Idées L'Archipel Yougoslavie 30 ans après son éclatement | Kosovo

Le pays de “bolji život” – la vie meilleure

Du mythe de la fraternité yougoslave au rêve de la révolution et au cauchemar de la guerre : souvenirs d’enfance, de bouleversements et de traumatismes au Kosovo. Premier article d'une série sur les 30 ans de l'éclatement de la Yougoslavie et de la guerre qui s'en suivit.

Publié le 1 août 2021 à 13:51

Mon père n’a pas un caractère particulièrement sociable. La conversation n’est pas son fort. Il parle peu, et avec retenue. Ce sombre jour de septembre 1990, il n’a même pas ouvert la bouche : il est rentré à la maison après le travail, avant de disparaître silencieusement dans sa chambre.

Prendre conscience que l’un de nos proches est en train de s’effondrer n’est jamais facile. C’est encore plus difficile lorsque cette personne est aussi réservée que mon père. Ingénieur en mécanique, il était à l’époque à la tête du pôle énergie de l’usine Metaliku située près de Gjakova, une ville du sud-ouest du Kosovo proche de la frontière albanaise. Ma mère travaillait également à Gjakova, dans une usine du secteur textile. Cet automne-là, ils ont tous deux été licenciés pour avoir refusé de signer une déclaration de loyauté à la Serbie.


L’Archipel Yougoslavie 30 ans après son éclatement
  1. Kosovo : Le pays de “bolji život” – la vie meilleure
  2. Pendant la guerre, sur les lieux du crime, “j’ai vu le pire visage du genre humain” (Serbie)
  3. Cette horloge de l’apocalypse que je porte en moi depuis la guerre (Bosnie-Herzégovine)
  4. Nous avions rêvé de démocratie, nous nous sommes réveillés avec le capitalisme (Slovénie)

L’expérience yougoslave ne faisait que commencer lorsque mes parents sont nés. Elle était sur le point d’échouer au moment de ma naissance. Nous avons tous trois vécu ce que les yougoslaves appelaient bolji život: la vie meilleure. Projet réunissant de nombreux peuples des Balkans, la Yougoslavie socialiste a procuré à ses habitants de bonnes conditions de vie pendant des décennies.

Certains groupes ethniques minoritaires tels que les Albanais en ont néanmoins été privés. Mes parents et moi avons pu goûter à l’idylle yougoslave. Si mes parents étaient imprégnés du célèbre slogan popularisé par [le fondateur de la Yougoslavie d'après-guerre] Tito, selon lequel la paix durerait 100 ans, ma génération, au contraire, a vécu en ayant conscience que la guerre pouvait éclater à tout moment. Cette crainte ne s’est pas démentie : la guerre s’est déclenchée maintes fois, sous des formes inédites.

Bolji život n’avait jamais été destinée aux Albanais du Kosovo. Les années 1990 ont d’ailleurs balayé les slogans et les déclarations de fraternité et de paix. Reléguée au rang de lointain souvenir, la solidarité fraternelle a cédé la place à une franche hostilité. Pourtant, curieusement, ce souvenir persiste aujourd’hui : au cœur de la capitale kosovare s’érige le monument de la fraternité et de l’unité, dont l’interprétation a évolué au fil du temps. La gloire des uns fait la honte des autres. Mon fils de 9 ans trouve ce monument tout bonnement hideux et bizarre. De même, les noms de Boro et Ramiz, qui ont longtemps désigné le complexe sportif de Pristina, lui sont complètement étrangers. Lorsque je lui raconte comment l’esprit de fraternité de ces deux héros yougoslaves, l’un serbe et l’autre albanais, est devenu le symbole de l’unité entre ces deux peuples, il ouvre de grands yeux ébahis.

“Bolji život” n’avait jamais été destinée aux Albanais du Kosovo. Les années 90 ont d’ailleurs balayé les slogans et les déclarations de fraternité et de paix. Reléguée au rang de lointain souvenir, la solidarité fraternelle a cédé la place à une franche hostilité.

La monumentale architecture communiste, au caractère presque sacré, continue de faire partie du quotidien ordinaire des habitants, ce qui ne cesse de stupéfier les plus jeunes comme mon fils. Vestiges tangibles du mythe de la fraternité, ces “témoins de pierre” conservent un pouvoir évocateur surprenant. La persistance d’une telle force symbolique peut s’expliquer par les abysses de violence et de désastre dans lesquelles a sombré le mythe yougoslave.

Ce funeste jour de septembre 1990 qui a vu la vie de mes parents s’effondrer comme un château de cartes, s’est également apparenté à une plongée dans les abysses. Il arrive que ma mère évoque la façon dont une vie entière de travail et d’espoir a été détruite du jour au lendemain. Ayant perdu toute perspective de structure et de continuité, mes parents ne s’en sont jamais remis.

Le statut de région autonome de la fédération yougoslave, que le Kosovo détenait depuis 1974, lui a été retiré au printemps 1989. Ainsi, le Kosovo s’est retrouvé soumis aux règles de la police serbe, ce qui a bouleversé la vie de mes parents ainsi que mon enfance. Mener une vie ordinaire est devenu inenvisageable dans un tel état d’urgence. La “vie meilleure” faisait partie du passé.

J’étais alors très jeune, et je n’ai pas immédiatement saisi la gravité de ce bouleversement. Néanmoins, mon quotidien s’est progressivement transformé. Mes parents passaient bien plus de temps à la maison. Notre liberté de mouvement diminuait de jour en jour, tandis que la qualité de notre nourriture se dégradait. Le déclin s’est généralisé, si bien que même la population a diminué : de nombreux Kosovars ont abandonné leur patrie pour fuir en Europe de l’Ouest, ou bien outre-Atlantique. Mon père a longtemps refusé d’envisager l’exil : il resterait fidèle à sa terre natale et ne la quitterait jamais. Bien qu’à peine perceptible d’un point de vue extérieur, son profond sentiment d’appartenance à sa patrie était enraciné dans une histoire familiale mouvementée. Des partisans avaient tué son grand-père, avant que le régime communiste ne ruine son père, le contraignant à déménager dans d’autres villes.

L’état d’urgence et les mesures policières nous ont frappés de plein fouet. Lors de nos traditionnelles réunions familiales du samedi soir, mon père tâchait de préserver une vie de famille aussi normale que possible, malgré les dramatiques évènements en cours. Il se réfugiait dans ses souvenirs de vie étudiante à Zagreb, qu’il considérait comme les meilleures années de sa vie. Il se remémorait également ses voyages en Europe dans les années 70 et 80, à une époque où les Albanais du Kosovo pouvaient voyager librement lorsqu’ils en avaient les moyens.

Ce sont les seules histoires que mon père nous racontait. J’adorais les écouter car elles me révélaient l’origine de son amour. En l’écoutant, je rêvais d’autres vies, d’autres lieux, d’autres mondes, puisque le monde qui existait au-delà des frontières de notre réalité inquiétante restait un mystère. J’ai donc appris à vivre dans mon tout petit monde. Hormis lors d’un unique séjour de vacances dans notre maison d’été d’Ulcinj, sur la côte du Monténégro, nous avons cessé de voyager.

Dans mon imaginaire, ce monde inconnu était d’une grande beauté. Je n’ai jamais osé demander où se situait la frontière. Visibles et invisibles, des frontières se dressaient dans tous les domaines : politique, économique, linguistique, ou encore culturel. Puisque l’autre monde demeurait impénétrable, je suis devenu une éternelle rêveuse.

Même rêver était considéré comme un “crime”. Mais personne ne pouvait m’en empêcher. Mes rêves m’appartenaient. Le rêve de liberté ? Un sublime tissu en soie. Le rêve de soulèvement national ? Un tissu en lambeaux et rapiécé. Mais le Dieu de la Justice de ces rêves était injuste puisque finalement, toutes ces utopies restaient de simples chimères. Aujourd'hui encore, je me souviens de ces rêves, qui me semblaient si tangibles à l'époque, dans les rues où se déroulaient les manifestations. Je rêvais de liberté le long des avenues, sur la place principale, au cœur de foules de milliers de personnes défilant comme des soldats sans drapeau. J’avais confiance en ces grands hommes qui nous appelaient, nous, les enfants, les “petits héros du futur” édifiant la liberté de demain sur les routes du passé.

Dans mon imaginaire, ce monde inconnu était d’une grande beauté. Je n’ai jamais osé demander où se situait la frontière. Visibles et invisibles, des frontières se dressaient dans tous les domaines : politique, économique, linguistique, ou encore culturel.

Descendre dans la rue était un moyen de faire face à la réalité de notre oppression. Là, l’impuissance d’une enfant de dix ans rencontrait le drame national. Ce bouleversement émotionnel fait de révolte, de fierté et de peur, est l’une des expériences les plus marquantes de mon enfance. “Liberté ! Démocratie ! République du Kosovo !”. Mes rêves arboraient ces slogans avant de se briser en mille morceaux lorsque, déçus, nous rentrions chez nous en fin de journée. Dans cette période de confusion, je rêvais de la grande révolution qui instaurerait la paix. À aucun moment, je ne me doutais qu’une enfance vécue dans une période aussi tragique complexifierait et déformerait mon expérience ultérieure de la paix. J’étais une enfant vivant dans un état de guerre permanent, me demandant chaque jour quel nouveau conflit éclaterait le lendemain.

Ces grands rêves demeuraient bien loin de notre quotidien familial. Chez nous, tout allait bien tant que la nourriture ne manquait pas. Après av…

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