Nous avions rêvé de démocratie, nous nous sommes réveillés avec le capitalisme

L'écrivain slovène Drago Jančar avait la quarantaine lorsque la Yougoslavie a éclaté. Pendant longtemps, il avait du mal à croire que la diversité culturelle de son pays qu'il avait aimée était perdue. Aujourd'hui, 30 ans après la fin de la guerre, il revisite avec nostalgie et colère cet Etat multiethnique qui, selon lui, s'est effondré essentiellement parce que c'était tout de même une dictature.

Publié le 25 août 2021

Lorsque la vie commune dans un mariage devient insupportable, les conjoints décident de divorcer. Et lorsque cela arrive enfin, après de longues et pénibles discussions, après des formalités terribles et humiliantes pour les deux, un vide béant apparaît des deux côtés. Le vide d'un appartement abandonné, le vide d'une amputation humaine, le son de ce silence créé par le néant. Et ce, malgré le fait qu'il y ait eu de nombreux conflits, et oui, de la haine même. Mais là où il y a la haine, il y a aussi l'amour, comme on peut le lire dans n'importe quel roman policier. 

Telles étaient mes pensées en 1991.

Trente ans plus tard, je me référerais plus volontiers au roman de José Saramago, Le radeau de pierre pour symboliser la désintégration de cet ancien Etat, qu’au titre que le réseau littéraire Traduki a proposé pour cette série d'essais sur l'archipel yougoslave. L'auteur y raconte l'histoire de la péninsule ibérique, où une ligne minuscule tracée avec une branche d'orme provoque des mouvements tectoniques, à la suite desquels la péninsule se sépare du continent et devient une île, un radeau de pierre dérivant vers la mer ; les politiciens incompétents et les riches retirent leur argent, les hôtels abandonnés sur la côte sont occupés par des sans-abri, le chaos s'ensuit. 


L’Archipel Yougoslavie 30 ans après son éclatement

  1. Kosovo : Le pays de “bolji život” – la vie meilleure
  2. Pendant la guerre, sur les lieux du crime, “j’ai vu le pire visage du genre humain” (Serbie)
  3. Cette horloge de l’apocalypse que je porte en moi depuis la guerre (Bosnie-Herzégovine)
  4. Nous avions rêvé de démocratie, nous nous sommes réveillés avec le capitalisme (Slovénie)

Cette histoire peut nous sembler familière, car quelque chose de similaire est arrivé à la Yougoslavie : lorsqu'elle s’est transformée en archipel, en raison de ces quelques lignes invisibles qui s'étaient creusées entre nous, les ponts entre les îles s’effondrèrent également, les ferries coulèrent, même les fils téléphoniques et les câbles sous-marins qui les avaient autrefois reliés furent coupés. Et pendant longtemps. 

Aujourd'hui, les navires naviguent à nouveau et les câbles bourdonnent de communications. 

Je parviens désormais à parler de la Yougoslavie par métaphores littéraires. A l'époque, en 1991, mes réflexions étaient plus personnelles. Comment aurait-il pu en être autrement, alors que jusqu'à cette année-là, j'avais passé toute ma vie dans l'Etat portant ce nom. J'ai pensé au moment de la séparation entre la Slovénie et la Yougoslavie, je l'ai même comparé à des expériences extrêmement personnelles, c'est-à-dire aux histoires d'amis et de parents à qui de telles choses étaient arrivées. 

Je regarde la Yougoslavie parfois avec nostalgie, parfois avec colère. Avec nostalgie pour toute sa diversité culturelle et mes amis, avec colère pour la dictature et les politiciens stupides qui l'ont gouvernée. Si la Yougoslavie avait été une démocratie, elle ne se serait, selon toute probabilité, pas désintégrée.

Les pourparlers ardus sont déjà en cours, les époux cupides mettent déjà leurs biens à l'abri. L'esprit en conclut que c'est ainsi que cela devait arriver, parce que les choses étaient fragiles dès le départ. Et pourtant, c’est ainsi que nous avions passé toute notre vie. 

J'aime la Dalmatie, je me souviens avec nostalgie de ses nuits imprégnées de vin, des senteurs envoûtantes de la Méditerranée, les pierres fraîches de ses places et de ses églises, l'antiquité, la Renaissance, le silence dans les jardins des monastères catholiques des îles. Des rivières bosniaques, les échanges entre les cultures et les religions de Sarajevo, l'agitation du commerce oriental, le tapotement des marteaux fins sur le cuivre des ateliers dans les rues étroites. De la Macédoine biblique, la langue de mes amis macédoniens, pleine d'émotions et de subtiles  ellipses. Du large Danube, Novi Sad, où nous avons célébré de fugaces moments de gloire théâtrale accompagnés de mandoline et nous nous sommes noyés dans le vin de moments, tout aussi fugaces, d’(injustes) défaites.

De Belgrade et son incroyable vitalité, ses odeurs qui émanent le matin des innombrables petites boulangeries, des collègues serbes dont l’humour noir politique et l’autodérision semble avoir aujourd’hui disparu. Du sud de la Serbie, Vranje, où contre mon gré j'ai passé une année entière de ma vie et où j'ai connu, outre les désagréments de la caserne, ce paradoxal mélange de l'hédonisme oriental et du mysticisme orthodoxe ; De la tristesse douce, de la Morava, des chants slaves accompagnés de tambours et de trompettes orientaux.

Et, enfin, de la ville voisine de Zagreb, qui ne voudrait d’aucune façon être relié à Belgrade dans cet essai, ni - le ciel nous en préserve ! - au sud de la Serbie. Zagreb, les yeux fixés sur Vienne et les deux pieds dans les Balkans, Zagreb, presque la Slovénie déjà, et cependant différente malgré tout, son pathos légendaire, ses échiquiers croates, son messianisme catholique aiguisé, coeur d'un paysage défendant la civilisation occidentale : Antemurale Christianitatis

Oui, Zagreb aussi allait bientôt se retrouver dans un autre Etat, qui s'appellerait la République de Croatie. Et non sans une pointe d'amour-propre effrayé, je ne peux m'empêcher de penser à mes livres sur les étagères et les vitrines des librairies de toutes ces villes, en différentes langues, polices de caractères et éditions, joués sur les scènes de grands et petits théâtres, où les acteurs remplissaient mes poèmes dramatiques de l'intensité de leur corps et de leur esprit. 

À un moment donné, j’ai écrit : ‘Nous avons rêvé de démocratie et nous nous sommes réveillés avec le capitalisme’. Et quel capitalisme ! Pas le capitalisme ordinaire. Cela s’appelait le capitalisme de transformation. Une situation plutôt sauvage qui a laissé beaucoup de gens appauvris, seuls, perdus. Non seulement en Slovénie et dans d’autres pays de l’ex-Yougoslavie, mais dans toute l’Europe de l’Est.

Est-ce vraiment possible que tout cela soit perdu ? 

C'est ainsi que je pensais, écrivais et parlais. 

Quand, sur la base de ces  phrases, l'écrivain Predrag Matvejević m’a qualifié de “Jugonostalgique”, prenant soin de préciser, au "sens culturel", il avait raison. Je l'étais et le suis toujours – mais, sincèrement, pour la culture – au sens le plus étroit comme le plus large. 

Je regarde la Yougoslavie parfois avec nostalgie, parfois avec colère. Avec nostalgie pour toute sa diversité culturelle et mes amis, avec colère pour la dictature et les politiciens stupides qui l'ont gouvernée. Si la Yougoslavie avait été une démocratie, elle ne se serait, selon toute probabilité, pas désintégrée. Mais c'était une dictature avec un chef unique et infaillible en son sommet servi par un puissant appareil militaire, policier, bureaucratique, des rituels dans des stades immenses le jour de l'anniversaire de Tito.

J'ai connu des personnes qui ont été internées dans un goulag yougoslave sur l'île de Goli otok, j'ai connu ceux qui avaient perdu leur père à cause de la violence révolutionnaire, j'ai également connu ceux qui se sont retrouvés en prison pour des raisons politiques, parfois pour une seule phrase erronée prononcée en société, une phrase ou une blague sur Tito ou un autre dirigeant communiste. Mais tout cela ne m'est apparu clairement qu'au cours de ces années d’adolescence, et lorsqu'un jeune est frappé par le bon sens, c'est-à-dire par la connaissance et une vision du monde, le scepticisme et la résistance s’imposent à lui. Précédemment, je m'étais laissé aller à l'heureuse illusion qu'il était agréable d'être "jeune dans notre patrie", comme on le chantait lors des fêtes des pionniers. 

La Yougoslavie était une dictature, mais bien plus libre que les autres Etats communistes. Dans les années 1960, les frontières ont été ouvertes, les gens ont vu qu'ils vivaient mieux qu'en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. La vie culturelle et la créativité dans le pays étaient beaucoup plus ouvertes. Ailleurs en Europe de l'Est, il aurait été difficile d'imaginer que, comme à Ljubljana ou à Belgrade, les étalages des librairies recèlent d’ouvrages de Soljenitsyne, Kundera, Bunin, Camus ou Orwell. Des magazines littéraires critiques étaient publiés, il y a eu beaucoup de traductions, les théâtres étaient le lieu passionnant où rechercher des productions esthétiques libres et socialement critiques. La "vague noire" (crni talas) du cinéma yougoslave permit une remarquable envolée artistique et une résistance mordante à l'univocité politique. 

L'ouverture des frontières et les libertés culturelles ne sont toutefois pas synonymes de liberté politique. Nous vivions dans l'étrange paradoxe selon lequel l'Etat, avec son système de parti unique et toutes ses institutions, restait néanmoins une dictature. Et les politiciens ne comprenaient pas que le monde et l'Europe étaient en train de changer. Ni que c'est précisément en raison d'un tel ordre politique et d'une telle mentalité que l'économie s'est effondrée. Dans les années 80, nous avons pensé à transformer la Yougoslavie en un Etat démocratique et confédéral. Cependant, étant donné l’état d’esprit des généraux et des personnes au sommet des partis en Yougoslavie, cela était impossible.

La Yougoslavie ne s’est pas seulement désintégrée à cause des nationalismes, des différences culturelles et économiques ; si ces différences ont bien eu un effet centrifuge, c’est la dictature qui est responsable de la désintégration. Les personnes au pouvoir n'ont pas compris que le temps du changement était venu. Je pense encore aujourd'hui que le grand Etat ne se serait pas morcelé dans l’archipel qu'il est aujourd'hui si nous avions eu un régime démocratique. Et si cela s'était déjà produit, cela ne se serait pas déroulé d'une manière aussi terrible. 

La guerre éclate, d'abord brièvement en Slovénie, où les chars de l'armée populaire yougoslave sortent des casernes, puis en Croatie, pour devenir un enfer en Bosnie-Herzégovine. J'étais à Sarajevo pendant la guerre et j'ai vu ce qui se passait, c'était une expérience douloureuse. J'ai écrit un essai de voyage à ce sujet, "Court reportage depuis une ville longtemps assiégée : justice pour Sarajevo" (Kratak izvještaj iz dugo opsjednutog grada). Nombreuses sont les connaissances et amis qui se sont éloignés au cours de ces années, emportés par le maelström de la guerre dans laquelle ils avaient choisi un côté ou l'autre. 

A la fin des années 1990, en tant que groupe d'écrivains de tous les nouveaux Etats de ce qui était alors déjà l'ex-Yougoslavie, nous avons passé trois jours à Francfort à l'occasion de la foire du livre. Nous avons voulu nous opposer à cette démolition insensée de tous les liens culturels, des échanges et de cette communication intégralement rompue entre les îles de cet archipel. Enfin, nous avons rédigé une déclaration sur la nécessité de renouveler la coopération culturelle sur le territoire de l'ex-Yougoslavie. Nous avons envoyé la déclaration avec nos signatures à tous les grands quotidiens et autres médias de Ljubljana à Skopje. La réponse a été très faible.

Seuls quelques-uns ont publié notre lettre. Si elle a été attaquée par certains, la majorité l'a tout simplement ignorée : "Mais pour qui ces artistes se prennent-ils ?” Personne ne s'en est soucié, les gens se sont tournés vers la vie sur leurs propres îles. Cette vie se déroulait déjà pendant la compétition féroce pour l'appropriation de l'argent et du pouvoir sur chaque île séparément, et avec elle le massacre politique mutuel, quelque chose que les Allemands appellent l’autodestruction (Selbstzerfleischung).

La Yougoslavie ne s’est pas seulement désintégrée à cause des nationalismes, des différences culturelles et économiques ; si ces différences ont bien eu un effet centrifuge, c’est la dictature qui est responsable de la désintégration. Les personnes au pouvoir n'ont pas compris que le temps du changement était venu.

Dès le début de la désintégration de l’Etat yougoslave, j'ai pensé que, malgré l'aversion que j'éprouvais pour ses appareils de parti, il n’allait pas être facile de se retrouver soudainement seul avec mes chers Slovènes, en route pour l'Europe, en bafouillant des phrases européennes, au milieu d’entrepreneurs grossiers et de chanteurs plus doux, coincé entre l'omniscience et la langue acérée, le ressentiment et la honte qui vont avec. Un écrivain connaît son environnement et ses faiblesses. Mais ce n'était qu'une partie du problème ; la surprise qui nous attendait était encore plus grande. Du moins pour nous qui pensions que la démocratie était le remède miracle aux problèmes sociaux de toutes sortes. 

Je ne sais pas ce que nous avions précisément en tête. Un régime parlementaire, certainement, la liberté de la presse et de parole, la prospérité économique. Avant que nous ne soyons vraiment conscients de ce qui se passait, nous sommes entrés dans une ère que ceux d'entre nous qui défendaient la démocratie ne comprenaient pas du tout. À un moment donné, j'ai écrit : "Nous avons rêvé de démocratie et nous nous sommes réveillés avec le capitalisme". Et quel capitalisme ! Pas le capitalisme ordinaire. Cela s'appelait le capitalisme de transformation. Une situation plutôt sauvage qui a laissé beaucoup de gens appauvris, seuls, perdus. Non seulement en Slovénie et dans d'autres pays de l'ex-Yougoslavie, mais dans toute l'Europe de l'Est. Les actifs totaux ou les actifs "sociaux" devaient trouver des propriétaires, la "privatisation" suivait son cours, un processus pour lequel le terme prichvatizacija a été inventé en Russie.

Non seulement en Slovénie, dans les pays de l'ex-Yougoslavie, mais aussi ailleurs en Europe de l'Est, nous, les gens de plume et des livres, n'avons pas beaucoup réfléchi au fait que le capitalisme est fondé sur son propre ensemble de règles, que les propriétaires du capital peuvent influencer la politique, les médias, voire l'ensemble de la vie sociale, voire culturelle. Et que la démocratie est une forme de société si fragile – il y a toujours quelqu'un qui veut s'approprier le plus d'espace économique et social possible. Bien sûr, pour éviter tout malentendu, je continue de penser - pour paraphraser Churchill – que la démocratie est peut-être la pire de toutes les formes de gouvernement, mais qu'il n'y en a pas de meilleure. Mais la vie dans le meilleur des mondes n'était pas non plus très facile à comprendre. 

Soudain, nous vivions dans un monde complètement différent, des personnes de type nouveau riche sont apparues, qui s'étaient enrichies grâce à une privatisation semi-criminelle, les différences sociales se sont creusées, les luttes politiques sont devenues brutalement démagogiques. La vie démocratique a apporté non seulement la liberté d'expression, mais aussi la liberté d'exprimer la malveillance, la colère et l'envie. Cela est dû en partie à ce que l'on appelle le caractère national, caractéristique de toutes les petites nations, où les gens préfèrent s'occuper d'eux-mêmes plutôt que du monde qui les entoure.

À cela s'est ajoutée une course matérialiste sauvage de l'ère dite de la transformation, avec l’apparition de magnats, certains grossiers, d’autres oh-si raffinés, et une frange de personnes appauvries qui pouvaient à peine subvenir à leurs besoins. La démagogie politique toutes tendances confondues, ayant partie liée avec les médias, a exploité les souffrances de la guerre à peine terminée et les blessures non cicatrisées en une confrontation brutale et une consolidation des nouveaux dirigeants sur chaque île. 

L'arrivée de l'internet et, avec lui, les discussions et les paroles de “sagesse” dans les  forums de discussion ont exposé ce chaos démagogique et cette intolérance généralisée : un grand triomphe pour les gens stupides qui croient tout savoir, sont souvent brutaux, et qui sont prêts à en découdre - pas seulement avec des mots.  

Dans les années 1990 et au début du nouveau siècle, j'avais dépensé beaucoup d'énergie à écrire des articles de presse dénonçant ces évolutions et la nouvelle atmosphère sociale intolérante. Jusqu'à ce que je réalise que les moulins à vent étaient réels, extrêmement puissants, et qu'ils pouvaient me projeter au sol à tout moment. J'ai alors démissionné de l’histoire sociale pour me consacrer exclusivement à la littérature. 

Que reste-t-il ? Pour moi ? Et pour nous tous ?

Du passé, les souvenirs d'une vie commune ; pour l’avenir, l'idéal utopique européen. Pour nous qui avons vécu en Yougoslavie, en même temps que cette utopie, la crainte que le sort de la Fédération yougoslave ne se répète pour l'Europe. Après toutes les expériences douloureuses du vingtième siècle, cette union est la meilleure chose qui pouvait nous arriver sur ce continent martyrisé par toutes les guerres et les conflits nationaux et idéologiques, pour toutes les nations d'Europe. Aujourd'hui, il semble que celle-ci soit de nouveau confrontée à une période de crise.

On me demande souvent si je pense que les frontières vont se refermer, si l'Europe est au bord de la désintégration. Ce qui est arrivé à la Yougoslavie pourrait-il arriver à l'UE ? Cette comparaison me semble erronée car les valeurs telles que les droits de l'homme, la liberté d'expression, l'ouverture des frontières permettent précisément de dialoguer. Or en Yougoslavie, cela était devenu impossible à un moment donné. Et malgré ce désastreux coronavirus, les récessions économiques récurrentes, le terrorisme islamique radical et la soi-disant crise migratoire, les peuples d'Europe ne se laisseront plus jamais priver de leurs frontières ouvertes, des libertés humaines et de la démocratie. 

Quand je pense à l'Europe d'aujourd'hui, je pense aussi souvent à ma vie en Yougoslavie et à la vie de l'archipel yougoslave après 1991. J'écris ces lignes pendant confinement, alors que la liberté de mouvement est restreinte et chaque jour nous sommes informés par les écrans de télévision du nombre de personnes nouvellement infectées et de celles qui sont mortes de ce terrible Covid-19. Nous vivons dans l'incertitude, nous regardons l'avenir avec crainte, et il me semble parfois que nous avons atteint la fin de toutes les utopies, comme si nous étions entrés dans l'ère de la dystopie.

Cela a peut-être commencé avec la chute de toutes les utopies du 20e siècle. Toutes ces choses auxquelles les gens croyaient ! Dans l'utopie sociale, dans la grandeur de sa propre nation, dans la victoire de notre foi sur la leur ... également dans l'utopie yougoslave. Et ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour elle, la leur, mais surtout celle des autres. Au moins, l'"Europe", avec son pragmatisme et les hautes valeurs des droits de l'homme, est restée pour nous quelque chose d’un peu plus modeste, une petite utopie partiellement réalisée à laquelle nous pouvons croire, du moins j’y crois. 

Du passé, les souvenirs d’une vie commune ; pour l’avenir, l’idéal utopique européen. Pour nous qui avons vécu en Yougoslavie, en même temps que cette utopie, la crainte que le sort de la Fédération yougoslave ne se répète pour l’Europe.

Les écrivains, ici, sont à part, ils ne représentent plus depuis longtemps une autorité morale. Pas de Tolstoï ni de Camus à grande échelle, surtout pas à l'époque d'Internet, où tout le monde sait tout et où tout le monde peut dire n'importe quoi. 

Alors je me tiens à l'écart, j'observe la vie, j'écris sur elle, que ce soit à l'époque historique ou contemporaine. 

Ici, au terme d'un voyage de trente ans de la Yougoslavie vers un monde nouveau, différent, dans un moment d'incertitude en Europe et dans le monde, entre les quarantaines, les restrictions de sortie, les gens avec des masques sur le visage, j'attends : non plus quelque chose de nouveau - car j'en ai un peu peur - mais le retour à la vie normale. Au cours de ces trente années, j'ai en fait très souvent voyagé de mon île slovène vers les nombreuses autres îles de l'archipel yougoslave, principalement pour présenter mes livres qui ont été publiés dans toutes ces îles. J'ai cessé de m'occuper des tempêtes politiques qui règnent encore entre elles et aussi chez chacune d'elles. 

Récemment, j'étais assis dans un café de Belgrade avec un ami plus jeune, le poète et éditeur Gojko Božović, qui a publié mon dernier roman dans sa maison d'édition. Nous n'avons presque pas parlé de politique. Les distances entre les îles ont tellement augmenté qu'avec l'expérience de l'une, il est difficile de comprendre ce qui se passe sur une autre. Nous avons cependant beaucoup parlé de la diversité et de la puissance artistique des œuvres littéraires que nous avions tous deux lues. La maison d'édition de Gojko s'appelle Arhipelag.

Je ne doute pas qu'il l'ait baptisé ainsi parce que ses publications apportent une richesse littéraire, une variété intéressante de poétiques, des expériences de vie diverses, une immensité de paysages fantastiques. C'est cet archipel littéraire sur lequel je vis désormais moi-même. À une époque où l'on peut difficilement se rendre à pied – et avec un masque sur le visage – au supermarché le plus proche, il me permet de voyager loin et haut, parfois dans le passé, même dans ma jeunesse, lorsque nous avions vécu côte à côte jusqu'à ce que – comme ceux qui se sont retrouvés sur le radeau de pierre de Saramago – nous soyons emportés sur nos îles respectives. 


Cet article fait partie du projet Archipelago Yugoslavia, du réseau Traduki. Il est publié en collaboration avec la S. Fischer Stiftung et traduit avec le soutien de la European Cultural Foundation.

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