En fin d’année, les résultats des élections polonaises nous ont offert un court répit. Pendant quelques semaines, les médias internationaux ont célébré cette victoire sur le “populisme” – euphémisme préféré des médias centristes pour désigner l’extrême droite – , mais les politiques néerlandais n’ont manifestement pas retenu la leçon et ont créé, un mois plus tard, toutes les conditions pour une victoire écrasante de Geert Wilders. Ainsi, après une once d’espoir, nous voilà repartis pour une année dans l’ombre de l’extrême droite, qui prédomine dans la couverture médiatique et définit l’agenda politique partout en Europe.
Et pourtant, à bien des égards, 2023 ne fut qu’une année de plus en termes de politique européenne. L’Union européenne (UE) a été capable de largement maintenir le front de ses positions pro-ukrainiennes, notamment en accordant aux contestataires des exemptions à diverses mesures (y compris des sanctions). Mais, elle a également continué à perdre de sa pertinence auprès des acteurs au Moyen-Orient en raison de ses réponses contradictoires et désorganisées suite aux brutales représailles d’Israël à la terrible attaque du Hamas. En apparence, quelques (supposés) succès ont été enregistrés : la Moldavie et l’Ukraine ont bénéficié d’une procédure d’adhésion à l’UE accélérée, tandis qu’un nouveau “plan de croissance” de 6 milliards d’euros a été adopté pour accélérer celle des Balkans occidentaux, qui avait été interrompue.
Pour ce qui est des politiques nationales, les tendances électorales ou politiques de 2023 sont assez floues, et la plupart des pays s’en sortent plus ou moins bien. Les gouvernements français et allemand continuent de perdre le soutien de leur population, et sont également confrontés à une montée électorale de l’extrême droite. La plupart des autres grands pays sont essentiellement tournés vers leur politique intérieure ; le nouveau gouvernement polonais aura du mal à “dé-PiSer” le pays ; Giorgia Meloni tente, elle, de maintenir sa coalition italienne – alors qu’une grande partie de son programme économique a été abandonnée ou adoucie. Quant à Pedro Sánchez, il réussit un retour politique magistral, mais sa nouvelle et fragile alliance sera hantée par un accord d’amnistie très controversé et impopulaire.
En Hongrie, Viktor Orbán – fardeau de l’UE – s’est encore davantage isolé cette année. Ayant perdu le veto indispensable de ses alliés polonais de Droit et Justice (PiS), il dépend désormais de Meloni ou du Premier ministre slovaque de retour au pouvoir, Robert Fico, pour se protéger des sanctions de l’UE. Cependant, les deux Premiers ministres, en plus de n’avoir un contact que très étroit avec la Hongrie, ne trouvent aucun intérêt à la soutenir. Il sera donc intéressant de voir comment Orbán utilisera la présidence de l’UE, qui devrait être transférée à la Hongrie pour le second semestre de 2024. Il pourrait essayer d’accélérer l’adhésion des Balkans occidentaux – et ainsi ajouter certains de ses alliés à l’UE – mais il exploitera probablement son pouvoir (d’obstruction) pour débloquer davantage de fonds européens et limiter les critiques de l’UE à l’égard de sa “kleptocratie autoritaire”.
Ainsi, l’UE entame cette année d’élections avec une cohésion interne toujours intacte, même si de plus en plus rafistolée, mais avec une réputation internationale au plus bas. Les élections européennes qui se tiendront du 6 au 9 juin dans les 27 Etats membres figurent bien évidemment en tête de l’agenda électoral. Avec d’un côté l’extrême droite dominant les médias et de nombreux sondages, et de l’autre le Parti populaire européen (PPE) ayant “viré à droite”, nous pouvons seulement nous attendre à ce que le Parlement européen change également de bord – après les élections de 2019 qui avaient déjà “déplacé le centre” vers le conservatisme.
Les sondages politiques européens Poll of Polls du média POLITICO, n’annoncent – comparé à 2019 – qu’un faible changement dans la répartition des sièges entre les différents groupes politiques présents au sein du Parlement européen. Cependant, ces prévisions présentent deux défauts. Premièrement, un de nombreux partis entreront au Parlement et ne sont pas encore rattachés aux groupes existants (le total de nouveaux arrivants est actuellement estimé à 41 sièges sur un total de 710).
Deuxièmement, le nombre et le contenu des différents groupes peuvent encore changer. Par exemple, des rumeurs courent selon lesquelles le PPE tenterait d’approcher Meloni et son parti Frères d’Italie (FdI), tandis que les problèmes électoraux d’Emmanuel Macron et de son parti Renaissance, ainsi que les divisions internes sur certaines questions clés et sur la stratégie de campagne du groupe, soulèvent des doutes quant à la viabilité du groupe libéral européen Renew Europe.
Mais le clan à surveiller reste celui des Conservateurs et réformistes européens (CRE), qui sont courtisés de deux côtés. Il s’agit à l’origine d’un groupe conservateur où dominent certains partis d’extrême droite, comme le PiS ou FdI, depuis de nombreuses années ; sa principale différence avec le “vrai” groupe d’extrême droite, Identité et démocratie (ID) de Marine Le Pen et Geert Wilders, réside dans sa “réputation protectrice”, un vestige de ses origines conservatrices. Mais avec la percée électorale de la plupart des partis représentés au sein d’ID, le retrait politique des représentants du CRE est activement débattu (par exemple en Belgique ou encore en Allemagne) ou définitivement acté (comme en Autriche ou aux Pays-Bas).
Un grand groupe “national conservateur” – l’euphémisme préféré de l’extrême droite – est depuis longtemps le rêve d’Orbán, mais sa position ouvertement pro-Poutine reste aujourd’hui politiquement trop dangereuse, ce qui signifie qu’il devra encore attendre avant de voir son rêve se réaliser.
Le PPE souhaite profiter de la situation actuelle pour collaborer avec l’extrême droite et joue de plus en plus ouvertement sur la possibilité de remplacer l’entente séculaire avec les socialistes et démocrates de centre gauche (S&D) par une nouvelle alliance avec le CRE, alignant ainsi politiques européenne et nationale en termes de formation de coalition. Ce scénario est d’ailleurs largement soutenu par des sources pro-Orbán.
Peu importe les résultats, l'UE restera probablement en grande partie la même – divisée sur presque tous les sujets – mais capable de s’en sortir en proposant des compromis et des exceptions à n’en plus finir. Alors que l’équilibre des pouvoirs penche (encore) plus à droite, même une alliance PPE-CRE ne pourra pas se retrouver au pouvoir sans le soutien du parti de centre gauche S&D ou celui des libéraux de Renew Europe. Si ce chamboulement n’affectera peut-être pas la politique étrangère de l’UE concernant les conflits Russie-Ukraine ou Israël-Palestine, il pourrait néanmoins impacter les relations du bloc européen avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, ses deux principaux alliés occidentaux, qui organiseront tous deux d’importantes élections cette année.
Commençons par les moins importantes, les élections générales britanniques, dont la date n’est pas encore fixée. Les Tories – partisans d’une ligne conservatrice – ont déjà gaspillé leur joker conféré par le Brexit avec des années d’incompétence et de conflits internes. Bien que Rishi Sunak, le cinquième Premier ministre conservateur depuis la sortie du pays de l’UE, ait réussi à stopper l’hémorragie électorale, le parti enregistre toujours des scores inférieurs à 25 % dans les sondages. En fait, les conservateurs connaissent une telle baisse de popularité que même l’ennuyeux et contradictoire Keir Starmer – chef du Parti travailliste – n’arrive pas à nuire à la grande avance que son parti détient déjà.
Peu importe les résultats, l’UE restera probablement en grande partie la même – divisée sur presque tous les sujets
Bien que les ambassadeurs de l’UE entretiennent selon eux de très bonnes relations avec le chef du parti, il reste peu probable que l’amélioration des rapports personnels conduise à une profonde remise en question de la relation institutionnelle avec le Royaume-Uni. Non seulement le parti travailliste est confronté à de profondes divisions internes – sur des questions comme le conflit Israël-Gaza – mais Starmer s’est jusqu’à présent avéré être un dirigeant extrêmement prudent qui “avance à petits pas vers le pouvoir” en restant vague sur les questions controversées, y compris sur les relations entre l’UE et son pays.
L’année dernière, Ursula von der Leyen n’a pas mentionné une seule fois le Royaume-Uni dans son discours d’une heure sur “l’état de l’Union”, montrant ainsi que l’UE a bien tourné la page du Brexit. Elle ne pourra en revanche pas faire sans les Etats-Unis, qui organisent de cruciales élections en novembre. Apparemment, les politiques européens pensent que ne pas aborder certaines questions les fera disparaître ; et s’il y a de grandes chances que Joe Biden soit réélu président, nous ne sommes pas à l’abri d’un retour de Donald Trump.
Mais ce que de nombreux Américains semblent avoir du mal à comprendre – à leurs risques et périls, d’ailleurs – c’est la menace d’une deuxième présidence de Trump. Certains pensent que l’“exceptionnalisme institutionnel américain” a résisté aux attaques contre la démocratie libérale de la première présidence de Trump. Même si cela est vrai, et que les institutions doivent toujours être utilisées par des personnes (courageuses), peu de choses laissent à penser que cela se reproduira lors d’un second mandat. Trump est encore plus déchaîné aujourd’hui que dans les derniers mois de son premier mandat – puisqu’il doit faire face à au moins 91 accusations dans 4 mises en examen différentes – et nous devrions donc nous attendre à un mandat revanchard aux odeurs de terre brûlée.
Cette fois-ci, Trump a le Parti républicain soudé à ses côtés – fini les compromis frustrants avec l’ancien chef du parti minoritaire au Sénat, Mitch McConnell – et une armée de responsables politiques, compétents et fidèles à leur chef plutôt qu’à leur parti ou à leur pays. Et surtout, s’il revient au pouvoir, ce sera très certainement avec une majorité républicaine dans les deux chambres du Congrès. Trump aurait ainsi un contrôle total sur le système politique américain, alors que la Cour suprême est déjà contrôlée par la droite. Et tandis que sa colère sera principalement dirigée vers son propre pays, nous devons nous préparer à une politique étrangère beaucoup plus radicale, ouvertement hostile à l’UE et soutenant à peine l’OTAN.
Certes, ce scénario cauchemardesque est loin d’être certain, mais le risque reste beaucoup trop important pour être ignoré. Malgré les avertissements de George W. Bush et un premier mandat de Trump, l’UE se cache encore en grande partie derrière les Etats-Unis sur la plupart des questions d’ordre mondial, dont les guerres Russie-Ukraine ou Israël-Palestine. De plus, si Trump se retire vraiment du monde politique une fois élu, l’UE sera soumise à des pressions extérieures sans précédent, et les profondes divisions internes du bloc européen remonteront à la surface.
En bref, ces grandes élections prévues l’année prochaine ne se dérouleront ni en Europe ni au Royaume-Uni, bien qu’elles puissent tout de même influencer les rapports de force fondamentaux à Bruxelles. Elles se tiendront aux Etats-Unis, hors de portée de Bruxelles et des Européens. Car si l’UE peut survivre à une alliance PPE-CRE, et certainement à un gouvernement travailliste “prudent”, il est beaucoup moins sûr qu’elle puisse résister à un gouvernement “Trump 2.0”.
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