Le quartier résidentiel de Mjølnerparken, dans la capitale danoise, est en chantier depuis des années – tant au sens politique qu’au sens propre. Des barrières de chantier, des grues et des ouvriers dominent le paysage autour des immeubles du quartier branché de Nørrebro, au nord de la capitale danoise.
En 2018, il avait encore servi de décor à la présentation du “plan anti-ghetto” de l’ancien Premier ministre Lars Løkke Rasmussen. Ce plan visait à lutter sans merci contre les soi-disant “sociétés parallèles”. Selon Rasmussen, on avait enfin trouvé un outil pour remédier à l’échec de l’intégration des immigrés.
Selon cette loi, les logements sociaux dont les habitants remplissaient certains critères comme un bas niveau d’éducation, un taux de chômage élevé ou un nombre élevé d'entre eux ayant des antécédents judiciaires étaient répertoriés dans une liste de “zones résidentielles à risque”. Le plan visait à transformer ces quartiers et à démanteler les “ghettos” grâce à des mesures ciblées.
Au fil des ans, les seuils ont toutefois été modifiés, de sorte que certains quartiers sont restés sur la liste alors que la situation s’était améliorée. Le critère essentiel demeure celui de l’origine des habitants : ce n’est que lorsqu’une zone résidentielle compte plus de 50 % d’immigrés ou de descendants de personnes originaires de “pays non occidentaux” qu’elle se voit attribuer le “label de ghetto”.
À peine né et déjà ghetto
Mjølnerparken figurait “dès sa naissance” sur cette liste, comme nous l’explique Majken Felle, que nous avons rencontrée dans les locaux de l’Association des habitants.

En effet, même si un quartier doit être classé “ghetto” plusieurs années d’affilée pour être considéré comme un “ghetto dur” et déclencher le plan du gouvernement, les habitants des immeubles en briques rouges aux balcons blancs ont été confrontés dès son entrée en vigueur au démantèlement de leur quartier.
“La loi avait un effet rétroactif et nous étions donc concernés dès le départ”, raconte cette enseignante de 52 ans. Alors que certains quartiers avaient eu le temps de modifier leurs statistiques pour être retirés de la liste, Mjølnerparken a dû présenter immédiatement un plan de mesures concrètes visant à réduire le parc de logements sociaux.
“À Bispeparken, des militants ont frappé à toutes les portes des appartements pour collecter les bulletins scolaires et les diplômes universitaires des habitants issus de l’immigration qui n’avaient peut-être pas été enregistrés dans le système danois”, raconte-t-elle. “Finalement, les habitants ont réussi à modifier leurs statistiques en matière d’éducation de telle sorte qu’ils n’ont pas atteint le nombre de points nécessaire pour figurer sur la liste des ghettos. À Mjølnerparken, nous n’avons plus eu cette chance”, ajoute Felle, qui lutte depuis le début contre les mesures “anti-ghetto”.
La pression de l’association de logement
Pourtant, elle avait emménagé à Mjølnerparken en 2014 précisément parce qu’elle appréciait beaucoup l’esprit de communauté qui y régnait. Aujourd’hui encore, cette enseignante se souvient de la grande salle commune, qui servait à organiser de grandes fêtes et même des mariages. Les gens discutaient sur les aires de jeux et dans les cours intérieures, ils se connaissaient et parlaient danois entre eux.
Le parc Superkilen, situé à côté, a été plusieurs fois récompensé par des prix de design et célèbre à travers ses installations les 62 pays dont sont originaires les habitants du quartier. Ironie du sort : de nombreuses familles ont été chassées du quartier en raison précisément de la “loi sur les ghettos”.
“Nous n’avons pas de chiffre précis, car nous ne savons pas combien de familles auraient de toute façon déménagé après avoir trouvé un meilleur logement, combien d’entre elles sont parties de manière semi-volontaire parce que la pression était devenue trop forte, et combien ont effectivement été contraintes de déménager vers d’autres logements à la suite d’avis d’expulsion”, détaille l’enseignante.

Elle se souvient des coups de fil passés par la société immobilière aux familles ayant fait appel de leur expulsion, les sommant de renoncer à leur recours sous peine de “se retrouver à la rue”. “Or, cela aurait été illégal”, précise Felle : “au sein de l’association des habitants, nous avons essayé de veiller à ce que tout le monde connaisse ses droits.”
Majken Felle ignore pourquoi tout a dû se faire si rapidement – à savoir en l’espace de deux ans. En effet, la loi stipule que la réduction du parc de logements sociaux peut s’effectuer d’ici 2030. Il y aurait donc encore eu le temps de prendre des mesures, même cette année.
Une expérimentation illégale?
Malgré cela, deux immeubles, soit 260 logements, ont été vendus et sont désormais loués sur le marché privé. “Les habitants des nouveaux logements ne s’intéressent guère à l’esprit de communauté”, regrette Felle, tout en précisant qu’elle les comprend. Ces nouveaux locataires, essentiellement des étudiants ou de familles en attente de pouvoir acheter un logement – comme c’est l’usage en Scandinavie – ne souhaitent pas rester longtemps dans ces logements sociaux.
Elle trouve néanmoins dommage que la cohésion s’effrite et que les invitations à des événements soient ignorées : “On pourrait presque dire qu’il existe désormais des sociétés parallèles”, dit-elle, en esquissant un faible sourire.

Cela étant, il est devenu clair que toute cette expérimentation dite du “ghetto” est probablement illégale. En 2025, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a jugé que le critère de l’immigration pourrait relever de la discrimination raciale et a renvoyé l’affaire devant la Cour d’appel de Copenhague. Majke Felle était l’une des plaignantes devant la CJUE à Luxembourg et attend prochainement une audience devant la Cour d’appel.
Selon Frederik Waage, professeur de droit à l’Université du Sud du Danemark (SDU), une décision pourrait alors être rendue au plus tard l’année prochaine. “Il se pourrait tout à fait que l’une des parties fasse appel du jugement de la Cour d’appel devant la Cour suprême”, assure-il, tout en étant convaincu que le gouvernement danois ne pourra plus maintenir la loi sur les ghettos. Waage estime toutefois que la loi survivra d’une manière ou d’une autre – mais sans cette connotation raciste.
Des répercussions incertaines
Elue maire de Copenhague l’année dernière sous la bannière du Parti populaire socialiste (gauche), ravissant pour la première fois la capitale aux sociaux-démocrates, Sisse Marie Welling ne considère pas que la mise en œuvre de la loi soit problématique en soi.
“Il ne s’agissait pas seulement de respecter les dispositions légales, mais aussi d’apporter un réel changement positif dans les quartiers concernés par la loi”, dit-elle dans la réponse écrite qu'elle nous a adressée, tout en mentionnant les importants investissements réalisés dans les structures d’accueil pour enfants et les écoles de ces différents quartiers.
Majke Felle n’y voit quant à elle aucun aspect positif. Ouvrant la porte de son bureau donnant sur la cour intérieure et montrant les chantiers, elle regrette que “les aires de jeux ne [soient] toujours pas terminées et certaines cours fermées”. Les espaces propices aux rencontres et aux échanges ont tout simplement disparu, selon l’enseignante.
Felle souhaite pourtant poursuivre son combat aux côtés des autres plaignants, car, même si les tribunaux danois statuent en leur faveur, une question majeure se pose : qu’adviendra-t-il des immeubles de Mjølnerparken qui ont déjà été vendus si les habitants plaignants obtiennent gain de cause ? Pour le professeur Frederik Waage, la réponse n’est pas claire. Mais pour Majke Felle, une chose est sûre : “Ils devront alors nous les rendre”. Et elle compte bien être en première ligne ce jour-là.
✍️ Edition : Adrian Burtin
🤝 Cet article a été réalisé dans le cadre du projet collaboratif PULSE. Emma Louise Stenholm de Føljeton y a contribué.
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