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Russie, Ukraine et Occident : l’inévitable conversation

La Finlande a toujours joué un rôle de passerelle entre l'Europe et la Russie. Aujourd'hui, l'invasion de l'Ukraine bouleverse ce statut et oblige les Finlandais à choisir un camp. Pour la célèbre auteure finlandaise Rosa Liksom, il est essentiel de maintenir le dialogue avec la société civile russe si l'on veut instaurer une paix durable.

Publié le 1 septembre 2022 à 13:23

Je suis née et j'ai grandi dans la partie occidentale de la Laponie finlandaise. Le fait de vivre à proximité de la frontière suédoise m'a offert une culture et une vision libérales. Adolescente, je traversais le pont pour me rendre en Suède, un pays plus riche, pour acheter des vêtements à la mode, des disques de musique pop et des magazines de mode américains.

Mon intérêt pour le voisin oriental de la Finlande a surgi de manière assez inattendue dans les années 1970. J'avais quinze ans lorsque je me suis rendue pour la première fois dans la grande ville de Mourmansk, sur la côte de l'océan Arctique. J'ai été enthousiasmée par la ville, la langue russe et les gens, qui me semblaient étrangers et en même temps très familiers. J'ai étudié à Moscou dans les années 1980 et j'ai voyagé dans différentes régions de l'Union soviétique et, plus tard, en Russie. J'ai également écrit trois livres ayant pour cadre ce pays. Suivre ce qui se passe en Union soviétique et en Russie fait partie de ma vie depuis les années 1970.

Les dernières années du mandat de Leonid Brejnev en tant que secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique ont été une période sombre : la pénurie alimentaire ravageait Moscou, au point que les gens se battaient littéralement pour le dernier poulet de l'épicerie.

Le bref mandat de Mikhaïl Gorbatchev en tant que dirigeant soviétique (1985-1991) a rendu l’espoir en l’avenir à nombre de mes amis soviétiques. Pendant la glasnost et la perestroïka, les archives nationales ont été ouvertes et les survivants des goulags ont pu faire entendre leur voix. Les catastrophes environnementales, le terrorisme d'État, la corruption et les distorsions de marché qui avaient eu lieu pendant l'ère du gouvernement totalitaire pouvaient enfin être discutés.

En 1988, j'ai été invitée à participer en tant qu'artiste visuelle à une exposition d'art “de la nouvelle ère” aux côtés d'artistes moscovites underground. Elle était installée dans une énorme hall industrielle, du nom d'Ermitage de la jeunesse. Les gens faisaient la queue pendant des heures pour entrer et voir les œuvres d'art. Les installations sur la vie des artistes moscovites à l'époque soviétique et les œuvres expressionnistes pleines d'énergie m'ont énormément ouvert les yeux, et ma conception de l'art soviétique en a été totalement transformée. Nombre des artistes qui ont participé à l'exposition figurent désormais parmi les canons artistiques occidentaux.

Après l'arrivée au pouvoir de Boris Eltsine, les choses ont commencé à changer. Certaines de mes connaissances russes sont devenues multimillionnaires tandis que d'autres vivaient dans une pauvreté extrême. Les rues de Moscou sont devenues des bazars où l'on pouvait acheter de l'uranium, un contrat d’assassinat, une paire de pantoufles minables ou une potion pour transformer les grenouilles en princes. Des générations d'écrivains et d'artistes ayant eu une attitude critique envers le passé soviétique ont pris la tête de la vie culturelle de ces années-là. Une diversité de cultures artistiques s'est épanouie.


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Lorsque Eltsine s'est retiré juste avant le changement de millénaire, il a choisi de manière surprenante le directeur alors presque inconnu du Service fédéral de sécurité russe (FSB), Vladimir Poutine, pour lui succéder. Certaines de mes connaissances espéraient qu'en tant que président, Poutine serait un leader capable de mettre fin au chaos et au pillage économique qui avaient prévalu en Russie et de ramener l'ordre dans la société. D'autres étaient terrifiés à l'idée que Poutine importe les méthodes des services de sécurité de l'État dans la gestion du gouvernement.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et quelle que soit la présidence ou la composition du Parlement, le gouvernement finlandais, a eu pour habitude de ne pas commenter de manière précise la situation politique de notre voisin de l'Est. Les bonnes relations avec tous les pays proches ont été le principe de base de la politique étrangère de la Finlande, et celle-ci a mis l'accent sur la coopération économique sans désir de s’encombrer de différends concernant les droits humains. L'histoire de la Finlande en tant que voisin de la Russie est longue et muliple et le pays en a tiré de nombreuses leçons. Nous avons parfois été à couteaux tirés et parfois avons marché main dans la main, que ce soit contraints et forcés ou de notre plein gré.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Finlande et l'Union soviétique – puis la Russie – ont créé une relation économique qui a profité aux deux pays. Les entreprises finlandaises ont étendu leurs activités en Russie, où des matières premières et une main-d'œuvre bon marché étaient disponibles. Les riches de la région de Saint-Pétersbourg ont acheté des propriétés de vacances dans l'est finlandais et les Finlandais ont investi dans des maisons à Saint-Pétersbourg. En Laponie et dans la région orientale de la Finlande en particulier, le commerce et le tourisme ont prospéré grâce aux touristes russes qui y faisaient leurs achats et y passaient leurs vacances.


La situation politique est difficile pour les 35 000 personnes vivant en Finlande et qui possèdent à la fois la nationalité russe et finlandaise. Si la situation continue de s’aggraver, leur double nationalité pourrait leur poser des problèmes


De nouveaux postes frontières ont été construits et une liaison ferroviaire rapide entre Helsinki et Saint-Pétersbourg a été ouverte. Les Russes se sont installés en Finlande pour travailler ou étudier et la minorité russophone de notre pays est passée à près de 100 000 personnes. De jeunes Finlandais étudiaient également dans les collèges et universités de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Les échanges culturels et scientifiques actifs florissaient. Après l'éclatement de l'Union soviétique surtout, la frontière entre la Finlande et la Russie est redevenue un espace animé, comme elle l'avait été avant la révolution de 1917.

Pour les citoyens russes, les premières années de Poutine en tant que président semblaient pleines d'espoir. Puis, en 1999, des explosions ont eu lieu dans plusieurs immeubles d'habitation à Moscou. Poutine a imputé ces explosions aux Tchétchènes et a déclenché la guerre de Tchétchénie. Celle-ci a tourné à la tragédie sanglante et brutale. Le même type d'agression a été répété en Géorgie, en Syrie, en Crimée et maintenant dans toute l'Ukraine.

Il n'est pas difficile de comprendre le processus de pensée du président Poutine. Il parle depuis longtemps de la honte de la perte par la Russie de son statut de superpuissance et des promesses non tenues par l'Occident, et affirme que, selon un accord conclu au début des années 1990, l'OTAN n'aurait pas dû s'étendre plus près des frontières russes. Le pays a un passé de grande puissance, et de nombreux Russes ont été élevés dans le patriotisme, et il a été difficile pour de nombreux Russes d'accepter la position actuelle de la Russie dans l'économie et la politique mondiales. Contre la volonté de Poutine, l'Ukraine a exprimé le désir de rejoindre l'UE et l'OTAN. Le président russe considère que l'Ukraine fait partie de la Russie.

Fièrement non-alignés

Lorsque la Russie a radicalement étendu ses opérations militaires en Ukraine en février de cette année, les dirigeants politiques finlandais ont entamé des négociations urgentes pour devenir membre de l'OTAN. L'empressement à rejoindre l'Alliance atlantique a surpris ; certains se sont réjouis de cette décision, d'autres non.

Par le passé, la Finlande s'est présentée comme un garant de la paix et nous étions fiers de notre non-alignement militaire. Après l'attaque de l'Ukraine par la Russie, une nette majorité de Finlandais s'est prononcée en faveur de l'adhésion à l'OTAN. Un revirement inattendu : un mois auparavant, plus de la moitié des Finlandais s’étaient opposés à l'adhésion à l'alliance.

L'attaque brutale de la Russie a entraîné d'énormes changements en Finlande. Depuis février 2022, les boycotts, sanctions et autres restrictions imposés par l'UE, ont relégué la période que je viens de décrire dans l'histoire. La liaison ferroviaire entre Helsinki et Saint-Pétersbourg a été rompue et le passage de la frontière est devenu difficile. Les entreprises finlandaises ont vendu leurs activités en Russie à des acheteurs russes.

L'augmentation des coûts de l'énergie, la hausse des prix des denrées alimentaires et l'inflation pénalisent les Finlandais et l'ensemble de l'Europe. Le fait que les forêts finlandaises soient abattues à un rythme record est particulièrement alarmant. Dans le passé, une grande quantité de bois était transportée en Finlande pour être utilisée dans notre industrie ; ne pouvant acheter du bois en Russie, l'industrie forestière doit acquérir une quantité égale de bois ici. Cette situation a entraîné une destruction à grande échelle de nos forêts, au point de menacer les engagements pris par la Finlande envers l'UE en matière de puits de carbone forestier.

La situation politique est difficile pour les 35 000 personnes vivant en Finlande et qui possèdent à la fois la nationalité russe et finlandaise. Si la situation continue de s'aggraver, leur double nationalité pourrait leur poser des problèmes.

Je pensais que la Russie réagirait immédiatement et de manière agressive à la candidature de la Finlande à l'OTAN. L'attitude mesurée de Poutine à l'égard de la décision de la Finlande a aussi été une surprise, car il a souligné par le passé l'importance du non-alignement militaire de la Finlande. Notre frontière de 1 340 kilomètres deviendra la plus longue frontière commune entre l'OTAN et la Russie.

Il m'est impossible de voir l'OTAN comme une alliance qui favorisera la paix. Avec l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN, l'importance militaire de la mer Baltique, que nous appelons depuis longtemps la Mer de la Paix, va radicalement changer. Les forces navales de la Russie et de l'OTAN dans la Baltique vont commencer à augmenter, et je crains qu'en tant que pays frontalier, la Finlande ne se retrouve en première ligne si une guerre nucléaire éclate.

Populisme conservateur

À l'heure actuelle, même ici en Europe, le changement climatique se manifeste par des feux de forêt, des vagues de chaleur, des sécheresses et des pertes de récoltes. Et comme les économies de la Finlande, de l'Europe et des Etats-Unis se dirigent vers la récession, les nations et les gouvernements pourraient devenir anxieux. La fin de la frénésie de dépenses, l'incertitude, les crises, alimentent le populisme conservateur.

L'histoire prouve que la vision manichéenne du monde et les solutions simplistes proposées par les politiciens populistes ne mènent à rien de bon. Mais malgré cela, le populisme de droite est en pleine expansion. Malheureusement, les gens ont la mémoire courte et les anciennes erreurs sont répétées dans l'espoir d'un résultat différent.

Dans ce brouillard de crises, le monde occidental a isolé la Russie. Le gouvernement russe, quant à lui, musèle ses propres citoyens lorsqu'ils s'opposent à la guerre et luttent pour la démocratie.

Ce qui m'inquiète le plus, ce sont les projets de l'UE et de la Finlande de couper les liens scientifiques et culturels avec notre voisin. En raison de cet arrêt des relations culturelles, ma visite à l'université de Saint-Pétersbourg, par exemple, a été annulée, ainsi qu'un projet de documentaire se déroulant à Moscou sur lequel je travaille depuis plusieurs années.

Le ministère finlandais des Affaires étrangères déconseille les voyages en Russie. Je pense que la rupture des liens scientifiques et culturels aide le gouvernement Poutine, car elle le soutient dans ses efforts pour isoler la Russie des mœurs sexuelles, du pluralisme et des droits humains de l'Europe jugée décadente.

Si les Russes sont simplement isolés et laissés à l'influence du gouvernement Poutine, on risque de voir ce qui s'est passé dans la République de Weimar après la Première Guerre mondiale se reproduire en Russie. Si nous construisons des murs entre les gens et isolons le peuple russe du reste de l'Europe, les conséquences pourraient être effroyables.

Jusqu'à présent, chaque guerre, qu'elle soit courte ou longue, s'est toujours terminée par un accord de paix et une reconstruction ultérieure. Plus nous construisons le mur pour séparer les 144 millions d'habitants de la Russie du reste de l'Europe, plus la table de négociation pour notre accord de paix s'allongera.

La littérature, l'art et la recherche ont la capacité unique de réunir des personnes vivant dans des réalités différentes pour qu’elles construisent ensemble un pont vers la paix. Mon roman Compartiment n°6 et le film du même nom de Juho Kuosmanen se déroulent dans le Transsibérien et traitent tous deux de ce sujet difficile. Compartiment n°6 raconte comment les liens entre les gens sont possibles malgré leurs différences culturelles, leurs peurs et leurs antipathies.

L'histoire commence lorsque deux personnes, une Finlandaise et un Russe, sont obligées de voyager ensemble pendant deux semaines dans le même compartiment de train exigu. Au début, ils éprouvent un profond dégoût l'un pour l'autre et pensent n’avoir rien en commun. Mais une fois leur hostilité initiale dépassée, une fois qu'ils ont entamé un dialogue, ils finissent par se rapprocher l'un de l'autre, et même par se comprendre. J'espère qu'une telle conversation entre la Russie, l'Ukraine et l'Occident viendra un jour.

En partenariat avec S. Fischer Stiftung

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