Chapitre 5
Sur l’île de Sumatra, en Indonésie, un des derniers habitats où trouvent refuge des espèces menacées d’extinction telles que les éléphants, les tigres et les orang-outans, a fait l’objet d’un défrichement débridé orchestré par les exploitants de bois tropicaux et de caoutchouc et les cultivateurs clandestins. Pendant des années, Michelin a investi la région en partenariat avec le géant local de l’agro-industrie Barito Pacific Group pour y développer des plantations d’hévéas, dont est tiré le latex nécessaire à la création du caoutchouc.
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Financées par des obligations dites “vertes”, ces plantations étaient censées contribuer à la reforestation, à la conservation des animaux protégés et à la réduction de l’empreinte carbone du géant du pneumatique. Les obligations ont été émises par la Tropical Landscapes Finance Facility (TLFF), une plateforme de financement pour des projets en lien avec les accords de Paris sur le climat co-créée par des partenaires internationaux, dont le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et la banque française BNP Paribas, comme nous l'avions révélé dans les chapitres précédents.
Nous avions également démontré que ces plantations détenues par la société Royal Lestari Utama (RLU), coentreprise de Michelin et Barito, avaient été installées sur des terres appartenant en partie à une forêt censée être protégée en marge du parc national Bukit Tigapuluh (“Trente collines” en indonésien) et dont la végétation avait été détruite au mépris des critères de la finance verte.
Cet habitat s’est réduit comme peau de chagrin suite à l’effet combiné de la déforestation industrielle réalisée par RLU, et celle, plus “artisanale”, des défricheurs illégaux. C’est dans ce contexte, largement caché aux investisseurs, que Michelin et Barito Pacific ont eu recours aux obligations vertes.

La responsabilité de RLU a été enfin reconnue par Michelin lors d’un échange récent avec notre partenaire Mediapart. "Personne ne conteste ce qui s'est passé antérieurement, notre but est de faire les choses différemment", a par ailleurs déjà reconnu Lisa Genasci, PDG d'ADM Capital Foundation lors d'une réunion avec l’ONG Mighty Earth à laquelle sa société d’investissement et les autres cofondateurs de la TLFF ont assisté en décembre 2020 et dont Voxeurop a pu consulter le procès verbal.
Michelin a remboursé aux investisseurs les obligations vertes à l’été 2022, après avoir racheté l'entièreté de RLU, dont elle était jusque-là actionnaire minoritaire, avec 49 % des parts. La société Michelin n'est ainsi plus soumise aux engagements environnementaux liés à ces obligations. Depuis, la TLFF a été démantelée et RLU a arrêté de commander ses rapports d'avancement à des consultants indépendants. Le dernier rapport, couvrant les années 2022 et 2023, a été publié le 27 mai 2024. Rédigé directement par Michelin, il ne fait aucune référence aux engagements de durabilité pris par rapport aux acheteurs des obligations vertes, ni aux objectifs de conservation qui, auparavant, étaient indiqués chaque année. Nous avons interrogé Michelin le jour même sur le contenu de ce rapport, mais le groupe a affirmé ne pas être en mesure de répondre rapidement.
"Je ne pense pas que ce soit du greenwashing lorsque le secteur financier récompense le changement d'orientation d'une entreprise qui a le pouvoir de générer de la conservation", précise Bastien Sachet, PDG de Earthworm (qui en 2015 avait réalisé un audit de terrain pour Michelin révélant la responsabilité de RLU dans la déforestation). "Il faudrait se concentrer sur ce qui s'est passé depuis que RLU s'est engagé à ne pas déboiser, en vérifiant si les objectifs de conservation des écosystèmes (et aussi d'amélioration des moyens de subsistance des communautés locales) ont été atteints."
À travers l'avis de plusieurs experts et l'analyse des documents officiels et de toutes les données disponibles, nous allons prouver dans ce nouveau chapitre comment, malgré ses efforts, Michelin n’a toujours pas véritablement réussi à tenir ses engagements vis-a-vis des investisseurs, étant encore bien loin d’atteindre ses objectifs environnementaux.
Les débuts mouvementés de l’ère Michelin
Pour bâtir la façade verte de son projet commercial, Royal Lestari Utama a chargé en 2015 l’ONG environnementale WWF d'approcher la Frankfurt Zoological Society (FZS) et les mêmes ONG locales qui s'étaient battues jusque-là pour mettre un terme à ses opérations de déforestation. L’objectif officiel : réfléchir à un moyen de préserver ce qui restait des écosystèmes ravagés dans les deux concessions qu’elle possédait dans la province de Jambi, à Sumatra.
Comme le recommandait l'audit mandaté par Michelin en 2014 à l'organisation environnementale Earthworm Foundation, RLU a décidé de commander une évaluation pour cartographier à la fois les zones à haut stock de carbone (HSC) et celles à haute valeur de conservation (HVC) dans toutes les concessions des filiales de RLU, y compris celles situées à Sumatra et à Bornéo. L’évaluation a été réalisée par la société de conseil indonésienne Tropenbos. Michelin peut ainsi se targuer d’avoir été le premier à appliquer les normes volontaires pour la protection des écosystèmes dans le secteur du caoutchouc (1).
Cependant, la production de caoutchouc s'est poursuivie dans certaines parties de la concession gérée à Jambi par la succursale de RLU, Lestari Asri Jaya (LAJ) où les éléphants transitent habituellement et que Tropenbos avait pourtant délimitées comme HCV. Cette dérogation a été convenue avec le WWF lui-même, a précisé l'entreprise. L'organisation environnementale s'est refusée à tout commentaire sur ce point.

Lorsque RLU a démarré ses opérations en mars 2015, Michelin a imposé un moratoire de six mois sur les coupes, jusqu'à la publication de l'étude de Tropenbos. Le moratoire terminé, la filiale de RLU titulaire de la concession LAJ aurait recommencé à raser les zones à recouvrir d'hévéas, y compris celles où se trouvaient des forêts dans lesquelles vivaient des éléphants. C'est ce qu'indiquent plusieurs témoignages de villageois cités dans une étude menée par des chercheurs de l'Université allemande de Göttingen.
“RLU coupait chaque année les arbustes qui sont en fait les principales sources d'alimentation des éléphants”, déplore une source anonyme de l’ONG Conservation International. “Ces parcelles de forêt n’étaient pas susceptibles d’être sauvées à long terme, et l'abattage illégal par des personnes empiétant sur la forêt n'a été que marginal”, affirme Hervé Deguine, directeur des Affaires publiques de Michelin. Ce dernier reconnaît tout de même que, les années suivantes, les équipes de RLU ont coupé “par erreur” 125 hectares de forêt qui n’auraient pas dû l'être, mais qui ont été intégralement compensés par l’affectation à la conservation d’autres espaces de surface équivalente.
Le WWF nous a fourni les preuves que de nouveaux défrichements ont été faits en 2016 dans les zones que RLU était censée protéger en étant formellement responsable de leur gestion, sans préciser qui, de l'entreprise ou des exploitants illégaux, était à blâmer.
L'évaluation de Tropenbos, que même le WWF a jugée lacunaire, et son application défaillante semblent constituer un manquement aux engagements pris par les deux actionnaires de Royal Lestari Utama, Michelin et Barito Pacific, voire potentiellement une entorse aux règles internationales volontaires sur la protection des écosystèmes (voir point A de la documentation).
Les obligations vertes embellissent la réalité
Pendant ce temps, RLU et d'autres entreprises locales actives à Jambi ont engagé en compagnie de Michelin des discussions avec le WWF et la Frankfurt Zoological Society. Ces derniers les ont exhortées – en vain – à laisser les éléphants traverser leurs concessions pour diminuer la pression exercée sur les terres des communautés locales, et ainsi réduire le risque de conflit entre animaux et résidents.
"En 2017, le protocole d'accord avec les ONGs a finalement été annulé en raison de l'opposition d'Edouard de Rostolan, chargé du développement durable pour l’achat du caoutchouc naturel chez Michelin”, confie une autre source anonyme auprès de l’ONG Conservation International. Dans une interview à la radio en 2023, Rostolan affichait par ailleurs les progrès en matière d'écologie de RLU sans jamais citer la situation controversée sur le terrain.
Deguine défend son collègue Rostolan en affirmant que “les ONGs proposaient un espacement beaucoup plus large entre les arbres à caoutchouc pour faire pousser les buissons (une source de nourriture pour les pachydermes) et laisser les éléphants utiliser n’importe quelle zone de la concession à tout moment, ce qui aurait causé inévitablement des dégâts importants au caoutchouc et mis nos employés en danger vis-a-vis des éléphants”.
Malgré le fait que les ONGs aient dénoncé dans les coulisses le faible engagement de Michelin et Barito Pacific en faveur de la conservation de la biodiversité, et notamment la protection des éléphants, un scénario idéalisé est renvoyé aux investisseurs. À l'occasion du placement des obligations vertes sur le marché, la TLFF affirmait par exemple que “le projet [impliquait ] une collaboration avec le WWF, qui [avait travaillé] avec Michelin et Royal Lestari pour mettre en réserve les forêts restantes [...] dans les concessions de RLU”.
À noter que le WWF était payé par Michelin dans le cadre du partenariat global signé en 2015, tout en étant chargé de surveiller la performance environnementale de RLU. "Si c’est vrai, c’est un énorme conflit d’intérêts !”, s’exclame Alex Wijeratna, directeur de campagne de l’ONG environnementale Mighty Earth. “Ce n'est pas parce qu'on leur a donné de l'argent qu’ils ont été complaisants, on a eu des désaccords importants”, affirme pour sa part Michelin. Le WWF a quant à lui nié avoir été rémunéré spécifiquement pour son activité liée au projet mené en Indonésie.
BNP Paribas, la banque française qui a pris en charge la commercialisation des obligations vertes émises par la TLFF, a soigneusement préparé le prospectus d'information en mettant en avant ses objectifs socio-environnementaux, tout en passant sous silence la déforestation causée antérieurement par RLU (2). Par ailleurs, BNP Paribas semblerait avoir violé, elle aussi, sa propre politique de durabilité, qui insiste sur le respect des zones à haute valeurs de conservation (HVC), un respect qui a été bafoué par Royal Lestari Utama. BNP paribas a refusé de commenter son implication dans le projet.
La vitrine marketing pour les investisseurs sur le site web de la TLFF (aujourd'hui inaccessible) indique que 18 370 des 70 716 hectares dans la province de Jambi (soit 25 %) allaient être affectés à la conservation, tandis que 25 458 hectares (soit 36 %) seraient réservés aux moyens de subsistance locaux. Les 28 026 hectares restants (soit 39 %), devaient être affectés à la culture d'hévéas.
"L'objectif initial à Jambi était de planter 45 000 hectares", explique Luc Minguet, ancien directeur des achats de Michelin. Hervé Deguine lui fait écho : "Désormais, on va limiter la plantation à une échelle plus petite, car au fur et à mesure que le projet se développait en 2014-2016, certains cultivateurs illégaux ont couru contre la montre, s'installant dans des endroits où RLU prévoyait de développer des plantations, en essayant de [lui] revendre la terre (qu'ils ne possédaient pas)."
"La plupart des zones réservées à la conservation ont déjà été perdues à cause de l’occupation par des cultivateurs illégaux, il n'y a donc pas eu de sacrifice réel pour RLU, qui n'aurait pas pu planter de caoutchouc là-bas de toute façon”, déclare notre source anonyme auprès de Conservation International. "Cela signifie une perte nette pour la conservation et un bénéfice maximal pour l'entreprise, qui dans les faits n'a rien cédé, bien que leurs cartes officielles puissent donner cette impression."
La production de se poursuit dans la zone de conservation
Les cartes montrent notamment la zone de conservation de la faune (Wildlife Conservation Area – WCA), que RLU a créée à l'intérieur de la concession de sa succursale Lestari Asri Jaya (LAJ) en 2017-18, dans la foulée de l'émission des obligations vertes. Il s’agit d’une bande de 9 700 hectares, s'étirant le long de la limite avec le Parc national de Bukit Tigapuluh et deux autres concessions distinctes, dites ABT, qui étaient gérés par le WWF (3).
Selon Hervé Deguine de Michelin, “il n'y avait plus de raison de signer le protocole d’accord précédemment négocié avec les ONGs car la création de la WCA […] était beaucoup plus ambitieuse, permettant aux éléphants d'avoir davantage d’espace pour vivre en liberté. […] RLU a réaffecté à la conservation forestière la WCA […], bien que des hévéas auraient pu y être plantés légalement”.
En réalité, la WCA ne contient qu’une petite partie d'habitat naturel. Selon l’ancien site web du projet, 2 364 hectares de forêt subsistent en son sein en 2019 (un an après sa création) – soit moins d’un quart de sa surface totale, définie par Deguine comme un “espace forestier”.
Sur plus d’un quart (environ 2 670 hectares) de la surface de la WCA sont plantés des hévéas au détriment de la régénération de la forêt vierge, selon les estimations de par Leo Bottrill, directeur de l’entreprise de technologie géospatiale MapHubs. Quelque 1 800 hectares de la zone de conservation sont gérés par Royal Lestari Utama, qui poursuit ainsi la production dans cet habitat essentiel pour les éléphants, contrairement à ce que recommandait le cabinet de conseil Tropenbos dans son étude.
"Lorsque nous avons créé la WCA en 2018, nous avons convenu avec le WWF que les plantations existantes retourneraient ensuite à la nature, à l’issue du premier cycle d’exploitation de 25 ans”, admet Hervé Deguine.

Cette plantation avait été initiée en 2013 par RLU après avoir défriché la zone grâce à des emprunts bancaires, paradoxalement remboursés dans une large mesure à travers les obligations vertes, comme nous l’avons dévoilé dans le premier chapitre de notre enquête.
Le combat perdu des éléphants
“L'entreprise a continué à entraver les déplacements des éléphants, dans la zone de la WCA encore réservée à la production de caoutchouc”, a ajouté notre source anonyme auprès de Conservation International. “En conséquence, les villageois et la Frankfurt Zoological Society ont averti à plusieurs reprises Royal Lestari, le WWF et l’Agence indonésienne pour la conservation de la nature (BKSDA) du nombre croissant d’intrusions d'éléphants dans les champs adjacents."
La même source anonyme met ainsi en garde sur le “retard dans la mise en œuvre des activités de conservation” car “plus la zone où les éléphants peuvent vivre est petite, plus le risque de conflit avec l'homme compromet la survie des [animaux]".
Notre source argumente que “la WCA n'est pas un habitat sûr, car des agriculteurs en colère poussent les éléphants hors de la zone, au sein de laquelle ils ont également érigé des clôtures électriques illégales qui, avec les pièges tendus par les braconniers, sont autant de menaces pour les éléphants”.

Selon la presse locale, plusieurs éléphants ont été tués dans les alentours du parc Bukit Tigapuluh depuis 2014, dont au moins trois dans la concession LAJ : le premier en 2019, le deuxième en 2022 (un éléphanteau probablement pris dans un piège et le troisième en mai 2024 – “à cause d'une électrocution près d'une clôture illégale dans une plantation illégale de palmiers à huile”, précise notre source.
En dépit de ce décompte macabre, Michelin rétorque que son système de détection et ses opérations de sensibilisation des populations d’éléphants auraient “réduit le nombre de conflits“ et qu’il y aurait même “davantage d’éléphants“ depuis le lancement du projet en 2015. “Nous n’avons pas de données quantitatives précises, mais nous savons, parce que nous le voyons sur le terrain, de nombreuses caméras se déclenchant au passage des animaux”, déclare Deguine, qui précise : “Il est évident que sur les territoires que nous ne contrôlons pas, la situation peut ne pas s’améliorer.”
Une responsable de terrain de la société en Indonésie ajoute qu’il y a “davantage de jeunes éléphants au sein des groupes”. Cela ne veut pas forcément dire que la population (environ 150 animaux actuellement, soit 10 % du total d'individus à Sumatra) est en bonne santé, selon certains scientifiques interrogés. Reste que cette donnée controversée est confirmée par plusieurs sources (voir le point B de la documentation).
Les chiffres montrent l’échec
En 2022, la société de consultance Daemeter a publié une nouvelle analyse concernant les zones à haute valeurs de conservation dans la concession Lestari Asri Jaya (LAJ), sur la base de recherches réalisées en 2019. Le rapport recommandait de libérer 15 000 hectares supplémentaires pour la conservation des habitats, par rapport aux seuls 12 150 hectares identifiés dans l'étude de Tropenbos, que le WWF avait lui aussi jugés insuffisants.
Selon Leo Bottrill, directeur de l’entreprise de technologie géospatiale MapHubs, plus d'un tiers (9 500 hectares) des zones considérées comme HVC est actuellement recouvert de monocultures d’hévéas, incluant celles de Royal Lestari Utama et celles des petits exploitants souvent illégaux. Certains d’entre eux vendent leur caoutchouc à Michelin dans le cadre du partenariat signé par l’entreprise avec les communautés locales.
“Nous ne les encourageons pas à planter des hévéas sur ces territoires, mais que pouvons-nous faire si les paysans plantent tout de même ? Et comment ensuite expliquer aux villageois que nous achetons la production de l’un d’entre eux mais pas d’un autre ?”, explique Hervé Deguine. Selon le directeur des Affaires publiques de Michelin, “il peut y avoir des clauses transitoires incluant le rachat de certaines productions, en contrepartie d’engagements sur le long terme, c’est notre seul moyen de reprendre le contrôle de certaines superficies”.
Si on considère que RLU s'approvisionne aussi en hévéas auprès des petits exploitants de la concession Lestari Asri Jaya (qui en occupaient environ 18 000 hectares en 2019), la surface totale exploitée commercialement par l’entreprise pourrait dépasser celle qu’elle a officiellement déclarée dans son récent rapport. Ce dernier ne mentionne en effet que les 18 750 hectares plantés à Jambi directement par RLU (y compris la concession LAJ et celle voisine de Wanamukti Wisesa). Cette différence, que Michelin n’a pas clairement expliquée, émerge des chiffres du gouvernement indonésien cités dans le rapport de Daemeter.


L'étude de Daemeter confirme la catastrophe écologique, bien qu'elle n’accuse pas explicitement l'entreprise. Elle affirme que "la destruction massive de l'habitat au cours des dernières décennies a poussé les éléphants au bord de l'extinction et a entraîné d'intenses conflits avec les humains". Et reconnaît également que la forêt secondaire comprise dans le périmètre de la WCA “est un habitat de haute qualité” qui s’est réduit “dans la zone de l'entreprise en raison de l'expansion de la production et […] des cultures des communautés locales”.
Les conclusions de l'étude impliquent qu'avant son engagement de non-déforestation, Royal Lestari Utama a été responsable, à la fois directement et indirectement, d'une perte nette de biodiversité. Cette dégradation a eu lieu, bien avant l'entrée en jeu de Michelin, en vue de développer une production suffisante pour attirer des investissements, comme nous l’avons démontré dans le troisième chapitre de notre enquête. Ceci est contraire aux normes de l’International Financial Corporation (IFC) que Royal Lestari s’est engagée à respecter dans le document fourni par BNP Paribas aux investisseurs (4).
Par ailleurs, lorsque l'habitat abrite des espèces menacées telles que les éléphants, les tigres et les orangs-outans, les normes IFC que RLU doit respecter deviennent plus strictes. Il ne suffit alors plus d'éviter la perte de biodiversité : une entreprise doit réaliser un gain net de cette dernière, en élargissant les habitats – et donc la surface des forêts protégées – à l'intérieur ou à l'extérieur de sa zone d'exploitation. Cette obligation est d'ailleurs préconisée par les auteurs des derniers rapports illustrant les progrès socio-environnementaux de RLU (tous retirés de la publication suite au rachat de l’entreprise par Michelin).
Ce qui se passe actuellement dans la concession de RLU est exactement le contraire, même en ne tenant pas compte de la déforestation réalisée antérieurement par la société indonésienne. Jusqu'à présent, la régénération naturelle et la plantation active d'arbres natifs ne se sont pas révélées assez rapides pour compenser le défrichement continuel des forêts par les petits exploitants, y compris dans le parc de Bukit Tigapuluh jouxtant la concession. Des photos, prises en novembre 2022 par notre partenaire indonésien Tempo, montrent des arbres coupés et transportés par camion dans la concession de Lestari Asri Jaya.

“Nous ne pouvons pas empêcher les exploitants illégaux d’utiliser les territoires dans notre concession de la façon dont ils l’entendent ; nous n’en avons ni les moyens, ni le droit”, explique Hervé Deguine. “Ce sont les pouvoirs publics qui doivent faire respecter les lois."
D’après les données du gouvernement indonésien, les rapports de RLU et l’analyse de Leo Bottrill de MapHubs, la couverture forestière (concentrée presque entièrement dans la WCA) semblait être passée de plus de 3 000 hectares à un peu plus de 2 000 entre 2016 et 2022. Soit une perte de forêt de 400 à 1 100 hectares depuis l’arrivée de Michelin (voir le point C de la documentation).
Michelin conteste cette baisse dramatique, estimant que les analyses satellite ne sont pas précises et qu’elles ne permettent pas, à elles seules, d’évaluer l’évolution de la surface forestière dans le temps. Le groupe affirme avoir réalisé une étude très fiable (qu’il n'a pas rendue publique) mêlant images satellite et vérifications sur le terrain. “Nous pouvons affirmer que la taille actuelle de la forêt est de 2 831 hectares”, déclare Deguine, sans toutefois en fournir la preuve.
Cette mesure ponctuelle, pourtant, ne démontre pas une inversion substantielle de la tendance à la baisse.
Michelin toujours optimiste, malgré tout
Le précédent rapport de progrès, daté de 2021, indique que RLU ne respectait toujours pas les normes IFC. Les auditeurs du cabinet Ramboll soulignent pour leur part “le manque d’engagement” et “de motivation” au sein de la société pour y parvenir.
“Le chemin est plus long que nous ne l'imaginions”, plaide Hervé Deguine. "Neuf ans, c’est très court dans un environnement aussi difficile”. Le groupe affirme qu’il souhaite toujours respecter les normes de l’IFC, et qu’il a accéléré ses efforts depuis qu’il est devenu en 2022 l’unique actionnaire des plantations, suite au rachat des parts de Barito Pacific.
“Nous mettons tout en œuvre pour atteindre et dépasser nos objectifs de reforestation”, continue Deguine : "Nous allons conserver au moins 5 000 hectares à Jambi qui sans nous auraient disparu depuis longtemps”, affirme-t-il (sans préciser si cette surface s'étend aussi dans une portion du parc de Bukit Tigapuluh au dehors de la concession). Il ajoute aussi qu’en 2023 Michelin a débloqué un budget supplémentaire d'un million de dollars par an pour reforester 3 000 hectares dans les vingt prochaines années.
Le groupe a ainsi reporté d’une quinzaine d'années la promesse faite à ces investisseurs dans son Landscape Protection Plan de 2019. Il y avait annoncé une extension de la superficie forestière à l'intérieur de la concession Lestari Asri Jaya allant jusqu'à 4 480 hectares avant 2033.
Ce qui d’ailleurs ne représente quasiment que la moitié des 8 468 hectares que – d’après l’analyse de Leo Bottrill – RLU aurait défrichés dans ses concessions avant 2015 dans la même province de Jambi. En fin de compte, RLU "a défriché la forêt pour faire place à ses plantations de caoutchouc, puis a demandé la reconnaissance publique – et des investissements – pour un projet visant à en restaurer la moitié", observe Wijeratna. “Retenir une date butoir pour la reconstruction de la forêt pour qualifier un projet de durable alors que la feuille de route n'est pas respectée, c'est du greenwashing”, lui fait écho Bottrill.
"Sur la base de notre évaluation, depuis 2015, RLU a été efficace dans la lutte contre la déforestation et, dans une perspective future, sauvera plus de forêts que celles défrichées par l'entreprise elle-même dans le passé" , affirme quant à lui Johannes Kieft, ancien chef du secrétariat de la TLFF et responsable technique spécialiste de l'aménagement du territoire et de l'économie verte au sein de la PNUE.
Le déclin des forêts remet également en question les objectifs climatiques du projet, car l’absorption de CO2 par les arbres annoncée par RLU sera nécessairement inférieure (voir point D de la documentation).
Quoiqu’il en soit, Michelin tient à vanter ses propres mérites. “Nous avons choisi d’y aller quand même, quitte à être critiqués, pour montrer qu’on peut réussir à produire du caoutchouc de façon durable, même dans des conditions parmi les plus difficiles au monde”, déclare un porte-parole du groupe.
“Bien sûr le projet n'est pas réussi à 100 % ! Mais que serait-il advenu [...] si Michelin ne s'était pas engagé dans la construction du projet RLU ? La situation aujourd'hui serait-elle meilleure ou pire ?”, interroge Hervé Deguine.
Notes
(1) La méthodologie visant à identifier et protéger les zones densément boisées qui ont un potentiel élevé de séquestration du carbone (High Carbon Stocks - HCS) a été créée par Earthworm et Greenpeace et est supervisée par l'organisation High Carbon Stock Approach (HCSA). En revanche, la méthodologie couvrant les zones qui, bien que caractérisées par une végétation souvent faible ou inexistante, sont cruciales pour la faune et les populations autochtones (High Conservation Value - HCV) a été au contraire créée et est supervisée par l'organisation High Conservation Value Resource Network (HCVRN). En théorie, tout projet d’exploitation foncier devrait être précédé par une étude HCS-HCV. Cependant, vu que la déforestation appartient au passé de la plupart des entreprises, la mise en œuvre des deux méthodologies HCSA et HCVRN ne s'appliquent, dans la pratique, qu'à partir de la date définie par l’entreprise même, à travers l’engagement de non-déforestation pour l'avenir.
(2) Le document de BNP Paribas contient des formules alléchantes telles que “Les emprunteurs proposent de placer la moitié des zones de concession dans des zones réservées aux moyens de subsistance locaux”, la “conservation de la faune” et la “protection/restauration des forêts/terres” avec le but de créer de “corridors pour les nombreuses espèces emblématiques” e “former une zone tampon contiguë protégeant le parc national de Bukit Tigapuluh contre tout nouvel empiètement”.
(3) Au passage, ces deux concessions (environ 38 000 hectares), qui auraient dû s'intégrer avec la WCA et les plantations de caoutchouc pour former une ceinture verte empêchant l’expansion de la déforestation dans le Parc même, se sont avérées un échec. En 2020, le gouvernement en a retiré la licence de gestion au WWF, auquel il a reproché de ne pas avoir été capable d'empêcher les incendies allumés par les défricheurs illégaux. La même année, le WWF a rompu son partenariat avec RLU estimant que le projet ne répondait plus à ses objectifs.
(4) Le document de BNP Paribas se réfère aux prescriptions contenues dans l'étude de diligence raisonnable (due diligence) que RLU a commandée à la société Daemeter consulting en 2007. C'est le seul document officiel que RLU avait soumis à l’agence de notation sociale et environnementale Vigeo Eiris en lui confiant la tâche d'évaluer et certifier les obligations vertes avant leur émission. "Le rapport [...] du consortium Daemeter ne mentionnait pas la déforestation illégale à l'échelle industrielle menée par RLU", confirme dans un échange de emails avec Mighty Earth (consulté par Voxeurop) Emilie Beral, responsable de la méthodologie pour la finance durable d’abord chez Vigeo Eiris et aujourd'hui chez Moody's (qui a racheté Vigeo).
👉 Glossaire et méthodologie
👉 lire le chapitre 1 : Quand la finance verte made in Europe récompense la déforestation en Indonésie : le cas Michelin
👉 lire le chapitre 2 : Comment un projet décrié pour son impact environnemental est devenu un fleuron de la finance verte européenne
👉 lire le chapitre 3 : Comment Michelin et son partenaire indonésien ont contourné les règles sur les obligations vertes
👉 lire le chapitre 4 : En Indonésie, Michelin ferme les yeux sur un désastre environnemental
Le travail de terrain en Indonésie réalisé par notre partenaire Tempo a bénéficié du soutien de Global Initiative Against Transnational Organized Crime. L’enquête a également obtenu le soutien de Environmental Reporting Collective, Journalismfund.eu, Mediabridge, Environmental Reporting Collective et Grid Arendal..

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