réfugiés et migrants sur le continent, soit une population totale de 119 700 personnes.

La responsabilité de la gestion de la crise des réfugiés n’étant pas également répartie entre les États membres depuis la mise en œuvre de l’accord UE-Turquie en mars 2016, la population totale de réfugiés en Grèce augmente depuis 2017. Selon les sources du MIIR, début février dans les 6 RIC de Grèce, la population totale était composée de 7 215 hommes et 2 986 femmes (plus 2 adultes dont le genre n’a pas été déclaré) alors que la population totale d’enfants est de 1 556 filles et 1 823 garçons (plus 8 enfants dont le genre n’a pas été déclaré).

Outre les camps directement sous la tutelle du ministère des migrations, des hébergements sont également fournis par les ONG (plus de 160 selon les données reçues par le MIIR). Certains des demandeurs d’asile restent dans des appartements grâce au programme ESTIA. Ce programme pour toute la période 2021 dispose d’un budget de plus de 91 millions d’euros entièrement financé par le Fonds Asile, Migration et Intégration. Enfin, une partie de la population migrante est détenue dans des centres de détention d’avant départ fermés (PROKEKA) qui ont été construits pour évaluer les personnes qui seront expulsées. Selon nos données, le nombre total de détenus dans les 8 PROKEKA en Grèce est de 2252 au 11 février 2021.

Chypre et l’Italie

Chypre dispose de 2 centres d’hébergement pour les personnes en quête d’asile ou ayant besoin d’une protection internationale ; le centre d’accueil de Kofinou créé en 2004 avec une capacité initiale de 400 personnes et le centre d’hébergement temporaire de Kokkinotrimithia.

En Italie, le ministère de l’Intérieur signale quatre hotspots (Lampedusa, Pozzallo, Messine et Tarente) qui servent de centres d’enregistrement. Les principaux lieux d’hébergement d’un grand nombre de réfugiés sont les 9 Centri di Prima Accoglienza (CPA) situés à Bari, Brindisi, Capo Rizzuto Island, Grandisca d’Isonzo, Udine, Manfredonia, Caltanissetta, Messine et Trévise. Il existe également des centres d’accueil temporaires (CAS) gérés par l’administration régionale. En juin 2020, il existait 5 000 structures de ce type pour une capacité totale de 80 000 personnes. Enfin, les personnes dont la demande de protection internationale a été rejetée et qui doivent donc être rapatriées sont envoyées dans des centres résidentiels appelés Centri di Permanenza per Rimpatrio (CPR). En juillet 2020, il y avait 9 centres de ce type en Italie.

La même année, le HCR rapporte qu’un total de plus de 95 000 personnes ont afflué vers le sud de l’Europe par voie terrestre et maritime. Au moins 1 646 personnes ont été déclarées mortes ou portées disparues. L’afflux vers la Grèce en provenance de la seule mer était de 9 700 personnes, nettement moins que celui de l’Espagne, qui en comptait près de 41 900.

NOTE : Les entretiens auxquels je fais référence m’ont été sont personnellement accordés. J’ai les fichiers audio. Je fais également référence à des données non publiées que j’ai obtenues grâce à une source de MIIR (c’est-à-dire la population des centres de détention). 

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Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network.


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